Tufail Ahmad, chercheur à MEMRI : Ma fatwa en six points contre le djihad

Le 16 décembre 2015, le chercheur de MEMRI Tufail Ahmad a publié un article sur le site Swarajyamag.com abordant la question des fatwas contre le terrorisme et de leur caractère inadapté pour traiter de l’activité djihadiste. Selon Ahmad, “les érudits islamiques doivent comprendre que la publication de fatwas contre le terrorisme n’aura aucune conséquence, tant qu’ils ne s’attaqueront pas aux domaines clés de la Sharia qui permettent au djihadistes de se développer”.

On trouvera ci-dessous le texte intégral de l’article :[1]

 

“Le 2 décembre, quatorze Américains ont été tués par les djihadistes très motivés Tashfeen Malik et son mari Syed Rizwan Farook, à San Bernardino, en Californie. Le couple de Pakistanais a mené cette attaque en soutien à l’Etat islamique (EI). Le 9 décembre, le Bureau fédéral d’investigation (FBI) a révélé que le couple avait discuté de djihad et de martyre un an plus tôt. Selon certaines informations parues dans les médias, ils auraient été radicalisés dès 2012, époque où l’EI n’existait pas encore. Même les quatre jeunes de Mumbaï qui se sont rendus en Irak et ont rejoint l’EI avaient quitté l’Inde plusieurs mois avant que le chef de l’EI Abou Bakr Al-Bagdadi s’auto-proclame Calife de tous les musulmans, le 30 juin de l’an dernier.

 

Il est vrai que les madrassas déobandies du Pakistan radicalisent des jeunes musulmans en vue du djihad, mais les mêmes madrassas déobandies en Inde ne le font pas. Ce n’est pourtant pas parce que les écritures islamiques n’enseignent pas le djihad. On constate que selon les principes théologiques de la Sharia, qui concernent les apostats (ceux qui quittent l’islam), le blasphème (critiques de la vie du prophète Mahomet) et les musulmans chiites (qui sont considérés comme des infidèles par certains groupes islamiques), il n’y a pas de différence entre l’EI et les savants Barelvi [N.d.R. Ecole sunnite d’Asie du Sud] en Inde. La raison pour laquelle les musulmans indiens ne sont en général pas attirés par le message djihadiste d’Al-Qaida et de l’EI tient au fait que la démocratie indienne, la tolérance et la coexistence ont des conséquences positives sur la vie de tous les Indiens, musulmans compris.

 

Le 9 décembre, dans la ville septentrionale de Bareilly, des religieux Barelvi conduits par le mufti Mohammed Salim Nouri et Hazrat Subhan Raza Khan ont émis une fatwa contre l’EI, les Talibans et Al-Qaida, affirmant que ceux-ci n’étaient ‘pas musulmans’. Le mufti Nouri a déclaré : ‘Depuis le dimanche [6 décembre], lorsque le Congrès du Dargah Aala Hazrat a entamé sa session annuelle, les membres de cette organisation ont distribué des pétitions parmi les participants, les appelant à signer pour exprimer leur opposition au terrorisme. Près de 1,5 million de musulmans ont exprimé leur opposition. Environ 70 000 religieux du monde entier, qui participaient à cet événement, ont adopté la fatwa.

 

De telles fatwas doivent certes être encouragées, mais elles n’auront aucune conséquence pratique.

 

Le message de telles fatwas ne rencontre pas d’écho auprès des jeunes musulmans parce qu’elles sont dirigées contre l’EI et contre Al-Qaida, et pas contre les principes théologiques islamiques qui sont enseignés aux musulmans dans les madrassas, les mosquées et les jalsas (congrégations religieuses). Ainsi, au lieu d’émettre des fatwas contre Al-Qaida, les Talibans et l’EI, il est nécessaire que des savants Barelvi et Déobandis s’unissent autour d’une plate-forme unique et soutiennent ma fatwa en six points contre les djihadistes de tous genres. Ma fatwa en six points déclare ce qui suit :

 

1. Nous considérons tous les chiites comme des musulmans. Ce point est particulièrement important parce que les savants Barelvi en Inde considèrent les chiites comme des infidèles.

 

2. Nous considérons tous les Ahmadis [N.d.R. Ecole musulmane réformiste d’origine indienne] comme des musulmans.

 

3. Le prophète Mahomet était une figure historique et il est par conséquent justifié que des journalistes et des universitaires musulmans et non musulmans évaluent ses enseignements de manière critique.

 

4. La loi de la Sharia sur l’apostasie n’est pas adaptée à l’époque moderne et les musulmans qui souhaitent quitter l’islam ne doivent pas être tués.

 

5. Tous les citoyens non musulmans des pays musulmans seront autorisés à devenir chef d’Etat. Ceci est un point crucial, parce que de nombreux pays musulmans comme le Pakistan, l’Arabie saoudite, les Maldives et d’autres n’autorisent pas leurs propres citoyens non musulmans à devenir chef d’Etat. La constitution du Pakistan interdit expressément à tous les Pakistanais non musulmans de devenir président.

 

6. Une femme musulmane pourra devenir chef d’Etat selon les principes théologique de la Sharia islamique.

 

Ce sont les six points essentiels de la Sharia qui permettent aux djihadistes de prospérer. Une fatwa qui n’aborde pas ces six points ne signifie absolument rien. Nous savons que les religieux Barelvi enseignent les mêmes principes théologiques en vertu desquels les djihadistes ont attaqué le magazine Charlie Hebdo à Paris et en vertu desquels, au Pakistan, le gouverneur du Punjab Salman Taseer a été tué par son garde du corps Barelvi Malik Mumtaz Qadri. Mumtaz Qadri appartient à la Dawat-e-Islami, un mouvement Barelvi qui est récemment devenu populaire en Inde.

 

On pourrait croire que l’EI est un phénomène nouveau, mais la réalité est autre : avec des principes théologiques exactement similaires, les rues de Lahore ont connu des activités djihadistes de même type dans les années 1920 et 1930, que celles auxquelles ont a assisté dernièrement dans les rues de Paris. Ghazi Abdur Rashid et Ghazi Ilmuddin étaient les loups solitaires djihadistes de l’époque. C’est aussi à cette époque que le gouvernement indien a interdit les enseignements d’Allama Iqbal dans les universités, parce que ses écrits propageaient le djihadisme.

 

Plus tôt ce mois-ci, j’ai été invité par le gouvernement afghan à m’exprimer sur la manière de contrer l’extrémisme religieux lors d’une conférence à Kaboul. Lors de cette conférence qui a eu lieu le 2 décembre, j’ai souligné le message qu’à l’époque moderne, aucun pays ou société musulmane ne peut espérer progresser si les femmes, qui représentent la moitié de la population, sont mises de côté.

 

La civilisation moderne est caractérisée par le rôle croissant des femmes dans la vie publique. Nous sommes plus civilisés parce que chaque jour, des femmes de plus en plus nombreuses intègrent l’école et l’université, les magasins, les forces de police et les ministères. Dans ce processus de civilisation, nous devons oeuvrer à ce que dans chaque magasin, chaque madrassa et chaque collège, le personnel comporte au moins 50 % de femmes. Cela ne pourra pas être atteint en un jour, mais cela doit être notre objectif.

 

Les chefs musulmans ont l’habitude de blâmer le gouvernement indien pour son état d’arriération, mais s’agissant de nos femmes, nous les empêchons d’étudier, de faire du commerce, d’être candidates à des postes politiques. Il est triste que des madrassas soient remplies d’hommes musulmans. Il est extrêmement triste que toutes les mosquées soient les fiefs des hommes. Il est préoccupant de voir que seuls des hommes musulmans prennent la parole dans les jalsas. Si les femmes musulmanes ne prennent pas le contrôle des mosquées, des madrassas et des jalsas, les communautés musulmanes de tous les pays resteront arriérées. Au moins 50 pour cent de tous les enseignants de madrassas doivent être des femmes. Les religieux musulmans de sexe masculin sont des dictateurs théologiques qui dirigent la vie des femmes. Il est essentiel de contrer le rôle des hommes. Si les musulmans indiens aspirent au progrès, il est aussi nécessaire que toutes les filles étudient les mathématiques, l’économie et les sciences, de l’école primaire à la Terminale. Si vous pouvez enseigner le Coran au jardin d’enfants, pourquoi ne pas enseigner les mathématiques à partir de la primaire? Pour atteindre cet objectif, toutes les madrassas doivent engager des enseignants qui enseigneront les mathématiques, l’anglais et les sciences.

 

Lire la version originale en anglais

 

Note :

 

[1] Swarajyamag.com, 16 décembre 2015. Le texte anglais original a été légèrement modifié pour des soucis de clarté et de standardisation.

 

http://www.memri.fr/2015/12/28/tufail-ahmad-chercheur-a-memri-ma-fatwa-en-six-points-contre-le-djihad/