Les intellectuels juifs de France, hier et aujourd'hui : entretien avec Sandrine Szwarc

UPJF.ORG Sandrine Szwarc, vous venez de publier un livre passionnant * dans lequel vous abordez un pan relativement mal connu de l’histoire du judaïsme en France depuis 1945 : celle des intellectuels juifs, et plus particulièrement des Colloques des intellectuels juifs de langue française, qui se sont tenus à Paris pendant plusieurs décennies et ont constitué un haut lieu de la pensée et de l’expression juive en France, aujourd’hui disparu. Comment êtes-vous arrivée à ce sujet ?

Sandrine Szwarc : Le point de départ est double. Il s’agissait d’abord de dépasser le spectre de la Shoah qui, pour des raisons familiales, inspirait mes travaux de recherche jusqu’alors. Une fois mon histoire familiale mise à jour, il me fallait dépasser la date de 1945 et m’intéresser à ce qui s’était passé ensuite. Aux Archives Sionistes Centrales à Jérusalem, en consultant les archives françaises, je suis tombée sur des cartons contenant l’ensemble des documents concernant l’organisation des Colloques d’intellectuels juifs de langue française, la plupart n’avaient encore jamais été ouverts. J’ai pris conscience qu’un travail passionnant de classement d’abord, puis d’analyse s’ouvrait devant moi. Et j’ai choisi d’y consacrer ma thèse de Doctorat à l’Ecole pratique des hautes Etudes en Sorbonne, à Paris.

UPJF.ORG Qui sont les intellectuels juifs étudiés dans votre ouvrage, quels furent les principaux acteurs de ces Colloques ? Quels liens existent-ils entre les Colloques et l’école d’Orsay issue de la guerre, qui a marqué ce qu’on a appelé le « renouveau de la pensée juive en France » après 1945 ?

Sandrine Szwarc : Au lendemain de la Shoah, en France, et plus particulièrement à Paris, des intellectuels juifs ont décidé de fonder un mouvement de pensée qui s’est donné pour ambition de puiser dans les sources du judaïsme afin de tenter de donner des réponses aux questionnements du moment. Par cela, ils souhaitaient redonner leurs lettres de noblesse à une religion, une culture,  une pensée qui avaient failli disparaître dans les cendres d’Auschwitz. Ils souhaitaient également ramener sous le giron du judaïsme des intellectuels juifs « perplexes » qui s’en étaient éloignés. Ce mouvement fut connu sous le nom d’Ecole de pensée juive de Paris. Avec l’Ecole des cadres Gilbert Bloch d’Orsay, le Colloque des intellectuels juifs de langue française en fut le prolongement.

A partir de mai 1957, date de la première rencontre, organisée un Shabbat dans une maison de l’OSE, des penseurs, philosophes, universitaires, rabbins entre autres décidèrent de s’organiser pour démontrer que la pensée juive particulariste faisaient partie intégrante du débat des cultures. Y participaient ceux qui furent les instigateurs du renouveau de la pensée juive après la Shoah, les personnalités charismatiques d’Edmond Fleg, André Neher, Emmanuel Levinas, Vladimir Jankélévitch, Léon Ashkénazi dit Manitou, Eliane Amado-Lévy Valensi et Jean Wahl parmi les plus connus. La portée de leur discussion leur donna l’envie de réitérer l’expérience. De cette date, jusqu’en 2004, quarante rencontres furent ainsi organisées qui accueillaient toutes les composantes du monde juif érudit.

UPJF.ORG Quelles ont été vos principales découvertes en étudiant ce sujet et en vous plongeant dans les archives à Jérusalem notamment ? Avez-vous eu des surprises ?

Sandrine Szwarc : La première surprise est d’imaginer que la judaïcité française était pleine de ressources au lendemain de la Catastrophe et qu’elle fut capable de créer un mouvement d’une telle portée intellectuelle. Dans les archives, j’ai pu découvrir avec beaucoup d’émotion des petits mots griffonnées par les personnalités citées précédemment, des conflits aussi et des tentatives de réconciliations entre ces penseurs issus d’horizons très différents. On apprend souvent plus des querelles et cela démontre la possibilité de s’entendre malgré des divergences. Je peux vous citer quelques exemples. Alors que dans les années quatre-vingt le problème du port du voile islamique avait surgi dans la société française, le comité préparatoire du Colloque avait failli imploser en raison de divergences. Alain Finkielkraut qui, on ne le sait peut-être pas, a participé à ce mouvement, était alors accusé d’ « intégrisme laïc ». J’ai par ailleurs était étonnée de constater que Roger Garaudy, révisionniste récemment disparu que l’on connaît, avait participé à une table ronde sur le thème : « La société d’aujourd’hui est-elle désacralisée ? » lors du douzième Colloque des intellectuels juifs.

 

UPJF.ORG En lisant votre livre et en relisant les Actes des Colloques des intellectuels juifs de langue française, on ne peut se départir d’une impression de nostalgie pour une époque révolue… Où sont les Levinas, Jankélévitch, Léon Ashkénazi ou Jacob Gordin d’aujourd’hui? N’assiste-t-on pas aujourd’hui au déclin de la pensée juive en France et comment l’expliquez-vous ?

Sandrine Szwarc : Vous posez une question fondamentale et je m’interroge également dans un dernier chapitre sur le rôle joué aujourd’hui par les intellectuels juifs en France. Il faut imaginer que pendant près d’un demi-siècle les meilleurs spécialistes ont animé le Colloque des intellectuels juifs de langue française. Je cite souvent cette remarque de Josy Eisenberg : « Heureusement que je suis président de séance, c’est le seul moyen de m’assurer une place… » Existe-t-il encore des rencontres régulières qui attirent autant de monde parmi les Juifs de France ? Nous possédons bien évidemment des talents qui font le tour de France pour évoquer les trois sujets qui font se déplacer les foules : la crainte de l’antisémitisme et la montée de l’islamisme, la situation politique en Israël et la mémoire de la Shoah. Mais peut-être faudrait-il s’intéresser à d’autres sujets. Par ailleurs, les intellectuels que vous citez étaient à la fois bon connaisseurs des textes fondateurs de la pensée occidentale, qu’il s’agisse de philosophie grecque ou allemande, mais également de nos sources juives. Qui aujourd’hui est capable de jongler avec ses deux pensées ? Qui a un discours audible à la fois par les communautés juives et la société environnante ? Je n’ai pas de réponse.

 

UPJF.ORG En janvier 1968, le professeur André Neher, qui fut une des chevilles ouvrières des Colloques, lança un appel vibrant en conclusion du Colloque de janvier 1968, consacré à Israël, dans lequel il s’élevait contre certains intellectuels juifs qui « dressent le dossier de la culpabilité d’Israël ». De son côté, Eliane Amado-Lévy-Valensi parlait de ces intellectuels qui prennent pour objectivité la subjectivité de l’ennemi… Ce débat est-il toujours d’actualité pour les intellectuels juifs de France ?

Sandrine Szwarc : André Neher et Eliane Amado-Lévy-Valensi, et ils ne furent pas les seuls, ont vécu leur engagement jusqu’au bout en montant en Israël peu de temps après la guerre des Six-Jours. Sous leur influence, les dix premiers Colloques ont régulièrement abordé la question de la place des Juifs de Diaspora en Israël. L’une des plus belles rencontres a d’ailleurs été celle sur « Jérusalem, l’unique et l’universel ». Des sionistes et des antisionistes, comme Vladimir Rabi notamment, ont su dialoguer lors de ces rendez-vous. Cela paraît malheureusement impossible aujourd’hui tant les positions se sont radicalisées et la haine d’Israël, même au rang de personnalités d’origine juive, est devenu chez certains un postulat idéologique.

 Les intellectuels juifs de 1945 à nos jours

* Les intellectuels juifs de 1945 à nos jours, Editions Le Bord de l’eau, 2013.