La Tunisie en quête d'une stratégie antiterroriste

Depuis sa révolution de 2011, le pays est confronté à l'essor d'une mouvance djihadiste. La situation s'est dégradée en 2015 avec trois attentats sanglants majeurs revendiqués par le groupe terroriste État islamique. La Tunisie a essuyé, en un an, quatre attentats terroristes majeurs. Trois ont été revendiqués par le groupe État islamique: l'attaque du musée du Bardo à Tunis, le 18 mars 2015, qui a fait 22 morts dont 21 touristes étrangers ; l'attentat le 26 juin contre un hôtel près de Sousse, où 38 personnes ont été tuées dont de nombreux Britanniques ; un attentat-suicide le 24 novembre en plein Tunis contre un bus de la garde présidentielle qui a fait 12 morts.

 

Dernier attentat en date, le 7 mars 2016, à Ben Guerdane, plusieurs bâtiments des forces de l'ordre sont la cible de djihadistes. Treize membres des forces de l'ordre, sept civils sont tués et 49 terroristes abattus. À ce jour, pas de revendication, mais les autorités tunisiennes soupçonnent l'EI.

Cinq ans après sa révolution de Jasmin, et un an après l'attentat du Bardo, comment la Tunisie tente de faire face à la menace terroriste? Le Figaro fait le point.

Où en est l'enquête un an après l'attentat du Bardo?

Dans la foulée de l'attaque du musée, le ministère de l'Intérieur annonçait l'arrestation de 23 personnes en assurant avoir démantelé «80% de la cellule» terroriste impliquée. Le 29 mars, les autorités tunisiennes annonçaient avoir tué neuf djihadistes liés à Al-Qaïda au Maghreb (Aqmi) dont Abou Sakr, présenté comme le cerveau de l'attentat. En avril, le gouvernement affirmait avoir démantelé «deux cellules terroristes» liées aux suspects du Bardo, portant le nombre total de suspects incarcérés à 46. Cinq mois après, la justice tunisienne relâchait huit personnes arrêtées dans le cadre de l'enquête.

«Le gouvernement tunisien a en effet peu communiqué sur l'enquête, restant flou. Il était difficile pour le ministre de l'Intérieur, qui avait attribué cet attentat à Al-Qaïda, de reconnaître que c'était l'EI qui avait pourtant revendiqué à plusieurs reprises cette attaque. Pour les autorités, cela revenait à admettre la présence de l'État islamique en Tunisie», explique au Figaro Habib M. Sayah, chercheur et spécialiste des questions de sécurité.

Selon l'ONU, la Tunisie est l'un des plus gros pourvoyeurs de djihadistes. Pourquoi?

Les autorités tunisiennes expriment régulièrement leur inquiétude à propos de la Libye, pays voisin où le chaos politique et le vide sécuritaire, depuis la chute du dictateur Mouammar Kadhafi en 2011, ont permis l'essor de l'EI. Plus de 5500 Tunisiens seraient partis combattre à l'étranger, dont 1000 à 1500 en Libye, d'après l'ONU. Une partie de ces combattants, en prison avant 2011, ont aussi profité de l'amnistie générale lors de la révolution. «La porosité avec la frontière libyenne facilite en effet le passage des candidats au djihad. Même si les contrôles sont plus strictes aujourd'hui», souligne Habib M. Sayah.

«Mais on a tendance à ignorer le rôle clef d'Ansar al-Charia», ajoute-t-il. Cette organisation salafiste et djihadiste s'est implantée en Tunisie entre 2011 et 2013 en s'appuyant sur une base populaire importante, explique-t-il. «Ansar al-Charia utilisait une panoplie d'activités pour séduire et se rapprocher de la population tunisienne des régions et quartiers marginalisés, en leur offrant, par exemple, un système de sécurité social, des cliniques gratuites, de la nourriture et des couvertures en hiver.» Après son interdiction à l'été 2013, beaucoup de ses leaders ont rejoint les rangs de l'EI en Syrie et en Irak. «Quand Ansar al-Charia s'est effondrée, une compétition s'est enclenchée entre Aqmi et l'EI. Les deux organisations terroristes ont tenté de combler le vide. Après la prise de Mossoul, en juin 2014, et la proclamation du califat, l'EI a gagné en légitimité et a pu consolider une partie de son réseau en Tunisie», poursuit Habib M. Sayah.

Depuis un an, comment le gouvernement tunisien fait face à cette menace terroriste?

L'expérience acquise ces derniers mois sur le terrain s'avère précieuse, relève Habib M. Sayah. Il y a un an, l'attaque de Ben Guerdane «aurait certainement fait davantage de dégâts. Il y a un gain d'efficacité, de réactivité», déclare-t-il. «La lutte antiterroriste est aujourd'hui présente dans l'esprit des agents et officiers des forces de l'ordre et de l'armée.»

Mais c'est au niveau politique que la stratégie antiterroriste coince, selon Habib M. Sayah. «Le gouvernement n'est pas resté les bras croisés mais sur beaucoup de points, les décideurs n'ont pas été capables de produire plus que des slogans pour combattre le terrorisme», dénonce-t-il. La réponse n'est pas toujours adaptée. «On construit un mur de sable à la frontière tuniso-libyenne, alors que les contrebandiers passent sans problème aux postes-frontière contre des dinars. Il faudrait déjà commencer à s'attaquer à la corruption», ajoute l'expert.

Parmi d'autres défaillances évoquées figure notamment le secteur du renseignement, au cœur de la coopération promise par les alliés européens. «Si des informations émergent sur le terrain, elles remontent difficilement, notamment à cause d'un manque de coordination au sein et entre les ministères, et d'un cloisonnement entre les différents corps sécuritaires, police et garde nationale», explique Habib M. Sayah.

Président du Centre tunisien des études de la sécurité globale (CTESG), Mokhtar Ben Nasr, cité par l'AFP, estime lui, qu'il y a eu, depuis un an, «un net progrès de la traque antiterroriste avec l'élimination d'une vingtaine de chefs» de cellules. Près de 2000 affaires liées au terrorisme seraient actuellement instruites et 778 personnes ont été arrêtées en connexion avec ces dossiers, selon le porte-parole du Parquet, Kamel Barbouche.

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