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Itshak Shamir (1915-2012) : le dernier des géants, Pierre Itshak Lurçat
Itshak Shamir (1915-2012) : le dernier des géants, Pierre Itshak Lurçat
Itshak Yzernitsky est né en 1915 à Ruzinoy, un shtetl de Pologne qu’il décrit ainsi dans ses mémoires : « Ruzinoy, une de ces bourgades d’Europe orientale qui ont été ballotées entre la Pologne et la Russie, était tellement modeste qu’aucun train ne s’y arrêtait. Lorsqu’on voulait en sortir, il fallait voyager en carriole. Elle comptait 5000 habitants, dont 3000 Juifs, qui subsistaient par des moyens divers, mais dont aucun ne méritait d’être qualifié de riche… » Son père, Shlomo, possédait une petite entreprise de tannerie et était un des dirigeants de la communauté juive.
Dans de belles pages de son autobiographie, Sikoumo shel Davar (« En fin de compte ») *, Itshak Shamir évoque ses parents et ses deux sœurs, tous assassinés par les nazis et leurs complices polonais (devenu Premier ministre, il dira un jour que « les Polonais boivent l’antisémitisme avec le lait de leur mère »). Parmi les personnes qui ont laissé leur empreinte sur la personnalité du jeune Itshak, la figure de son père, apprécié tant des Juifs que des chrétiens, est la plus marquante. Il mentionne aussi les héros bibliques avec lesquels il « s’identifiait de toutes les fibres de son cœur ».
Ses parents sont des Juifs traditionnalistes, et son père l’emmène à la synagogue le shabbat. Mais, plus encore que la tradition juive, c’est la culture hébraïque dans laquelle il grandit qui va décider de son destin : Itshak Yzernitsky fréquente en effet l’école Tarbout, réseau d’enseignement hébraïque dont il décrit ainsi les principales caractéristiques : on y inculquait « des conceptions sionistes et laïques par des méthodes d’enseignement modernes ». Comme il le dira lui-même, « je ne sais pas quelle aurait été ma destinée si je n’avais pas reçu un enseignement strictement hébraïque… A l’âge de six ans, j’ai réalisé que j’appartenais à la nation juive et cette identité forte et sans équivoque m’a guidé et encouragé dans l’action tout au long de ma vie ».
Une forte identité hébraïque et sioniste
Shamir restera toute sa vie (comme Jabotinsky avant lui) un fervent partisan de l’enseignement de l’hébreu en diaspora, et il affirmera dans une interview en l’an 2000 qu’il est « indispensable que le bureau du Premier ministre lance un vaste programme éducatif, surtout aux États-Unis, afin que des centaines d’écoles juives soient créées avec, comme priorité, l’enseignement de l’hébreu et de notre histoire, avant d’étudier les autres matières ». Ce programme est en fait la réplique de celui du réseau Tarbout dans lequel Shamir a été éduqué.

(PHOTO CI-DESSOS : SHAMIR PASSANT EN REVUE UN MISDAR DU BETAR A PARIS)
Ses parents avaient tous deux été dans leur jeunesse membres du Bund, le parti socialiste juif créé la même année que le Premier Congrès sioniste (1897), qui faisait des ravages au sein de la communauté juive de Pologne, mais ils le quittèrent très vite pour devenir de fervents sionistes. Après l’école Tarbout, il fréquente le lycée juif de Bialystok, puis l’université de Varsovie. C’est à Bialystok qu’il rejoint les rangs du mouvement de jeunesse sioniste Betar, fondé quelques années plus tôt par Jabotinsky. A Varsovie, Shamir est exposé aux idées politiques et à la littérature polonaise, lisant dans l’original le poème épique Conrad Wallenrod d’Adam Mickiewicz, dont il récite des passages par cœur à l’examen du baccalauréat. Il est, de son propre aveu, fasciné par les figures des dirigeants socialistes russes, et par leurs précurseurs de l’organisation révolutionnaire Narodnayia Volia.
Mais c’est un autre dirigeant nationaliste qui va le marquer encore plus profondément : Michaël Collins, le dirigeant de l’IRA irlandais, auquel Shamir empruntera son nom de guerre lorsqu’il deviendra un des dirigeants du Léhi. Les similitudes entre les deux hommes sont frappantes : tous deux ont dirigé la branche Renseignements d’un mouvement révolutionnaire clandestin, en lutte contre l’occupant britannique, et tous deux sont ensuite devenus des dirigeants politiques de premier plan. (En réalité, les liens entre le sionisme révisionniste et le nationalisme irlandais vont au-delà de l’admiration que Shamir vouait à Collins, puisque Jabotinsky rencontra en 1938 Eamon de Valera, le futur président irlandais, et tenta de le convaincre de soutenir la cause sioniste…)
« Homo homini lupus » : réalisme et pragmatisme politique
Monté en Israël en 1935, Itshak Shamir tentera vainement de faire venir ses parents, qui ne parvinrent pas à réunir la somme d’argent considérable exigée à l’époque pour obtenir un « certificat » du gouvernement britannique. Le futur Premier ministre gardera toute sa vie la blessure profonde de la Shoah et la certitude que « l’homme est un loup pour l’homme », pour reprendre le titre d’un article fameux de Jabotinsky.
Ayant rejoint les rangs de l’Irgoun Tsvaï Léumi, Shamir le quitte en 1940 pour s’enrôler dans le Léhi, après la scission initiée par Avraham Stern. A la différence de ce dernier, poète et théoricien avant d’être un chef militaire, Shamir est un homme d’action pur, un pragmatique et un « homme de l’ombre ». Après l’assassinat de « Yaïr » Stern par la police britannique, le 12 février 1942, le mouvement clandestin est décimé, ses militants pourchassés et dénoncés, y compris par les membres des organisations juives rivales. Mais deux ans plus tard le Léhi est reconstitué sous la direction d’un triumvirat (Nathan Yelin-Mor, Israël Eldad et Itshak Shamir, qui en est le véritable dirigeant) et le combat reprend contre l’occupant anglais, sans répit et sans pitié.
Après l’Indépendance, Shamir poursuit son activité de renseignement, au sein du Mossad. Il rejoint la vie politique relativement tard, en 1970, d’abord comme Président de la Knesset puis comme ministre du gouvernement Begin, et enfin comme Premier ministre (1983-1992). De sa longue carrière politique, nous retiendrons ici ces trois faits marquants. Tout d’abord, son attachement indéfectible à l’intégrité d’Eretz-Israël et son refus obstiné de reconnaître un soi-disant « peuple palestinien », dont les événements des dernières décennies confirment le bien-fondé. Ensuite, son rôle décisif dans l’alyah des Juifs d’Union soviétique des années 1990, et sa fermeté face aux menaces américaines de supprimer les garanties financières s’il n’acceptait pas leur diktat politique… Itshak Shamir a démontré qu’un dirigeant israélien pouvait dire non aux Etats-Unis !
Enfin, son attitude circonspecte lors de la signature des accords de Camp David, en 1978 : alors que beaucoup de membres de son parti, le Likoud, ont été emportés par la vague d’euphorie de la signature du « premier traité de paix avec un pays arabe », Shamir a gardé la tête froide et s’est abstenu lors du vote à la Knesset. Les récents événements en Egypte montrent que la prudence du « renard » n’était pas motivée, comme on l’a souvent entendu depuis lors, par un « immobilisme » ou par un « refus de la paix », mais par une clairvoyance rare et précieuse…

AVEC NATHAN ET AVITAL SHARANSKY
Comme l’écrit aujourd’hui Ari Shavit, pourtant à mille lieues des opinions politiques de Shamir, ce dernier croyait que « la mer restera toujours la mer et que les Arabes resteront toujours les Arabes ». Il pensait que le secret de notre survie est notre résistance inexpugnable et notre force (ce qui correspond à l’idée jabotinskyenne de la Muraille de fer). Il était, écrit encore Shavit, un « soldat anonyme du sionisme » **. A cet égard, Shamir reste encore aujourd’hui un modèle de dirigeant pour le peuple Juif, celui d’un homme politique lucide et désintéressé, totalement étranger à toute considération d’image ou de sondages électoraux et entièrement motivé par l’intérêt supérieur de la nation … Que sa mémoire soit bénie !
* Yediot Aharonot 1994, traduite en français sous le titre « Ma vie pour Israël », éditions NM7 Ramsay 2000.
** Allusion à l’hymne du Léhi, « Soldats anonymes », rédigé par Yair Stern. Shamir a donné à son fils le prénom de Yair en hommage au dirigeant du Léhi.
Article mis à jour le 01-07-2012
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