Hommage à Romain Gary, par Albert Bensoussan

Un jour, un de mes étudiants, qui lisait Émile Ajar, est venu me trouver en fin de cours et m’a confié cette phrase : «Israël, c’est important pour les juifs !» C’était au sortir de la « Guerre du Kippour », et l’image d’Israël avait encore de belles résonances en France. Cet étudiant trouvait tout naturel de souligner ce lien – le cordon ombilical – qui unit les juifs du monde entier et l’État d’Israël. Nous étions loin alors de l’accusation de double allégeance et de complicité avec le sionisme, loin de toute cette suspicion qui entoure, un peu partout, l’être juif et en fait, nolens volens, rien de moins qu’un « agent du Mossad ». Quand on est juif, me disait ce garçon plein de bon sens, quoi de plus normal que de soutenir Israël?

Oui, pourquoi s’en étonner ? Trente ans plus tard, on trouvera, malheureusement, quelques intellectuels juifs dévoyés pour se démarquer avec force et, tout en se revendiquant juif, honnir Israël et diviser le peuple de ce lopin de terre moyen-oriental entre bons et méchants, victimes et bourreaux. Vaine dialectique, discours biaisé, pensée perverse et contre laquelle, ça oui !, lecteurs, indignez-vous ! Ah ! que de subtiles arguties pour séparer l’antisionisme de l’antisémitisme ! (Manuel Valls n’a-t-il pas justement déclaré ces jours-ci : « l’antisémitisme se nourrit aussi de l’antisionisme» ?) Allons, répétons-le, répétons-leur avec Romain Gary qui avait La vie devant soi, mais qui mourut trop tôt : « Israël, c’est important pour les juifs ». Ce garçon, qui fut mon étudiant, et aussi mon collègue, et qui fut mon ami, je veux le nommer ici, parce qu’il est mort, déjà, emporté par les ans : Pierre-Marc Pagenault, et je le nomme comme on célèbre la mémoire d’un juste, comme on récite pour lui un kaddish.

 

Mais aussi, je voudrais réciter le kaddish à la mémoire de Romain Gary, dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance (il est né le 8 mai 1914), et qui apparaît dans son œuvre comme un archétype du Juif de la diaspora. Sous tous ses masques à la Zelig, ce génial transformationniste inventé par Woody Allen. C’est d’ailleurs à ce personnage de cameleon man, que Myriam Anissimov a, sans doute, pensé en intitulant sa grande œuvre biographique : Romain Gary, Le Caméléon (Folio, 2006). Romain Gary qui est né Romain Kacew, Juif ashkénaze et lituanien de Vilnius, a su se doter de plusieurs identités : signant ses livres de son nom d’origine, Romain Kacew, puis de celui de Romain Gary, et aussi de Fosco Sinibaldi, de Shatan Bogat, et enfin d’Émile Ajar, réussissant, grâce à ce jeu identitaire, à décrocher deux fois le prix Goncourt, sous le nom de Gary avec Les racines du ciel, en 1956, et en 1975 sous le nom d’Ajar avec La vie devant soi. Comment ne pas penser, face à cette multiplication d’identités, aux Valeureux« sans-papiers » d’Albert Cohen (qui fit établir, à la Société des Nations, le premier passeport pour apatride), ou à la si belle chanson de Gainsbourg : « P’tits papiers » (qui fit le succès de Régine) ?

 

 

Laissez parler

Les p´tits papiers

A l´occasion

Papier chiffon

Puissent-ils un soir

Papier buvard

Vous consoler !

 

 

La femme que j’ai épousée sous la houppa —- ma Déborah — est la fille d’un jeune homme (décoré en 1947 de la « Médaille de la Résistance Française ») qui, avec ses parents — le grand-père Joseph et la grand-mère Marie —, fabriquait en Bretagne des faux papiers pour sauver juifs et résistants.

 

Toute l’œuvre de Romain Gary est juive, d’un bout à l’autre, et d’abord par cet humour qu’il aimait définir comme un « humour yiddish ». Sa mère, sa Yiddishe Mame était fière de lui, qui fut aviateur, qui fut un héros de la 2nde Guerre mondiale, qui fut Compagnon de la Libération, qui fut ambassadeur et écrivain, qui fut deux fois prix Goncourt, qui fut Commandeur de la Légion d’Honneur et médaillé de la Résistance, qui épousa Jean Seberg, la plus belle femme à l’écran (mais tout cela, sa mère, qui meurt en 1941, ne le voit pas, elle le pressent), qui écrivit tant de livres et inventa pour elle ce « trou juif » où se retire madame Rosa (dans La vie devant soi) – et l’on voit dans le film qu’en a tiré Moshé Mizrahi la grande Simone Signoret – sous son autre « p’tit papier », Henriette Kaminker -, et on l’entend, au comble de l’émotion, réciter le Chema Israël, mais avec un accent ashkenaze qui lui remonte des entrailles et s’entortille dans son cordon ombilical : Chemo Itsroyel… Avec elle, avec Romain, comment ne pas pleurer ? Comment ne pas rire aussi de ces trouvailles incessantes comme de faire dire à l’un de ses personnages : « Moi, je n’ai pas le nez juif comme les arabes » – façon de dire, finalement, qu’eux et nous ne sommes que les deux faces d’une même monnaie. Et cette phrase apprise d’elle par Momo – le petit Mohamed – qui vit avec elle et l’assiste dans son agonie avec tant de tendresse : « bouroukh shein kweit malhousse loeilem boet… » Que belle est la langue yiddish, prononcée par Romain Kacew Gary Ajar !

 

On retiendra, dans la gravité, certaines phrases de Gary comme d’écrire, au souvenir de son adolescence en Pologne : « Les Juifs étaient la couleur de Varsovie. On les voyait partout. Maintenant c’est leur absence qui frappe » (Le judaïsme n’est pas une question de sang, L’Herne, 2007). Mais face à la xénophobie et au racisme, qui l’ont tellement marqué – il se rappelle qu’à Varsovie, avant la guerre, les juifs à l’école étaient assis à des bancs séparés, et que sa mère et lui ont souffert de l’antisémitisme dans les années 30 à leur arrivée en France – et qui, on le voit encore mieux ces derniers temps, n’ont de cesse, il se déclare — formule savoureuse — « testiculairement antiraciste ». Laissons-lui le mot de la fin : « Les juifs ont représenté pour moi pendant une très grande période de ma vie, le cas extrême de l’homme… En effet, les juifs sont dans une situation extrême à tous les points de vue et l’ont toujours été dans l’histoire à cause des persécutions. Et dans cette mesure je ne peux que leur être attaché puisque toute mon œuvre est la recherche de l’humain fondamental, de l’humain essentiel. »

 

Romain Gary, par ses multiples faces et son œuvre multiforme, hantée par les rescapés de la Shoah, représente l’une des meilleures illustrations du nomadisme juif, et donc du juif de la diaspora. Il aura fait plusieurs fois le tour du monde, c’est à l’ambassade de La Paz, en Bolivie, que le surprend l’attribution du Goncourt, un jour, fuyant Vichy, on le trouve à Alger, puis à Casablanca, une autre fois il survole et surveille les côtes de ce qu’on appelle alors la Palestine, et qui va bientôt se nommer Israël. Tous ces chemins et toutes ces voies pour le fils d’un fourreur lituanien et d’une actrice russe dont le nom de scène était Gary (qui signifie « brûle » en slave) ! Alors oui, répétons-le avec lui : « Israël c’est important pour les juifs ! » Et c’est aussi pour cela, pour cette si haute figure juive et pour toute cette gloire époustouflante, que l’Institut Français de Jérusalem porte le nom de « Romain Gary ».

 

Albert Bensoussan

http://www.terredisrael.com/infos/77616/