Michel Darmon, rebelle parce que fidèle, par Michel Gurfinkiel

(N.d.R. L'UPJF, son président et son Bureau exécutif s'associent à l'hommage que rend Michel Gurfinkiel à Michel Darmon et présentent leurs condoléances à sa famille.) Le général Michel Darmon vient de nous quitter, à quatre-vingt sept ans. Nous nous souviendrons souvent de sa haute silhouette, de l’uniforme d’ingénieur général du Génie maritime, qu’il portait avec une élégance de jeune homme, de l’éloquence qu’il mettait au service de ses convictions, du courage stupéfiant avec lequel il se dressait publiquement, si besoin était, contre les puissants du jour, de la simplicité romaine, ou biblique, avec laquelle, dans ses fonctions successives, il s’acquittait de la moindre tâche.

C’était un grand Français : un de ces hommes que les anciennes Républiques, tant décriées, produisaient à foison, et donc l’actuelle se souvient avec une nostalgie croissante. Un serviteur de la science, de l’Etat, des armées. Un combattant de la liberté et du droit. Un citoyen soucieux du bien commun.

 

Du côté paternel, les Darmon, des Français d’Algérie, originaires d’Oran. Du côté maternel, les Kahn originaires de Kolbsheim, un bourg situé à une quinzaine de kilomètres de Strasbourg : des Alsaciens enracinés depuis l’époque romaine, ayant opté pour la France après l’annexion allemande, en 1871. Joseph Darmon, le père, était professeur de physique. Il épousa Renée Kahn, fille du ministre-officiant Salomon Kahn, qui exerçait son art à la synagogue de Versailles. Et la sœur de l’amiral Louis Kahn, ingénieur général du Génie maritime : l’un des hommes qui conçurent le premier sous-marin nucléaire français. De son grand-père maternel, Michel Darmon hérita les exigences éthiques. De son oncle, la passion des « armes savantes » et l’ambition de servir la patrie.

 

La famille Darmon se réfugie en Auvergne pendant la Seconde Guerre mondiale. Au printemps 1944, le jeune Michel rejoint avec son frère Gilbert le maquis FTP, sous influence communiste, qui combat aux environs de Clermond-Ferrand. Il sera blessé au combat, décoré. Mais les deux garçons découvrent avec stupéfaction que les Juifs ne sont pas nécessairement bienvenus dans ce milieu, et qu’il leur faut cacher leur identité véritable.

 

En 1946, Michel Darmon intègre Polytechnique. Ayant opté, comme son oncle, pour la Marine, il sert sur la Jeanne d’Arc. En 1951, alors qu’il vient de se marier, il est affecté aux chantiers de Brest. C’est en Bretagne que naissent les trois enfants du couple, deux filles et un garçon. Danielle fera une grande carrière scientifique. Claire, après un diplôme de l’Institut des Sciences politiques de Paris, sera agrégée d’histoire. Et Pierre, ingénieur chez IBM.

 

Michel Darmon contribue de manière éclatante à la modernisation de la Marine nationale dans la deuxième moitié du XXe siècle. Il participe à de nombreux projets, dépose de nombreux brevets. Son œuvre la plus personnelle porte sur les TCD, des bâtiments porte-hélicoptères capables d’assurer également des opérations de débarquement. Il imagine L’Ouragan, qui sera suivi par L’Orage

 

En 1964, il assume de nouvelles fonctions à l’Institut national de recherches sur la Sécurité (INRS) de Nancy. Cela commence comme un idylle, et finit mal, quelque dix ans plus tard : Michel Darmon s’est dressé contre les féodalités de tout ordre qui organisent une omerta sur les questions sanitaires liées à la recherche scientifique ou à l’industrie. Rétrospectivement, il apparaît comme un pionnier du « principe de précaution » auquel chacun se réfère aujourd’hui.

 

Il poursuit en tant que chercheur et ingénieur indépendant ses activités scientifiques et technologiques. L’un des derniers instruments robotiques fondés sur ses brevets devait lui être présente récemment. Mais son état de santé ne lui permettait plus, à cette date, de prendre connaissance d’une ultime victoire.

 

Grand Français, Michel Darmon était aussi un grand Juif, fidèle à son peuple et à sa foi, mais avant tout révolté, révulsé, par la « démonisation » d’Israël voulue et imposée à partir de 1967 par une classe dirigeante de plus en plus coupée des réalités géopolitiques. Ce scandale absolu – vendre Israël pour trente deniers, et donner la France en prime, pour rien – le hantait. Il chercha à le dénoncer au sein du Comité d’initiative pour Israël (CII), fondé en 1978, puis à l’Alliance France-Israël, où il apporta tout son soutien au général Jean Lecomte, autre Grand Français sans peur, ni reproches, ni oeillères. En 1988, il succéda au général Lecomte à la tête de l’Alliance, qui devint France-Israël Alliance Général Koenig. Il remplit cette mission jusqu’en 2004, avant de remettre France-Israël aux mains de Gilles William Goldnadel.

 

« Rassasié d’années », comme dit la Bible – et Victor Hugo après elle -, Michel Darmon s’en est allé vers le monde de lumière et de vérité. Il est parti au moment où les Juifs célébraient le Nouvel An : privilège des Justes, selon la tradition rabbinique. Nous autres, Juifs et Gentils, qui restons en ce monde d’obscurité et de confusion, nous pleurons sa disparition. Mais nous saurons puiser dans son exemple et dans son souvenir la force de poursuivre ses combats.

 

© Michel Gurfinkiel, 2012

 

http://www.michelgurfinkiel.com/articles/439-France-Michel-Darmon,-rebelle-parce-que-fidele.html