Monde
Croatie et Vatican : le pacte du diable (Jerusalem Post)
Quel rôle a joué le Vatican pendant la Seconde guerre mondiale ? Soixante ans plus tard, la question continue d'être d'actualité. Pour preuve : la controverse qui entoure la canonisation de Pie XII. On reproche à ce pape en fonctions dans les années 1940 de ne pas avoir assez élevé la voix contre le massacre des Juifs pendant la Shoah. Mais ces accusations ne seraient-elles pas l'arbre qui cache la forêt pour détourner les observateurs du fond du problème : se pencher sur la responsabilité des hautes instances papales. Car la vraie question est de savoir si le Vatican approuvait ou non l'ordre mondial - ou du moins certains de ses aspects - préconisé par le Troisième Reich. Un ordre dans lequel les Juifs assassinés faisaient figures de simples victimes collatérales - des victimes que Pie XII déplorait bel et bien. La réponse est peut-être à rechercher dans une région de l'Europe à laquelle on accorde peu d'attention, alors qu'elle a joué un rôle crucial dans les deux guerres mondiales : les Balkans. (Julia Gorin)
Croatie et Vatican : le pacte du diable (Jerusalem Post)
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Au début des années 1940, l'Eglise catholique cherche à se protéger du communisme. Parmi les solutions qui s'offrent à elle : soutenir les Ustashas, ce mouvement qui allait incarner le régime génocidaire de la Croatie, alors satellite de l'Allemagne nazie. Le 17 février 1941, un article du New York Times révélait qu'Alojzije (Aloysius) Stepinac, archevêque de Zagreb, la capitale croate, donnait des conférences au Vatican. Son objectif : réclamer la liberté de prêtres catholiques détenus dans la Croatie prénazie pour avoir fait circuler des pamphlets attribués à Ante Pavelic en faveur d'une Croatie libre. Pavelic, celui-là même qui avait un jour déploré qu'Hitler se montre "trop doux" avec les Juifs. Pavelic, le fondateur du mouvement fasciste des Ustashas, qui recourait au terrorisme dans toute l'Europe pour "libérer" la Croatie de la Yougoslavie. "Un bon Ustasha", disait-il, "est un homme qui sait manier un couteau pour sortir un enfant du ventre de sa mère."
Pavelic, le "purificateur"
A cette époque, l'Italie de Mussolini donnait asile à Pavelic et les soldats Ustashas étaient entraînés sur son sol. La France avait en effet condamné Pavelic à la peine capitale pour avoir planifié, en 1934, l'assassinat du roi Alexandre Ier de Yougoslavie, dans lequel le ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou, avait également trouvé la mort. Quand, en avril 1941, Hitler envahit la Yougoslavie, Pavelic devient alors le führer, ou "Poglavnik", de la nouvelle Croatie cléricale et fasciste.
Au cours d'un banquet organisé en son honneur, l'archevêque Stepinac bénit le nouveau régime et le leader Ustasha, les qualifiant de "main de Dieu en action". Le mois suivant, Pavelic est reçu par Pie XII. Une entrevue qui se déroule en dépit de la requête d'un émissaire yougoslave, qui demande au pape d'y renoncer en raison des atrocités perpétrées. Puis en juillet de la même année, le ministre de l'Education de Pavelic, Mile Budak, annonce publiquement la mise en place du processus de purification, qui est déjà appliqué contre les Serbes : en tuer un tiers, en expulser un tiers, en convertir un tiers.
Un mois plus tard, plus d'un millier de Serbes sont rassemblés dans une église de Glina pour être convertis. Le chef de la police de Zagreb leur adresse un discours : "Maintenant que vous êtes tous catholiques", déclare-t-il, "je vous garantis que vos âmes seront sauvées. Pour vos corps, en revanche, je ne peux rien faire." Sur ces mots, entrent des hommes de main Ustashas armés de matraques, de couteaux et de haches, qui massacrent l'ensemble des Serbes présents. Sauf un. Ljuban Jednak fera le mort avant de s'extirper de la fosse commune.
Pie XII et Pavelic continuent à s'échanger des "télégrammes cordiaux". Quant à la presse catholique croate, elle publie régulièrement des articles élogieux sur le régime. Fait exceptionnel, l'Allemagne confie alors à la Croatie le soin de gérer seule ses propres camps de concentration. Les membres du clergé prennent aussitôt une part active dans le bain de sang, servant de gardiens, de commandants et de bourreaux dans les 40 camps croates, dont le plus célèbre est Jasenovac : troisième en taille dans l'histoire de la Shoah, mais aussi celui dont on parle le moins. Là, on tue des Serbes, des Juifs, des Tziganes et des Croates antifascistes. Le 29 août 1942, un moine du monastère de Siroki Brijeg, Petar Brzica, s'enorgueillit d'avoir égorgé 1 350 Serbes en une nuit, un record... "
Le 7 février 1942", relate l'historien Carl Savich, "un prêtre de Petricevac entraîne des fascistes croates armés de haches et de couteaux dans un village voisin ; au cours de l'assaut, 2 300 Serbes sont assassinés." Drakulic, survivant de ce massacre, raconte : "Avant de tuer les adultes, ils ouvraient les ventres des femmes enceintes et en sortaient les bébés pour les découper. Aux enfants du village, les Ustashas coupaient les bras, les jambes, les nez, les oreilles ou les parties génitales. Les petites filles étaient violées avant d'être tuées sous les yeux de leur famille, que l'on obligeait à regarder. La torture la plus odieuse était la décapitation des enfants, dont on posait la tête sur les genoux des mères, avant de les assassiner à leur tour."
On a conservé jusqu'à présent des photographies d'archives de ces terribles événements : des Ustashas présentant la tête d'un prêtre orthodoxe, une paysanne sans yeux, des Serbes et des Juifs projetés dans le vide du haut d'une falaise, un Serbe avec une scie sur le cou et un Ustasha souriant, tenant à la main le cœur frémissant du célèbre industriel Milos Teslitch, qui vient d'être castré et éventré et à qui l'on a coupé les oreilles et les lèvres.
Le silence de l'Eglise catholique : complicité tacite ?
Soixante ans se sont écoulés et le monde ne connaît toujours pas cette page de l'histoire de la Croatie. Non seulement le Vatican ne s'est pas élevé contre ces crimes pendant la guerre, non seulement il s'est rendu complice du génocide d'un million d'êtres humains, mais il n'a par la suite jamais exprimé le moindre remords pour le sang orthodoxe versé. Parce que le monde ne lui a rien demandé. D'où ces interrogations, semblables à celles qui tenaillent les organisations juives, sur la sincérité du Vatican ; pourquoi ces réticences à ouvrir les archives sur la conduite de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale ? On ne peut s'empêcher de se demander si le Vatican, en tant qu'institution, ne s'est pas secrètement félicité de la décimation de son rival orthodoxe.
Stepinac, photographié alors qu'il donnait sa bénédiction aux Ustashas juste avant une bataille ou un massacre, a apporté lui-même à Pie XII la bonne nouvelle des 244 000 conversions forcées de mai 1944. (Mais peut-être le pape était-il déjà au courant, pour avoir écouté la BBC qui, par exemple, le 16 février 1942, annonçait : "Les Orthodoxes sont convertis de force au catholicisme et nous n'entendons pas la voix de l'archevêque prêchant la révolte. On dit au contraire que celui-ci prend part aux parades nazies et fascistes.")
C'est en observant la liquidation des Orthodoxes de Croatie que Reinhard Heydrich, adjoint de Himmler, écrivait à ce dernier le 17 février 1942 : "Il est clair que l'état de tension serbo-croate est pour une grande part le reflet d'une lutte qui oppose l'Eglise catholique à l'Eglise orthodoxe." Ce n'est pas aux Juifs que l'Eglise doit les plus importantes excuses pour ce qui s'est passé pendant la guerre, mais aux Serbes. Si, en gardant le silence sur les Juifs d'Europe, Pie XII espérait éviter de mettre en danger des millions de Catholiques, quelle raison l'a empêché de parler de la Croatie, dont la situation a horrifié les nazis, au point que des soldats allemands et italiens ont éprouvé le besoin de venir protéger les Serbes des Ustashas ?
Et quel aurait été le risque couru par les fidèles à l'intérieur de la Croatie ? Le 5 juillet 1994, un article du Washington Times a tenté d'approfondir la question du silence qui entoure le chapitre croate et le camp de Jasenovac : "Pendant des années, les détails sanglants sont restés officiellement tabous. Si les documents et les témoignages ont été tout d'abord ignorés, puis mystérieusement retirés des archives internationales, il apparaît désormais qu'une vaste conspiration internationale impliquant Tito, les Nations unies, quelques hauts personnages du Vatican et même des organisations juives, a tout fait pour enterrer l'histoire de Jasenovac à jamais. Les mots d'ordre de Tito étaient "Fraternité et Unité" et c'est pour atteindre ce noble objectif qu'il a voulu effacer l'épisode Jasenovac.
L'Occident l'a suivi dans son ensemble, surtout à partir de 1948, année de sa rupture avec Staline. Quant au Vatican, il voulait protéger les Croates catholiques, qui avaient été les assistants trop zélés des nazis dans les Balkans. "Le silence des organisations juives s'explique moins bien. Milan Bulajic (aujourd'hui décédé), du musée du Génocide de Belgrade, avait rencontré des responsables du musée de la Shoah à Washington pour tenter de comprendre pourquoi on parlait si peu des victimes juives yougoslaves. Il ne semble pas avoir obtenu de réponse très claire... "A l'éclatement de la Yougoslavie, en 1991, des troupes de la nouvelle Croatie indépendante ont brièvement investi le site de Jasenovac et, selon des sources serbes, ont fait sauter ce qui restait du camp et détruit les documents existants."
Tuer des Orthodoxes mais sauver des Juifs
Le clergé catholique, dont l'Eglise a ignoré les appels, aurait lui aussi droit à des excuses officielles. L'archevêque Misic de Mostar, en Bosnie Herzégovine, avait supplié Stepinac d'user de son influence auprès des autorités pour empêcher les massacres. Et Bulajic évoque par ailleurs un groupe de prêtres catholiques "envoyés au camp de Jasenovac pour avoir refusé d'organiser une messe d'action de grâce en l'honneur d'Ante Pavelic..."
On le voit, le blâme lié à l'approbation tacite du génocide et de la fuite des coupables qui l'a suivi ne s'applique pas seulement à "une poignée d'individus". De même, c'est plus qu'une poignée d'individus qui méritent des louanges pour avoir fait l'inverse. Par exemple, des Juifs ont été sauvés par toute la nation catholique en Italie (avant 1943), y compris par le commandant en chef du camp de concentration de Ferramonti, qui a déclaré que son travail était de protéger ses prisonniers, et non de les assassiner. On ne s'étonnera pas non plus que des soldats italiens soient intervenus dans le massacre des Serbes au Kosovo par les Croates et les Albanais alignés à l'Axe. Malheureusement, l'Eglise n'a pas pris ses distances vis-à-vis d'Aloysius Stepinac. Pire. Le cardinal de New York, Francis Spellman, a donné à une école paroissiale de White Plains le nom de Stepinac. Et, en 1952, Pie XII l'a nommé cardinal.
Puis, malgré la demande du centre Simon Wiesenthal d'attendre que le rôle du cardinal pendant la guerre soit mieux précisé, le pape Jean-Paul II a béatifié Stepinac en 1998. Des groupes croates (incluant quelques Juifs) ont même fait appel auprès de Yad Vashem pour donner à Stepinac le titre de Juste parmi les nations, arguant qu'il avait sauvé quelques Juifs en échange de leur conversion. Ce à quoi Yad Vashem a dû donner une réponse un peu absurde : "Les personnes qui ont aidé des Juifs, mais ont simultanément collaboré ou été liées avec un régime fasciste qui a pris part à la persécution des Juifs orchestrée par les nazis sont disqualifiées pour l'obtention du titre de Juste." [...]
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L'auteure est spécialiste des Balkans et consultant auprès du Conseil américain pour le Kosovo
Article mis à jour le 24-03-2010
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