Culture
Le monde d'Albert Kahn consacré au Moyen-Orient, par Véronique Chemla
La chaîne Histoire diffusera les 15, 21 et 27 juin ainsi que le 3 juillet 2012 l'épisode n° 7 de la série documentaire Le monde d'Albert Kahn consacré au Moyen-Orient. Un montage à partir des « archives de la Planète » constituées essentiellement dans le premier tiers du XXe siècle par Albert Kahn (1860-1940), financier et philanthrope français Juif. Des images souvent inédites, passionnantes, accompagnées par un commentaire parfois biaisé.
Le monde d'Albert Kahn consacré au Moyen-Orient, par Véronique Chemla
Coproduite par la BBC et le musée Albert-Kahn en 2007, cette série présente par thèmes géographiques des montages d’images, fixes et animées, extraites des « archives de la Planète » constituées par Albert Kahn à la fin du XIXe siècle et lors des trois premières décennies du XXe siècle.
Les « archives de la Planète »
De 1898 à 1931, Abraham, dit Albert, Kahn (1860-1940), Français Juif banquier et philanthrope, œuvre à « l’établissement de la paix universelle » et constitue les « archives de la Planète » afin de conserver les traces visuelles – en autochromes couleurs et en films noir et blanc – des vies quotidiennes des hommes sur tous les continents. Ces autochromes, qui constituent le premier procédé de films photographique en couleurs breveté par les frères Lumière en 1903.
Pour ce faire, il constitue une équipe d’une douzaine d’opérateurs – photographes ou/et cinéastes - qui arpentent des contrées lointaines.
Le krach boursier de 1929 ruine ce sexagénaire et met un terme à cette collection.
Les « archives de la Planète », témoignages visuels exceptionnels, sont déposées au musée Albert-Kahn, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Elles font l’objet d’expositions et sont publiées dans de beaux livres.
Coproduite par la BBC et le musée Albert-Kahn en 2007, la série Le monde d’Albert Kahn a été diffusée par Arte en 2009, et est rediffusée en ce début 2011. L’occasion de (re)découvrir ces images rares de mondes disparus.
Le Liban
Ce numéro 7 évoque trois zones - le Liban et la Syrie, la Palestine mandataire et la Turquie d’Atatürk – de la Première Guerre mondiale aux années 1920, en s’autorisant des digressions vers les années 1940.
Il souligne l’appétit des Français et des Britanniques qui, au sortir de la Première Guerre mondiale « considéraient cette zone comme un gros gâteau qu’ils ont cherché à se partager ». Un espace qu’ils découpent en Etats-nations, dont le Liban. Ce que « nombre de musulmans vivent comme une trahison ». Les « Français se considèrent comme les protecteurs des chrétiens d’Orient où ils ont des intérêts commerciaux et financiers importants ».
Lord Balfour à Jérusalem
En 1917, la déclaration de Lord Arthur Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, indique que la Grande-Bretagne
« envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple Juif, et usera de tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif. Il doit être clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays ».
Les « musulmans de Palestine considèrent la campagne sioniste comme une menace ».
Le cardinal Dubois, « un des hommes d’église les plus respectés de France », vient « à Jérusalem en mission diplomatique et religieuse.
Il « est porteur d’une pétition signée par musulmans Palestine opposés » à la déclaration Balfour :
« Au nom de la justice et de l’égalité, nous vous demandons de ne pas autoriser l’immigration juive en Palestine et de nous protéger du danger sioniste. Nous sommes prêts à nous sacrifier pour empêcher cela ».
Les opérateurs d’Albert Kahn ont saisi des scènes banales dans des rues commerçantes, des scènes de prières de Juifs près du Kotel et des moments historiques, telle l’inauguration en avril 1925, dans la liesse juive, de l’université hébraïque de Jérusalem… [qui vise] à développer la pratique quotidienne de l’hébreu et à donner au nouveau colon Juif une identité nationale forte », en présence de Lord Balfour et de 20 000 personnes… Depuis la déclaration Balfour, près 100 000 Juifs ont immigré en Palestine ».
Pour les Juifs enthousiastes « ayant vu Lord Balfour gravir le mont Scopus jusqu’à eux », ce politicien britannique est « le messie, le sauveur, l’homme qui a ramené le peuple Juif en exil sur sa terre natale pour la première fois depuis 2000 ans », note Tom Segev.
Lord Balfour « expose sa vision d’un nouvel Etat juif :
« C’est une expérience nouvelle que personne n’a encore jamais tentée. A moins que je ne me sois trompé sur le génie du peuple Juif, cette expérience est vouée à une réussite inévitable, dont les Juifs et ceux qui partagent une civilisation mondiale commune auront toutes les raisons de se féliciter ».
Puis, Lord Balfour « visite de nouvelles fermes collectives, des kibboutz fondés sur toute la Palestine sur des terres achetées aux Arabes ». Des drapeaux britanniques et d’autres frappés de l’étoile de David sont suspendus aux fenêtres de maisons. Parmi ceux accueillant Lord Balfour : un grand nombre de Juifs ayant fui les persécutions antisémites en Europe orientale et en Russie.
En signe de protestation à cette venue du politicien britannique, des commerçants musulmans de Jérusalem ferment leur boutique. « Il y a eu une grève générale. Les gens ont revêtu des vêtements de deuil. Ils ont considéré que Balfour avait trahi les Arabes de façon éhontée », dit Dr Ali Qleibo de l’université al-Quds à Jérusalem.
Et Tom Segev ajoute : « La guerre entre Israéliens et Palestiniens était inévitable. Ce n’était pas la faute des Britanniques. Ouvrir la Palestine au rêve sioniste était synonyme de guerre ».
Atatürk « voulait un Etat turc pour les Turcs »
Dans la Turquie de 1922, un des vestiges de l’empire ottoman, les opérateurs fixent les images de villes dévastées par la Grande guerre, d’infrastructures détruites, de la « cérémonie d’intronisation du nouveau calife, chef spirituel de la communauté musulmane », du « trône en or constellé de pierreries »…
Atatürk veut fonder une Turquie « moderne, laïque, démocratique. Une vision incompatible avec la diversité ethnique du pays ».
Et l’historien Michael Lewellyn-Smith précise : « Fondamentalement, Atatürk ne voulait pas un Etat étendu qui aurait inclus d’importantes minorités grecques, arméniennes, arabes et autres. Il voulait un Etat turc pour les Turcs ».
En 1915, les « Ottomans avaient expulsé ou tué au moins un million d’Arméniens qui vivaient dans l’Est de la Turquie, commettant un des pires génocides du XXe siècle. En 1922, les Turcs doivent affronter ce qu’ils considèrent comme une autre présence étrangère sur leur sol : les Grecs ». Ceux-ci « vivent depuis des siècles en Asie mineure, et pour beaucoup ils sont chez eux sur ces terres ».
A « la fin de la Grande guerre, l’armée grecque occupe une partie de la Turquie occidentale autour de Smyrne, deuxième port commercial après Constantinople, peuplé en majorité de Grecs, et progresse vers l’intérieur du pays ».
Une guerre « longue et sanglante » débute et s’achèvera, deux ans après, par la victoire de la Turquie. L’armée grecque, fuyant vers la mer, incendie les villes afin de priver son homologue turque de ressources. Les « soldats turcs se vengent sur les civils ».
A Smyrne, « joyau de civilisation grecque en Orient », affluent les réfugiés.
Smyrne (Izmir) tombe le 9 septembre 1922.
« L’armée turque entre dans la ville… Les « pillages commencent dans le quartier arménien ».
L’incendie, à l’origine controversée, progresse vers les quais. La ville brûle en quatre jours sous les objectifs des opérateurs d’Albert Kahn.
Atatürk « poursuit sa mission : la construction d’une nouvelle Turquie. Il chasse les dernières populations grecques et accorde un délai de deux semaines à l’armée ennemie pour se retirer définitivement du pays ».
Les opérateurs d’Albert Kahn filment et photographient ces milliers de civils affligés.
Hemingway, alors journaliste pour le Toronto Star, décrit la « longue procession silencieuse » de Grecs, « titubant et épuisés », contraints à l’exil. Des milliers de personnes meurent de faim et maladies. Leur avenir en Grèce est « incertain ». Des familles sont séparées, de nombreux Grecs resteront un an sur une île grecque.
En « six mois, près d’un 1,5 million de Grecs sont expulsés de Turquie ». En représailles, le gouvernent de Grèce déporte un demi-million de Turcs qui vivaient en Grèce. Un « nettoyage religieux » qui nourrit une nostalgie vivace à ce jour.
En janvier 1923, la SDN (Société des Nations) « entérine l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie… L’émigration forcée devient un moyen légitime de résolution de conflits ethniques au XXe siècle ».
Partialité et occultations
Ce documentaire souligne le jeu de diplomaties européennes au Proche-Orient, et l’action d’un officier britannique, T. E. Lawrence, artisan de la révolte arabe en 1916-1918.
Il donne souvent, et quasi-exclusivement, le point de vue arabe. Le commentaire off fait l’impasse sur le contexte historique institutionnel, telle la conférence de San Remo qui, en 1920, confie à la France un mandat sur le Liban et la Syrie, et, à la Grande-Bretagne un mandat sur la "Palestine" afin d’y créer un « foyer national pour le peuple Juif » conformément à la déclaration Balfour (1917).
La Grande-Bretagne divise rapidement cette « Palestine » en deux Etats : la « Palestine mandataire » et la Transjordanie (actuelle Jordanie). Ce qu’entérine la SDN en 1922.
Ressassant le mythe de la coexistence pacifique « depuis des siècles entre musulmans, chrétiens et juifs sous domination ottomane », ce documentaire occulte la dhimmitude, le statut cruel, inférieur et déshumanisant, des non-juifs sous domination musulmane. Il échoue donc à expliquer le refus musulman d’un Etat non musulman, le refus islamique qu’un dhimmi devienne acteur de son histoire dans son Etat. Il ne fait pas comprendre pourquoi la guerre était « inévitable » en 1948, non pas entre Israéliens et Palestiniens, mais entre l’Etat juif renaissant et des armées Arabes alliées aux Palestiniens.
Si ce documentaire fait allusion à la proclamation de l’Etat juif, il occulte les Livres blancs britanniques limitant l’immigration juive en Palestine sous mandat de la Grande-Bretagne et le rôle de Mohammed Amin al-Husseini, nommé en 1921 grand mufti de Jérusalem, fomenteur de révoltes antisémites.
Ce numéro néglige la présence juive pluriséculaire en Eretz Israël et occulte celle majoritaire juive à Jérusalem depuis au moins le milieu du XIXe siècle.
Fait significatif : le commentaire en voix off parle des « Arabes en Palestine » et exceptionnellement des « Palestiniens »
Curieusement, aucun des visuels pour la presse ne montre de Juifs en Eretz Israël. Et le musée Albert-Kahn n'a pas répondu à nos messages.
On sourit quand le commentaire évoque les pressions des chrétiens Maronites en vue d’un « grand Liban, trois fois plus vaste que le territoire originel », puis montre une carte révélant la superficie faible de « grand Liban » comparée à celle de son voisin syrien.
Est gênante et infondée la comparaison entre d’une part cette Grecque et ses trois enfants à la fenêtre d’un wagon les menant en Grèce et, d’autre part, les Juifs des wagons plombés les transportant vers le camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale, vers Auschwitz.
Finalement, ce documentaire amène à s’interroger sur la viabilité des Etats multiethniques : il constate que leur création aboutit à une guerre ou à un transfert de populations à l’initiative des autorités musulmanes.
Royaume-Uni, 2007
Production : BBC, Musée Albert-Kahn
Diffusions le 25 janvier 2011 à 16 h 50 et 1er février 2011 à 9 h 15
43 minutes
Diffusions sur Arte les :
- 25 janvier 2011 à 16 h 50 ;
- 1er février 2011 à 9 h 15.
Diffusions sur la chaine Histoire les :
- 9 juin 2012 à 20 h 35 ;
- 15 Juin 2012 à 15 h 20
- 21 Juin 2012 à 15 h 20
- 27 Juin 2012 à 15 h 20
- 3 Juillet 2012 à 15 h 20
http://www.veroniquechemla.info/2011/01/le-monde-dalbert-kahn-moyen-orient-la.html
Article mis à jour le 12-06-2012
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