Wagner contre les juifs, le nouveau livre de Pierre-André Taguieff
Article mis à jour le 18-01-2012
La réinvention des mythes germaniques par Wagner, adepte par ailleurs de la thèse de l'origine aryenne de la civilisation, a nourri l'idéologie allemande dès le Deuxième Reich, lui fournissant des modèles de héros et de créatures démoniaques ou repoussantes. Dans ses écrits doctrinaux et ses déclarations publiques, à partir de 1850, Wagner a beaucoup fait pour diffuser la thèse selon laquelle l'influence juive dans la culture européenne était essentiellement négative, porteuse de corruption et de dégénérescence, et qu'il fallait de toute urgence lutter contre le processus de « judaïsation (Verjüdung) de l'art moderne ».
Ce qu'il
stigmatise comme « enjuivement » ou « judaïsation » de l'art et
plus généralement de la culture au XIXe siècle, il l'analyse à la fois
comme un effet pervers de l'émancipation et comme un
processus corrélatif de la « décadence » des formes artistiques en
Allemagne. La « judaïsation » représente pour Wagner le triomphe du «
Juif cultivé », du Juif moderne sorti du ghetto, un Juif
ayant cessé de parler yiddisch, parlant et s'habillant comme un
citoyen allemand, un Juif quasi-indiscernable perçu et dénoncé par
Wagner comme le type même du « parvenu ». La thèse centrale du
musicien-prophète est que les Juifs modernes ont transformé l'art
en marchandise.
Dans son article intitulé « Modern » - qui joue sur les
connotations du mot en allemand : d'une part, « moderne », mais, d'autre
part, « pourrir » -, achevé le 12 mars 1878, Wagner dénonce dans
le triomphe du modernisme, porté autant par la « puissance de
l'argent » que par la « puissance de la plume » (celle du journalisme),
une « victoire du monde juif moderne ». En posant que le
monde moderne est un monde « judaïsé » ou « enjuivé »,
c'est-à-dire « dégénéré », Wagner rejoint sur un point essentiel les
polémistes catholiques traditionalistes qui, dans le dernier tiers du
XIXe siècle, radicalisent dans un sens antijuif la dénonciation
des « erreurs modernes » par le Vatican, qui visait avant tout
l'athéisme, le matérialisme et la franc-maçonnerie. Wagner a
esquissé un programme de régénération du monde moderne, qui tient
en une formule : « déjudaïser » la culture européenne. En comprenant
cette « déjudaïsation » comme une libération ou une
émancipation des peuples européens, Wagner a ouvert la voie à
l'antisémitisme « rédempteur » qui sera au coeur de la doctrine
hitlérienne.
{CommentNb} Commentaires pour "Wagner contre les juifs, le nouveau livre de Pierre-André Taguieff "
- FRANCESOIREE AVEC ERIC RAOULT








