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Massacre d’Itamar : rencontre avec le Rabbin Yehouda Benishay, le père et grand-père de la famille

Article mis à jour le 29-01-2012
Massacre d’Itamar : rencontre avec le Rabbin Yehouda Benishay, le père et grand-père de la famille

Le Rav Yehouda Benishay s’apprête à marquer avec sa famille les onze mois du massacre de sa fille Routhy, de son gendre Oudy et de trois de ses petits-enfants Yoav, El’ad et Hadass. Comme il nous le dira dans l’entretien qu’il nous a accordé, la douleur ne fait que s’amplifier avec le temps et rien ne pourra l’apaiser. Mais en même temps, son épouse et lui-même, entourés de l’amour et du soutien de leurs enfants, trouvent chaque jour la force de continuer et comprennent en quoi consiste leur mission.



Le P’tit Hebdo / JSSNews : Rav Benishay, pourquoi vous est-il important de vous exprimer en public après le drame qui a frappé votre famille?
Rav Benishay:
Depuis le drame nous avons ressenti, tant en Israël que dans le monde, combien le peuple juif s’est associé à notre douleur. On l’a même vu chez certains non-juifs. Cela s’est traduit tout de suite en Israël: des milliers de personnes sont venues chez nous pendant la Shiva. Et tout au long de ces onze mois, des personnes se sont déplacées pour nous exprimer leur amour et leur douleur. Nous avons compris que nous devions les faire participer. Nous sommes sans cesse sollicités par différents médias qui veulent nous interviewer et nous ne pouvons pas toujours les satisfaire. Mais nous comprenons qu’à travers ces demandes, il y a une volonté d’entendre des messages qui renforcent une certaine population. Et la question qui préoccupe est la suivante: «Comment peut-on avoir une foi encore plus grande à travers des épreuves aussi difficiles?» Ce n’est pas nouveau pour le peuple juif mais cette question interpelle. Les gens voient en nous des messagers capables de faire ressurgir une foi profonde.

LPH: Comment les gens peuvent-ils chercher du réconfort chez vous qui venez d’être frappés par une telle épreuve? Comment parvenez-vous à les réconforter?
RB:
En effet, à première vue, cela peut paraître paradoxal. Mais la Emouna ne s’acquiert pas au moment de l’épreuve, elle la précède. Pendant de nombreuses années, nous enseignons le principe de la foi en D., de la foi dans notre peuple et dans le processus du retour du peuple sur sa terre. Et inconsciemment, les gens viennent vérifier comment cette foi tant affirmée se concrétise au moment de l’épreuve. Par ailleurs, celui qui subit des épreuves arrive à une dimension qu’il n’aurait pas atteinte s’il avait été épargné. En ce qui nous concerne personnellement, je peux dire que nos enfants Oudy et Routhy ont manifesté leur foi de façon intense en vivant constamment selon leurs convictions. On retrouve cette force chez leurs jeunes enfants qui sont D. merci restés en vie. L’aînée, Tamar, a suscité l’admiration du public lorsqu’elle a montré avec quelle force elle avait surmonté cette épreuve indescriptible. Mais cette force n’émane pas seulement de nous, elle a quelque chose de transcendant.

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LPH: Comment se passe votre quotidien depuis le drame et l’adoption de vos petits-enfants?
RB:
Il y a un manque à combler chez ces enfants, et nous devons prendre certaines précautions et faire en sorte qu’ils sentent une continuité au niveau familial. Notre quotidien est très chargé et nous poursuivons nos occupations. Je continue mes activités publiques et ma femme s’investit beaucoup dans son nouveau rôle qu’elle assume avec une vaillance extraordinaire malgré la douleur terrible qu’elle ressent. Nous bénéficions de l’aide d’en Haut et de tous ceux qui nous entourent et veulent participer à cette mitsvah.

LPH: Ces enfants, qui ont survécu au massacre, doivent vous apporter beaucoup de réconfort, de bonheur: comment le ressentez-vous?
RB:
L’épreuve, sans la présence de ces enfants, aurait été bien plus difficile. Nous avons le sentiment que la vie continue, nous sommes occupés en permanence à les élever, et pour ma femme c’est essentiel. Nous avons découvert notre nouveau rôle de grands-parents/parents. Il faut étudier avec eux, les emmener à l’école, les distraire et nous sommes aidés en cela par nos grands enfants, très présents, qui se sont tout de suite mobilisés en apportant leur esprit jeune et leur propre expérience de parents.

LPH: Vos petits-enfants parlent-ils librement de leurs parents?
RB:
Il est très important pour nous que leurs parents soient présents dans leur vie. Nous devons les sortir du traumatisme qu’ils ont vécu mais notre rôle consiste aussi à leur donner le sentiment que leurs parents sont là, mais autrement que lorsqu’ils s’occupaient d’eux. On leur raconte progressivement qui étaient leurs parents pour que ce souvenir reste présent.

LPH: Après l’épreuve que vous avez traversée vous avez besoin de réconfort. Qu’attendez-vous de votre entourage ou même de personnes moins proches? Comment souhaiteriez-vous les voir vous manifester leur soutien, leur sympathie?
RB:
Parfois, les gens ne peuvent pas faire grand-chose mais le peuple d’Israël est une grande famille et nous ressentons beaucoup de solidarité parce que l’épreuve est collective. Cela nous donne énormément de force. C’est comme dans un corps: quand il arrive quelque chose à un de ses membres, les autres expriment leur souffrance. Et puis, il y a des actes concrets: une personne qui édite actuellement des livres de Kodesh m’a spontanément indiqué que la dernière série porterait une dédicace en souvenir de mes enfants. Une petite fille de onze ans, d’Australie, nous a envoyé la somme qu’elle avait reçue pour son anniversaire parce qu’elle ne pouvait pas la garder en pensant à ces enfants orphelins; d’autres m’ont apporté de l’argent recueilli au Canada. Vous voyez ce piano: on nous l’a livré de la part d’un Juif de France qui a appris que Roï, notre petit-fils, allait commencer à prendre des leçons de piano.

LPH: Les enfants sont-ils eux aussi réconfortés par ces marques de sympathie?
RB:
Ils ne peuvent pas vraiment l’exprimer mais ils sentent très certainement qu’on s’intéresse à eux. Je suis parti aux Etats-Unis avec Tamar (l’aînée, douze ans) pour rendre visite à Jonathan Pollard. Elle a été impressionnée par la sympathie qu’il a exprimée à notre égard alors que nous étions venus pour le réconforter. C’est une entrevue qu’on n’aurait jamais pu imaginer il y a quelques mois: Tamar d’Itamar rencontre Jonathan Pollard ! Après deux heures passées avec lui, nous avons compris que le réconfort était réciproque: nous étions venus en chercher auprès de lui et lui a été sensible à notre visite, chacun soutenant la douleur de l’autre. Il a été très touché par ce qui nous est arrivé.

LPH: Comment réagissez-vous aux dernières évacuations violentes de points de peuplement? Quelles réponses donner aux jeunes révoltés par tant de brutalité de la part des forces de l’ordre?
RB:
Notre douleur ne fait que s’amplifier avec le temps, en passant par différents stades, mais elle nous a permis de comprendre aussi qu’il est impossible de vivre sans la totalité de notre peuple. Depuis notre drame, nous avons rencontré tout l’éventail politique et sécuritaire du pays, et les plus hautes personnalités du gouvernement et de l’armée sont venues nous rendre visite. Et c’est là que nous avons compris qu’on ne peut renoncer à aucune partie du peuple et que chacun d’entre nous est utile, quelles que soient ses positions. Cette approche pourrait sûrement aider à résoudre un certain nombre de tensions, bien souvent artificielles. Les messages positifs sont entendus alors que ceux qui sont blessants suscitent de la répulsion. Il faut aussi veiller à ne pas subir d’influences de l’extérieur, où on a bien souvent intérêt à créer des conflits entre nous parce que cela nous affaiblit. Nous devons donc être prudents et ne pas tomber dans le piège.

LPH: Après la dure épreuve que vous avez traversée, pensez-vous pouvoir servir de pont entre les différentes tendances de la société israélienne?
RB:
Si telle est notre mission, nous l’acceptons volontiers. D’ailleurs, nous le faisons déjà, ne serait-ce que par mes interventions devant des publics très variés. Nous aimons tout le monde, tant à Tel Aviv qu’à Bné Brak, Jérusalem ou Haïfa. Nous sommes attachés à tous ceux qui font partie de notre peuple sans exception, qu’ils portent ou non une Kippa, qu’ils soient croyants ouvertement ou non. Pendant notre semaine de deuil, nous avons eu la visite de dockers du port d’Ashdod, d’une délégation de l’armée de l’air de Haïfa, de rabbins du monde orthodoxe et d’un kibboutznik de l’Hashomer Hatsaïr. Sans parler bien sûr des ministres et des officiers qui sont toujours en contact avec nous. Voilà quelques exemples qui montrent qu’en Israël notre drame a touché tout le monde, au-delà de nos différences.

LPH: Mais cette solidarité se manifeste malheureusement lors d’une épreuve ou d’une guerre. Faut-il compter sur un miracle pour qu’elle existe également en temps normal?
RB:
Il faut travailler dur pour que cela se réalise. Si nous investissions nos efforts dans ce but au lieu de voir ce qui nous différencie, que ce soit dans le domaine médiatique, politique ou religieux, nous parviendrions à nous découvrir, à trouver les valeurs qui se cachent et à obtenir des résultats extraordinaires.

Interview réalisée par Avraham Azoulay et Claire Dana Picard - Le P’tit Hebdo - JSSNews
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