Le véritable enjeu du procès Moubarak, par Zvi Mazel
Article mis à jour le 07-08-2011
Au premier jour du procès de Hosni Moubarak, la semaine dernière, lorsque le monde entier a vu le président déchu amené sur une civière, son visage émacié apparaissant à travers le grillage de son immense cage, les représentants de tous les mouvements politiques égyptiens montraient leur enthousiasme pour ce qu’ils appelaient un « évènement historique ». Chacun selon sa conception saluait la justice en marche et le triomphe du peuple contre la corruption et les abus.
Flots d’accusations
Au nom des Frères musulmans, le Dr Saad Katatani a souligné que le procès inaugurait la phase de reconstruction et de développement de son pays. Pour le Wafd, Issam Sheikha, membre du conseil suprême du parti, a tenu à préciser qu’il ne s’agissait pas de vengeance mais d’une manifestation publique de la justice et d’un avertissement clair à tous ceux qui seront à l’avenir aux affaires de l’Egypte.
Pour Sayed Abd Alaal, secrétaire général du parti Tagammou, le mouvement uni national et progressiste qui est le parti de la gauche, le procès est le début d'une nouvelle ère politique pour un peuple qui a montré le sort qu'il réservait aux dirigeants qui le maltraitaient.
Par la suite, Issam al-Islambuli, membre du parti nassérien, a déclaré qu'il s'agissait d'un énorme pas en avant sur le chemin de la construction de la nouvelle Egypte basée sur la démocratie, la liberté, la justice et le respect de la loi.
Ayman el-Nour, fondateur du parti El-Rad (demain), estime que la révolution a réussi à créer de nouvelles règles pour la justice et le châtiment.
Enfin, un membre de la coalition des jeunes du 25 janvier a déclaré que le procès de M. Moubarak était « le summum de la justice et un événement historique pour le monde entier et pas seulement pour l'Egypte. »
Mémoire courte
Il s’agit de mots sonores que les politiciens aiment à utiliser pour accompagner des évènements importants ou fondateurs de la vie d’un pays. Une sémantique qui sied à la période révolutionnaire qui a renversé le régime de Moubarak et peut-être mis un terme aux soixante ans de régime militaire. Les mots définissent aujourd’hui l’ambiance qui règne dans le pays et les espérances pour l’avenir.
Un problème existe cependant. Les représentants de tous ces partis oublient commodément ou tentent de faire oublier à leur pays les conditions qui ont mené l’Egypte dans la situation calamiteuse d'aujourd'hui.
Les Frères musulmans ne veulent pas se souvenir que leur mouvement, associé à celui des Jeunes fascistes d’Egypte, a jeté le pays dans le chaos dans les années 40, mettant fin au seul épisode démocratique dans l'histoire de l'Egypte, en précipitant le coup d’Etat des officiers en juillet 1952. Ils oublient également de préciser aujourd’hui la plate-forme de leur propre parti, Justice et liberté, appelant à l’établissement d’un régime islamique basé sur le Coran et la charia (loi islamique) ; en d'autres termes une dictature théocratique à côté de laquelle le régime de Moubarak ferait figure de l'incarnation de la démocratie libérale.
Le représentant du Wafd a oublié de mentionner l'échec de son parti à installer un régime parlementaire viable durant la période où il était au pouvoir dans les années 1920 à 1940. Cet échec, couplé avec les activités subversives des Frères musulmans, a conduit au coup d'État des officiers de 1952.
Le membre du parti nassérien, qui a réussi à se maintenir à flot tout au long des années Moubarak, n'a pas jugé bon de mentionner que le régime de Gamal Abdel Nasser était une dictature absolue : la liberté d'expression a été abolie, et les gens vivaient dans la crainte des « Muhabarat », la police secrète, qui savait procéder à des arrestations à l'aube, dans la pure tradition des amis de Nasser dans la Russie soviétique. Il n'a pas non plus mentionné les exécutions des ennemis du régime, chose que Moubarak n'a jamais faite. Peut-être pire, il a oublié que la nationalisation des industries par Nasser a porté un coup mortel à l'économie égyptienne et a été largement responsable de la situation désastreuse actuelle.
Enfin, le représentant de la coalition des jeunes du 25 janvier se leurre s'il croit que les humiliations portées contre Moubarak représentent un événement historique pour le monde entier qui va changer le cours de l'histoire.
Nouvelle Egypte
Tout cela n’absout pas Moubarak de sa responsabilité pour la situation catastrophique, politique et économique, de l'Egypte après 30 ans de son règne. Cependant, le peuple d'Egypte doit également garder à l'esprit les facteurs sociaux et religieux qui ont été et sont encore le principal obstacle empêchant la démocratie et le progrès économique en Egypte, et même dans le monde arabe.
Dans de nombreuses conversations avec des amis occidentaux et égyptiens au Caire, l'un des thèmes récurrents concernait le fait que l'industrialisation s'arrêtait aux frontières de l'islam. Pourquoi n’y a-t-il pas un seul pays arabedéveloppé? Pourquoi la région arabe est-elle l’une des plus pauvres du monde? Les réponses données par les Egyptiens étaient sans équivoque. Deux principaux facteurs ont empêché le progrès : d'abord, l'islam et ensuite le caractère féodal et tribal des sociétés arabes. Ces deux facteurs ont gelé un mode de vie médiéval et ont mis en place un écran de sable entre les pays arabes et l'Europe où les progrès se déroulaient à un rythme rapide, malgré leur proximité et le développement des échanges commerciaux dans le bassin méditerranéen. Le monde arabe a stagné tandis que l'Europe a progressé.
La grande question ouverte est quelle sera la «nouvelle Egypte » qui va émerger des événements de la révolution du 25 Janvier. Le pays va t-il aller à la racine du problème et s'attaquer aux principaux obstacles à son progrès? Ce serait un processus pénible, long et compliqué, plein de controverses et de conflits peut-être difficiles. Un processus qui peut sembler impossible dans un avenir prévisible, même s’il est le seul qui peut sauver ce grand et important pays.
Si au contraire comme tous les politiciens le disent, le procès de Hosni Moubarak, symbolisé par l'image d'un vieux chef malade sur une civière dans une cage, devient l'événement déterminant qui mettra l’Égypte sur une nouvelle voie, alors il n'y a plus rien à espérer.
Traduction Jacques BENILLOUCHE
http://benillouche.blogspot.com/2011
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