Tensions sans précédent entre l’Arabie saoudite et l’Iran après l’exécution du religieux chiite Nimr Al-Nimr

Le 22 janvier 2016, le ministère de l’Intérieur saoudien a annoncé que le Royaume avait exécuté 47 personnes, [1] sunnites et chiites, pour divers chefs d’accusation, parmi lesquels la commission d’actes de terrorisme et l’incitation au terrorisme, l’adhésion à l’idéologie tafkirie, des attaques contre des organes militaires et de sécurité, l’assassinat d’officiers de sécurité et de civils et des agissements visant à porter atteinte à l’économie, à la réputation et aux intérêts saoudiens, ainsi qu’aux relations avec “les pays frères et alliés”. [2]

Parmi les personnes exécutées, 43 étaient sunnites, membres d’un groupe affilié à Al-Qaïda qui a agi dans le royaume en 2003-2004, prenant pour cibles l’armée et les organes de sécurité ainsi que les installations pétrolières. La figure la plus marquante parmi les sunnites exécutés est celle de Fares Aal Showil, alias Al-Zahrani, considéré comme l’un des dirigeants et des principaux idéologues du groupe.

 

Les quatre autres personnes exécutées étaient des chiites, et notamment le chef religieux opposant au régime Nimr Baqr Al-Nimr, à la tête de la contestation chiite en Arabie saoudite, réputé pour ses critiques envers le régime saoudien et son soutien à l’Iran. [3] En 2012, il s’était réjoui de la mort du prince héritier, Nayef bin Saoud bin Abd Al-Aziz, [4] et dans l’un de ses sermons, il avait explicitement prêté allégeance à l’Iran. [5] En juillet 2012, Al-Nimr avait été arrêté dans la ville chiite d’Al-Awamiyah, dans la région d’Al-Qatif à l’est de l’Arabie saoudite, accusé d’incitation contre la famille royale et de fomenter des troubles au sein de la population chiite de la ville. En octobre 2014, un tribunal saoudien l’avait condamné à mort pour avoir “déclenché la fitna [guerre intestine] communautaire” dans le royaume et avoir désobéi au roi pour créer le chaos et renverser le régime. Par la suite, la cour d’appel et la Cour suprême saoudienne ont rejeté l’appel d’Al-Nimr contre la sentence. [6]

 

Un mufti saoudien : Les exécutions sont autorisées par le Coran et la sunna

 

Le Conseil des grands oulémas, organe religieux suprême de l’Arabie saoudite, a exprimé son soutien aux exécutions, et son chef, le mufti saoudien Abd Al-Aziz bin Abdallah Aal Al-Sheikh, a affirmé qu’elles étaient “fondées sur le Coran et la Sunna”. Il a ajouté que “les sentences étaient conformes à la charia, et que [leur validité] ne fait aucun doute, car ce sont les punitions énoncées dans le Coran qui s’appliquent à tous…” Il a aussi fait l’éloge de l’indépendance et de l’équité du système judiciaire saoudien, soulignant que chaque condamnation capitale était examinée par plus de neuf juges. [7]

 

La presse saoudienne : La sécurité du royaume est une ligne rouge ; il s’agit d’une victoire de la justice

 

La presse saoudienne s’est aussi ralliée aux défenseurs des exécutions, en particulier celle du cheikh chiite Nimr Al-Nimr. Selon des titres en une, la justice a été faite et la sécurité du royaume préservée. De même, d’après des éditoriaux dans les journaux gouvernementaux, les exécutions étaient justifiées. Pour eux, la sécurité nationale est une “ligne rouge” et les terroristes qui ont tué des personnes innocentes méritaient la mort ; tous les verdicts et les sentences ont été rendus au terme d’un procès équitable, démontrant l’équité de la justice saoudienne, et l’exécution des 47 terroristes, tant sunnites que chiites, s’inscrit dans le cadre de la guerre saoudienne contre le terrorisme, laquelle ne “fait pas de distinction de religion, de secte ou de sexe”, car “chacun est égal devant la justice et la loi” [8].

 

« La justice a été faite” (Al-Sharq, Arabie saoudite, 3 janvier 2016)

 

 

« La justice a triomphé, le royaume est sauvé” (Al-Riyadh, Arabie saoudite, 3 janvier 2016)

 

Une caricature justifie les exécutions par une citation du Coran (2:179) : « Dans [cette loi de] rétribution, il y a votre vie” (Al-Sharq, Arabie saoudite, 3 janvier 2016)

 

Notons que les analystes saoudiens et les éditorialistes ont également exprimé un soutien massif aux exécutions. Pour Tariq Al-Homayed, ancien rédacteur en chef du quotidien saoudien basé à Londres Al-Sharq Al-Awsat, elles étaient nécessaires afin de protéger l’Arabie saoudite des extrémistes et des terroristes qui menacent sa sécurité. Et de souligner que les accusés ont bénéficié d’un procès équitable et non expéditif, alors qu’eux-mêmes n’avaient jamais accordé à leurs victimes un seul moment pour s’enfuir. Il a aussi souligné le fait que les Saoudiens ne devaient pas tenir compte des critiques de l’Iran et d’autres pays, la sécurité de l’Arabie saoudite étant plus importante. [9]

 

Le journaliste Daoud Al-Shiryan a écrit dans le quotidien saoudien basé à Londres Al-Hayat qu’Al-Nimr était un “agent iranien” et que “son projet n’était pas différent de celui d’Ossama Ben Laden ».[10] Le journaliste progressiste Mansour Al-Nuqidan a justifié les exécutions et appelé les chiites saoudiens à “aider les autorités à empêcher les adolescents et les jeunes gens de tomber dans l’abysse du terrorisme et l’enfer de l’extrémisme politique”. [11]

 

Article du quotidien Okaz : « Il n’y aura aucun compromis ou négligence lorsqu’il s’agit de la sécurité de la patrie » (Okaz, Arabie saoudite, 3 janvier 2016)

 

 

* E. Ezrahi est chercheur à MEMRI ; H. Varulkar est directrice de recherche à MEMRI.

 

Notes :

 

[1] Selon le communiqué, les exécutions ont été menées dans 12 provinces d’Arabie saoudite. Dans quatre d’entre elles, les condamnés ont été fusillés, tandis que les autres ont été décapités.

 

[2] Al-Iqtisadiyya (Arabie saoudite), 2 janvier 2016.

 

[3] Al-Iqtisadiyya (Arabie saoudite), 2, 3 janvier 2016; Al-Watan (Arabie saoudite), 3 janvier 2016.

 

[4] Voir MEMRI TV clip n° 3483, Saudi Shiite Cleric Nimr Al-Nimr Rejoices in the Death of Saudi Crown Prince Nayef: « He Will Be Eaten by Worms and Suffer the Torments of Hell in His Grave », 27 juin 2012.

 

[5] Voir MEMRI Enquête et analyse n° 482, Recent Rise in Sunni–Shi’ite Tension (Part III): Sectarian Strife in Arabie saoudite, 24 février 2009.

 

[6] Al-Quds Al-Arabi (Londres), 25 octobre 2015.

 

[7] Al-Iqtisadiyya (Arabie saoudite), 2 janvier 2016, Okaz (Arabie saoudite), 3 janvier 2016.

 

[8] Al-Riyadh, Okaz (Arabie saoudite), 3 janvier 2016.

 

[9] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 3 janvier 2016.

 

[10] Al-Hayat (Londres), 4 janvier 2016.

 

[11] Okaz (Arabie saoudite), 4 janvier 2016.

 

Lire l’article dans son intégralité en anglais

 

http://www.memri.fr/2016/01/05/tensions-sans-precedent-entre-larabie-saoudite-et-liran-apres-lexecution-du-religieux-chiite-nimr-al-nimr/