Le Monde diplo est trop modeste, Liliane Messika
Article mis à jour le 16-01-2012
Chloé Yvroux, doctorante à l’université de Montpellier, a interrogé un échantillon représentatif de ses condisciples, étudiants en deuxième année de licence d’histoire et géographie. Dire qu’ils sont d’une abyssale ignorance de la géographie du Moyen-Orient, des conflits qui s’y déroulent, des adversaires et des enjeux en présence relève de la litote. Fais-moi un dessin… L’exercice consistait à répondre à des questions ouvertes et à remplir un fond de carte en le complétant avec tous les éléments qu’ils connaissaient. Parmi les perles relevées, « La Bande à Gaza », décrite comme « un groupe armé et organisé », deviendra certainement une réplique culte, à l’instar du « si les cons volaient, il serait chef d’escadrille » de feu Michel Audiard.
D’autant que parmi les responsables de cette inculture, il y a pas mal de chefs d’escadrille. A commencer par le journal et le blog qui publient les résultats de l’enquête de Chloé Yvroux et qui s’émeuvent, voire s’indignent, des carences des jeunes Français sur les conflits israélo-arabes : « Chacun se croit légitime à avoir, voire à donner un avis sur le conflit israélo-palestinien » remarque Big Browser, un blog appartenant au Monde, « Mais quelle est la valeur réelle des informations dont nous croyons disposer ? » Excellente question, vous avez bien fait de la poser. On vous donne un indice pour la réponse : ceux qui lisent Le Monde et Le Monde diplomatique (en majorité des étudiants et, pire, des enseignants) s’imaginent y trouver des INFORMATIONS, des FAITS avérés et des CHIFFRES exacts, qu’ils utilisent ensuite pour décoder les événements dont ils entendent parler. S’il est un événement que l’on ne peut ignorer en lisant ces deux parutions, c’est bien le conflit israélo-palestinien. Un Martien en visite sur la terre, qui voudrait mesurer à leur aune l’importance relative des pays composant la planète, n’hésiterait pas à considérer Israël comme le responsable de 80% des malheurs qui s’y produisent. Pour un pays de 27 000 km2 et 7 millions d’habitants, c’est plutôt flatteur : on ne prête qu’aux riches ! Les Martiens lisent Le Monde Diplo. Pas étonnant qu’ils soient nuls en histoire ! Le Monde Diplo trouve « ahurissant » que les cartes légendées par les étudiants fassent figurer « le territoire d’Israël barré par une immense bande de Gaza traversant le Néguev et Tel Aviv remplacée par le territoire palestinien. » Pourtant, l’auteur de l’étude donne à cette déformation une explication parfaitement logique : « l’analyse des représentations révèle des perceptions bien partagées, apparemment dues à des déformations collectives ». Des déformations collectives ? Qui viendraient d’un biais individuel spontané chez les étudiants ? Non, Chloé Yvroux a la même analyse que Primo (rappelons que le sigle de notre association signifie : Pour le Rééquilibrage de l’Information sur le Moyen-Orient), mais elle présente les choses avec infiniment plus de diplomatie que nous : « De la situation au Proche-Orient, la plupart des Français ne reçoivent des informations qu’au travers des conversations, de la littérature et des médias. Autant de filtres et d’intermédiaires à l’origine du processus de fabrication des représentations qui permettent de créer un cadre de médiation avec le ‘réel’. » Qu’en termes délicats ces choses-là sont dites ! La pensée magique, c’est : « si je le dis, ça devient vrai ». Prenons un exemple. Le blog du Monde Diplomatique du 4 janvier 2012, consacré au Moyen-Orient : Nouvelles d’Orient, par exemple. Un article d’Alain Gresh intitulé « Les préjugés ‘’ordinaires’’ d’un écrivain israélien ». Explication de texte : Hors de tout contexte et dans un monde idéal (pas le quotidien, le système solaire), on ne peut qu’être d’accord avec Alain Gresh : si on soutient une guerre, on ne peut pas se targuer de faire partie du camp de la paix. Dans le monde (le journal aussi) d’Alain Gresh, il n’y a pas de guerres justes, ni de différence entre agresseurs et agressés. Le Tibet s’est vu envahir en 1950 par l’armée chinoise. Son armée de 8500 hommes ayant résisté aux 40 000 militaires de l’Armée Populaire de Libération, les moines ne peuvent donc plus, si l’on suit bien le raisonnement du maître à penser diplomondien, que « prétendre appartenir au camp de la paix ». Et les mensonges par omission, c’est comment ? Que la guerre du Liban en 2006 ait été précédée par des années de tirs de roquettes du Hezbollah depuis le territoire libanais contre les kibboutzim de Galilée, que « l’invasion de Gaza » ait été la riposte à dix-huit mois de bombardement ininterrompu des localités frontalières israéliennes par le Hamas au pouvoir après le départ unilatéral des Israéliens, tout ceci ne compte pas. A.B. Yehoshua ou quiconque voulant bénéficier de l’approbation d’Alain Gresh n’a pas d’autre choix, s’il est israélien, que d’accepter de se faire tirer dessus non stop sans répliquer, faute de quoi il devient un belliciste irréductible et donc infréquentable. Si c’est écrit dans le journal, c’est sûrement vrai. Ou pas… Suite de l’explication de texte : « On sait que selon la propagande israélienne, au sommet de Camp David de 2000 entre Ehud Barak et Yasser Arafat, le premier ministre israélien avait présenté une offre généreuse que les Palestiniens auraient rejeté. Pourtant, les mémoires de la plupart des protagonistes — y compris américains — publiées depuis confirment qu’il n’en a rien été. Que Barak n’a jamais proposé de rendre même 95 % des territoires occupés. Qu’il avait décidé, avant même le sommet, de faire porter la responsabilité d’un échec prévisible sur Yasser Arafat. C’est Barak qui a inventé l’idée qu’il n’y avait pas de partenaire palestinien pour la paix (lire « Le “véritable visage” de M. Ehoud Barak », Le Monde diplomatique, juillet 2002). Yehoshua peut-il ignorer tous ces témoignages ? Peut-il ignorer la responsabilité de Barak, qualifié à juste titre par Uri Avnery de « criminel de paix » ? » Barak et Clinton avaient déclaré à l’époque qu’Arafat s’apprêtait à accepter la proposition israélienne de rendre 97% (pas 95, 97, Monsieur Gresh) des territoires conquis en 1967. Les proches d’Arafat à Camp David avaient d’ailleurs confirmé que la signature était imminente sur ces termes. Et puis à la dernière minute, Arafat avait aussi exigé un « droit au retour » -- non pas en Palestine mais en Israël -- pour les 4 millions de personnes de par le monde considérées comme « réfugiés palestiniens » par l’ONU (parce que l’un de leurs ascendants avait vécu au moins deux ans dans la Palestine mandataire avant 1948). Cette exigence avait sonné le glas de l’espoir de paix en 2000, l’échec politique d’Ehud Barak (qui avait tout misé sur cette paix) et la colère de Clinton à qui une fin de mandat sous les auspices de cette victoire diplomatique passait sous le nez. Qu’à cela ne tienne : pour Alain Gresh, les principaux acteurs de la négociation mentent ou font de la propagande au bénéfice d’Israël. Monsieur Gresh a même l’audace de convoquer les « mémoires de principaux protagonistes » en renfort de ses dires. Mais Clinton n’est pas à ses yeux un témoin fiable, pas plus qu’Imad Faluji, ministre de la communication palestinien qui, à de nombreuses occasions, a déclaré qu’Arafat avait décidé « dès le mois de juillet, d’envoyer promener les Israéliens et les Américains. » Le cœur d’Alain Gresh a ses raisons auxquelles sa raison donne raison Liliane Messika © Primo-Info
« A. B. Yehoshua est incontestablement un grand écrivain israélien. Mais, bien qu’ayant soutenu et la guerre contre le Liban en 2006 et l’invasion de Gaza il y a trois ans, il prétend appartenir au ‘’camp de la paix’’ ».
- FRANCESOIREE AVEC ERIC RAOULT









