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USA - Europe: deux conceptions différentes de la civilisation, C. Pialoux
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15/01/05


Cet article est repris du site CheckPoint-online.ch


Les élections américaines ont rendu évident le décalage religieux entre les deux moitiés de l’Occident, c’est devenu une banalité que de le dire. Mais ce décalage a toujours existé. Comment se fait-il qu’il ressurgisse aussi violemment à l’occasion des événements actuels ?

Ceux-ci étant en train de bouleverser l’ancien ordre mondial, l’intérêt manifesté par la presse pour la société américaine est donc légitime. Mais ce qu’elle dit de ce pays relève surtout de l’angoisse et de l’incompréhension, voire du mépris. Si les Etats-Unis sont la puissance dominante du moment, la presse dispose aussi d’une véritable puissance et peut, par sa façon de présenter un événement ou une population, modifier la perception que nous en avons. Elle est aussi révélatrice des opinions et de l’état d’esprit d’un peuple. En démocratie, la qualité des médias entre donc de plain-pied dans les questions stratégiques. Il devient de notre intérêt d’étudier l’art et la manière dont ils traitent les questions cruciales pour notre avenir.


«... Le vrai fossé entre les deux rives de l'Atlantique tient à une conception de l'histoire et de la vie qui est différente, et qui influence notre vision du monde et de son avenir. »


Les deux derniers siècles ont vu naître et se développer la presse d’information, qui révèle, par son attitude, les choix politiques et philosophiques fondamentaux qui furent ceux des Européens par le passé. Dès le XVIIIe siècle, elle fut actrice des changements de société, et joua un rôle politique majeur. Toutefois, la presse aujourd’hui est bien différente de celle qui régna jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, et son unanimité actuelle face aux Etats-Unis tranche avec la multitude d’opinions contradictoires qu’elle exprimait autrefois.

Cela traduit sans doute de profonds changements survenus au cours du temps. Mais, pour que cette unanimité soit acceptée par la population, il faut que ce soit la société elle-même qui ait changé. Par exemple, l’absence d’intérêt pour la question religieuse est révélatrice de l’aboutissement d’un processus, dont le journalisme est autant le témoin que l’acteur. C’est ce processus que nous allons essayer de comprendre dans les lignes qui suivent.


Les médias et l’Amérique

Les reportages de télévision et les articles des hebdomadaires et des mensuels qui traitent régulièrement de faits de société aux Etats-Unis ont tous un point commun : l’attitude hautaine qu’adopte le journaliste à l’égard des avis des Américains qu’il consulte. A de rares exceptions près, la façon de vivre ou de penser de l’autochtone est déconsidérée, voire sans valeur propre. La thèse est systématiquement posée avant la collecte des témoignages ou l’exposé d’un événement. Il est curieux de voir que cette façon de faire, qui serait déontologiquement refusée par les rédactions s’agissant d’un pays africain ou asiatique, passe pour normale s’agissant du peuple américain.

Ainsi, leur goût pour les sports automobiles spectaculaires et les couleurs criardes, la 'disneylandisation' de l’histoire à travers le cinéma et la télévision, sont censés être révélateurs de leur état d’esprit. Ce qu’ils réalisent de plus spectaculaire en matière ludique est présenté comme caractéristique de leur mentalité. Dans cette perspective, le «rêve américain» ne serait-il pas celui d’un enfant égaré dans l’âge de raison ? La violence des films, une projection du monde des jeux de rôle, guerriers et policiers, des enfants ? Et l’économie, l’agressivité commerciale ne serait-elle pas elle aussi un rêve de richesse à la Picsou ? Et ces millions de pauvres, de gens vivant au-dessous du seuil de pauvreté, ces quartiers ruinés et ces ghettos, où s’entassent Noirs et Hispaniques dans la plus grande misère, ne seraient-ils pas victimes de cet égoïsme et de cette indifférence propres au monde des enfants ?

Pire encore, en matière de religion, on ne voit qu’engouement pour des prêcheurs hystériques, dont certains prétendent guérir les moribonds par… imposition des mains ! «Une foi de Disneyland !» croit devoir dire l’Européen moyen de ce début de millénaire. Par déduction, la plupart des gens ont pris l’habitude de considérer les Américains comme un peuple dont la mentalité et les croyances seraient restées à un stade infantile et simpliste.

Cette façon de présenter des éléments, réels mais secondaires, comme essentiels, et de sortir de leur contexte des exemples étrangers à notre culture européenne, est devenue la norme. Pourquoi ? Les réponses sont sans doute nombreuses, et il est impossible de les étudier toutes ici, mais nous pourrions considérer que la principale est peut-être celle-ci: la plupart des journalistes ont, au XXe siècle, fait les choix philosophiques inverses de ceux qui caractérisent la société américaine. Les différentes formes de socialisme, révolutionnaire ou réformiste, ont conquis la majorité des rédactions et sont aujourd’hui devenues extrêmement influentes. De plus, les milieux journalistiques français furent marqués par le gaullisme, et sa conception de la troisième voie, ni vraiment capitaliste, ni vraiment socialiste, et très nationaliste.

La chute de l’URSS et le ralliement d’une majorité de journalistes à un capitalisme mondial, critiqué mais non plus combattu (même les mouvements anarchistes sont devenus des altermondialistes !) a montré, entre autres, que la doctrine politique était moins importante que l’idéologie de fond. Le rejet de l’Amérique n’est pas seulement politique, il reflète une incompréhension générale, portant sur la forme même de la vie en société, qui s’est visiblement inscrite dans les mentalités. Ceci explique la bienveillance générale dont bénéficie l’aile gauche du parti démocrate, dont les conceptions sont plus proches de la social-démocratie, qui est devenue, dans l’Union Européenne, la norme politique. Mais le fait que cette aile gauche soit très minoritaire pose plus de difficultés qu’il n’en résout.

Le vrai problème est tout simplement l’écart entre les mentalités. Les journalistes ne sont pas forcément malveillants de façon intentionnelle, même si une part de calcul politique peut entrer en jeu, mais ils ne voient tout simplement pas sur quoi reposent la société américaine et son mode de vie. La caricature est toujours facilitée par l’incompréhension. Il suffit, pour s’en convaincre, de relire cette même presse bien intentionnée d’il y a 50 ou 100 ans au sujet des peuples Africains colonisés et de leurs mœurs.

A travers le prisme des médias, de manière un peu distante mais amusée, les Européens regardent donc les Américains vivre chez eux, comme un adulte qui a depuis longtemps dépassé un stade de compréhension évident, et sourit de voir ces grands enfants se débattre avec des moyens si naïfs et si touchants. Rien d’inquiétant en somme. Dès lors, que s’est-il réellement passé pour que les grands enfants, un peu brusques mais si sympathiques, soient présentés désormais comme les bêtes féroces de l’obscurantisme le plus rétrograde ?

Un premier constat est à faire : on cherchera en vain, dans la presse, du respect pour les convictions du peuple américain, ou des tentatives de le comprendre, tant est élevé l’orgueil d’une classe journalistique, sûre de la justesse de ses idées. Mais ce mépris a quelque chose de trop violent, de trop limpide, et surtout de trop unanime. Il suggère une volonté de cacher quelque chose, qui a toujours marqué le fossé entre l’Amérique et l’Europe, et qui, maintenant, ressurgit : les peuples des deux rives de l’Atlantique n’ont pas vécu la même histoire depuis 1789. Avons-nous vraiment réfléchi aux conséquences et aux implications de ce constat ?


Deux histoires de la liberté

Les différences sont devenues trop visibles, et maintenant nous en avons tous pris conscience. Les mouvements nihilistes n’ont jamais eu, aux Etats-Unis, l’influence qu’ils ont connue dans une Europe déchirée par une multitude de guerres ; les idées nouvelles n’y ont jamais trouvé de terrains vierges, de populations traumatisées et déracinées, prêtes à se raccrocher à un nouvel espoir, à une nouvelle définition de l’homme. De 1789 à 1968, l’Europe n’a cessé d’être traversée par des mouvements contradictoires, dont chacun cherchait à renverser les valeurs en cours, à dénier toute légitimité à ses adversaires, et à combattre l’ordre établi pour y substituer un système censé créer un ordre plus juste.

Toutes ces luttes ont agi, par action ou par réaction, comme autant de restrictions de l'espace public, de cette agora immatérielle où la cité débat, seul vrai espace de liberté d’après l’analyse de Hannah Arendt. Rien de tout cela n’a eu lieu aux Etats-Unis. La mentalité révolutionnaire est absente du peuple américain, malgré et peut-être à cause du culte qu’ils vouent à leur propre révolution – une révolution originaire et fondatrice, et non rancunière ou destructrice, qui a accouché d’une seule constitution, amendée mais appliquée depuis plus de deux siècles. A l’opposé de l’histoire européenne.

Sur le Vieux continent, les mouvements révolutionnaires ont toujours procédé par élimination intellectuelle de l’ennemi désigné. Aucun droit de réponse, aucun droit à la parole. C’est d’ailleurs ce qui frappe, dès le premier jour de la Révolution française. Ce phénomène est allé en s’amplifiant, et les mouvements contestataires ont cherché des doctrines de plus en plus fatalistes et radicales, issues de la volonté d’appliquer à la réalité les spéculations des philosophies matérialistes du XVIIIe siècle. Celles-ci voulaient créer un monde où l’homme serait débarrassé de tout devoir à l’égard d’un ordre transcendant, où l’homme, n’obéissant qu’aux maîtres qu’il se choisit, serait pleinement lui-même.

Leurs adeptes et continuateurs ont alors voulu remodeler la société selon ces principes, en abattant un ordre politique et social considéré comme tyrannique, puisque se légitimant uniquement par la transcendance du principe qu’il incarne. Face à leurs échecs politiques répétés, ils se sont de plus en plus structurés, au cours du XIXe siècle, en idéologies englobantes et implacables. Le totalitarisme se mettait lentement en place dans les esprits.

Ces mouvements ne furent pourtant jamais vraiment majoritaires dans les populations, sauf quelques accidents historiques et, parfois, dans quelques bastions, mais, grâce à leur expérience de la lutte clandestine, ils surent admirablement utiliser les règles écrites ou non écrites de la société qu’ils combattaient. C’est à partir de leur résistance à la police qu’ils gagnèrent leur réputation et parvinrent à susciter l’admiration. Ils purent aussi compter sur des populations d’anciens agriculteurs pauvres et désorientés dans le nouveau monde des industries, à partir duquel s’élaborèrent les théories de leurs programmes politiques.

Ce n’est pas un hasard si les théories socialistes prétendent libérer les peuples en calquant toutes les activités économiques et sociales sur celles de l’industrie, alors que c’est la dureté de la vie ouvrière qui est justement la plus critiquée par les ouvriers. En effet, ces populations ont perdu les repères coutumiers auxquels leurs systèmes de valeurs se rapportaient, elles recherchent l’argent et les facilités promises par l’ère industrielle, mais sont nostalgiques de la sécurité et des certitudes de leur ancien mode de vie, qui dépendaient essentiellement des cycles de la nature.

Ce que vont proposer les mouvements socialistes, c’est le maintien des promesses de l’industrialisation avec un projet de société stable, rassurante, totalisante, où tout est prévisible. Il en résultera une grande difficulté à pénétrer les milieux pauvres non ouvriers, ce qui obligera à un radical changement de tactique, comme nous le verrons plus loin. Face à un projet de société de progrès et d’harmonie intégrale, tout opposant ne peut être que disqualifié. Bientôt, au XXe siècle, il sera déshumanisé.


L’Europe ne perçoit plus son unité historique

En un siècle et demi, ce mélange de messianisme matérialiste et de déterminisme va sortir l’Europe du christianisme. Certes, toutes ses traditions, chrétiennes ou non, ne furent pas perdues, et il y eut de nombreuses oppositions, mais les applications politiques concrètes, bien que partielles, ont marqué les mentalités. Ce qu’avait compris et théorisé quelqu’un comme Gramsci, c’est que l’esprit révolutionnaire triompherait par le haut, par des gens d’influence capables de faire passer l’esprit sans forcément la lettre, souvent trop choquante.

Face à l’impossibilité pratique de mobiliser suffisamment de monde pour faire advenir le grand soir (en France, dans les années trente, 70 à 80% des travailleurs sont commerçants, artisans ou paysans), de nombreux révolutionnaires vont quitter la violence directe pour devenir instituteurs, professeurs, journalistes ou écrivains. C’est avec ces nouvelles armes qu’ils vont s’attaquer à la légitimité des régimes en place, en cherchant à provoquer un changement de mentalité qui rendra leurs fondements politiques incompréhensibles. Influencer les écoles, les journaux, et même les églises, devint un programme de base pour tous les mouvements totalitaires du XXe siècle. Et si aucune victoire politique définitive n’est venue concrétiser ces investissements, les conceptions philosophiques générales, la vision du monde, la psychologie propre à ces milieux sont restées présentes, même partiellement.

Cette façon indirecte de faire la révolution en la confondant avec le réformisme traditionnel a désarmé la plupart de ses adversaires, et elle a pu largement se populariser. La vision que les Européens se font, en général, de leur histoire, a ainsi été complètement changée. Il n’est que de se souvenir du tollé suscité en Europe par le terme de «croisade», initialement employé par George W. Bush, pour désigner la guerre contre l’islamisme, pour percevoir l’abîme qui sépare désormais autant les deux moitiés de l’Occident que l’Europe actuelle, de son propre passé. Ainsi l’Europe pense souvent son histoire de façon brisée, en opposant des blocs ou des vérités récentes à des vérités anciennes. Ces dernières sont considérées comme des concepts dépassés, que l’intelligence moderne a su abandonner au cours de sa marche.

Il y a là l’étrange application de la théorie évolutionniste au monde des concepts et de l’intelligence. Ce n’est pas pour rien si, en Europe, l’évolutionnisme apparaît plus comme une doctrine que comme une théorie scientifique. Il semble que les Européens aient trouvé en elle la justification théorique de leur sentiment de supériorité. C’est pour cela qu’ils estiment bien souvent être des exemples universels et s’arrogent le droit de donner des leçons aux autres pays. Il est encore courant, d’ailleurs, de constater, même dans les milieux tiers-mondistes, une nette confusion entre développement et occidentalisation. Ce qui est souvent source d’étonnement pour leurs interlocuteurs.

L’évolutionnisme, beaucoup d’étrangers l’ont constaté, est une véritable religion en Europe, et cette théorie est appliquée à tous les domaines. Les Etats-Unis ne connaissent pas cet engouement, et l’évolutionnisme y est, comme tout concept scientifique, soumis à la critique. Le point de vue religieux apparaît, d’ailleurs, comme une source possible de critique, alors qu’un Européen considérera le plus souvent que les concepts de la religion sont dépassés par ceux de Darwin, et sont donc incapables de se hisser au niveau de la critique. Pour la plupart des habitants de notre planète, hors d’Europe donc, la théorie de l’évolution est un concept accepté pour ce qu’il est : la théorie la plus plausible en l’état actuel de nos connaissances. Mais nul ne la considère comme une théorie générale de l’intelligence : la sélection naturelle et l’intelligence, surtout si l’on y intègre la spiritualité, n’ont rien à voir. Sinon, se plaisent à dire les Chinois, le monde se serait sinisé bien avant que l’Occident ne conquière la planète !

Ceci montre bien les différences qui subsistent dans notre monde, et ce qu’une histoire trop eurocentrique fait perdre de vue. L’évolutionnisme, tel qu’il est accepté en Europe, nous semble être une question centrale et très révélatrice, puisqu’il y fait l’objet d’un véritable consensus politique, philosophique et social.

Appliqué ainsi à la raison humaine, il aboutit à se couper des anciennes valeurs et croyances, considérées comme nécessairement inférieures. Les mouvements d’idées nouvelles ont trouvé là leur principal cheval de bataille, au prix d’une distorsion du concept, qui n’est évidemment pas vécu comme tel intra-muros. Il est donc très intéressant de constater à quel point ils ont su influencer les mentalités. De ce fait, et malgré les heurts actuels, ce n’est probablement pas l’Europe qui est intellectuellement plus proche du monde oriental, mais bien l’Amérique. Les apparences sont parfois trompeuses.

Pour les Américains, la continuité de l’histoire n’a jamais été brisée, aucun héritage refusé, aucune part d’eux-mêmes honnie ou refoulée. Les populations immigrées ont apporté avec elles leurs cultures, leur foi, leurs valeurs traditionnelles, sans éprouver le besoin d’en changer. Même la guerre de sécession fut fondatrice de leur identité, après avoir été destructrice. Les principes de continuité et d’unité sont restés des modèles intellectuels de base, partagés par l’immense majorité de la population, toutes classes confondues. Les mouvements révolutionnaires ont été présents, mais beaucoup moins influents, car il n’y a jamais eu de monopole de l’information ou de l’éducation sur lequel s’appuyer.

La fondation du pays par des immigrés de multiples origines a rendu obligatoire la cohabitation, tant politiquement que philosophiquement. De ce fait, les mouvements qui prônent un projet unique pour toute la société sont beaucoup moins populaires. Ainsi, alors qu’en Europe se développent plusieurs théories concurrentes visant à installer un projet de société normative et prétendument valable pour toute l’humanité, l’Amérique reste fidèle à l’idée d’une nécessaire cohabitation entre plusieurs modes de vies. Ce qui est d’ailleurs inscrit dans les libertés fondamentales.

Voilà pourquoi la spiritualité fait partie de la vie quotidienne, voilà pourquoi l’espace public sert à exprimer toutes ses convictions, sans tabous ni fausses pudeurs. Voilà pourquoi surtout, la foi et les croyances religieuses sont vécues dans la vie de tous les jours. Un chrétien peut chercher à vivre chrétiennement, à conformer ses actes, ses activités professionnelles même, à sa foi privée, tout comme un juif, un bouddhiste ou un musulman. L’immigration, fondatrice de leur identité, a fait le reste, c’est-à-dire la tolérance entre les religions.


La guerre civile européenne 1789-1945

Ce n’est pas eux qui sont devenus différents, c’est nous qui avons cessé d’être comme eux. Le matérialisme, l’athéisme, le nihilisme sont différents traumatismes, plus ou moins graves, propagés par l’histoire chaotique de l’Europe de ces deux derniers siècles. Les idéologies révolutionnaires vont, en effet, trouver un allié de poids dans les troubles de l’époque, certains étant causés par leurs propres actions. Les multiples émeutes, guerres civiles et étatiques vont nourrir le sentiment d’insécurité et d’instabilité générale, qui poussera chacun vers les extrêmes. Les révolutionnaires seront de plus en plus violents et radicaux, entraînant des phénomènes de repli culturel et politique chez leurs opposants.

Ceci favorisera les simplifications idéologiques, de part et d’autre, plutôt que le raffinement des idées. Toute la société connaîtra un phénomène de brutalisation des rapports sociaux et de repli protecteur sur des identités archaïques : ouvriers et paysans contre bourgeois, progressistes contre réactionnaires, pacifistes contre militaristes, travailleurs contre chômeurs, honnêtes gens contre vagabonds, amis de l’humanité contre ennemis de l’humanité, etc. L’inflation du vocabulaire et des positions rendront ces « identités » de plus en plus imperméables les unes aux autres.

Les attentats anarchistes furent, au cours du dernier tiers du XIXe siècle et jusqu’à 1914, aussi violents et même plus fréquents que certains attentats islamistes aujourd’hui. Le terrorisme était omniprésent. La première guerre mondiale provoqua, à son tour, une déshumanisation effroyable et traumatisa la paysannerie, de loin la population la plus stable et la plus traditionnelle d’Europe. Au sortir de la guerre, les Américains étaient plus unis que jamais, alors que l’Europe se divisait toujours plus. Ce mélange de peur, de brutalisation sociale et politique, de recul des valeurs et croyances traditionnelles débouchera sur ce chaos que fut la période 1917-1945, magistralement analysé par Nolte, dans La guerre civile européenne.

Les mouvements révolutionnaires n’arrivant pas à conquérir de bastions populaires suffisants aux Etats-Unis, le pays traversera la période dans une réelle unité, que la crise de 1929 n’attaquera pas, au contraire de l’autre rive de l’Atlantique. La paix, à partir de 1945, sera l’occasion d’un renforcement considérable de la puissance et de la richesse. Le Vieux Continent, lui, restera traumatisé et développera une phobie de la guerre, qui dure encore aujourd’hui, tout en légitimant les doctrines philosophiques révolutionnaires qui l’ont poussé vers l’abîme. Ceci permettra leur assagissement progressif (à ce titre, mai 68 apparaît, en France, comme leur dernière convulsion) mais évitera de poser les questions de fond.

Grâce à cela, elles vont rentrer dans le paysage culturel et éducatif courant et pouvoir influencer plus efficacement les mentalités. C’est pourquoi ces philosophies révolutionnaires, débarrassées des dangers inhérents à la pratique de la violence révolutionnaire, vont s’étendre et marquer de leur empreinte la mentalité européenne. Les conceptions matérialistes et antireligieuses vont pouvoir se diffuser au grand jour, sans opposition officielle ni même sociale, puisque auréolées de la victoire récente sur le fascisme.
C’est donc bien une nouvelle vision du monde portée par l’application d’une stratégie délibérée qui a refaçonné la mentalité européenne, et elle seule.



Conclusion

Nous l’oublions souvent, mais seul le Vieux Continent considère comme positives ces philosophies révolutionnaires. Pour la plupart des habitants de cette planète, ni la naissance ni la mort ne nous appartiennent, ce qui est une preuve suffisante pour savoir que nous ne pouvons pas définir la vie par nos propres moyens. La transcendance est considérée comme une évidence. Tous ceux qui ont voyagé ont pu le constater. Même ceux qui se proclament marxistes, en dehors de l’Occident, croient, le plus souvent, en une religion, ou au moins en une transcendance.
Pourquoi ces doctrines anti-traditionnelles, courantes chez nous, sont-elles une exception partout ailleurs ? Cela tient peut-être à la nature interne des catastrophes qui ont touché l’Europe. Celles-ci trouvent leurs causes dans une volonté de rupture avec un ordre ancien, présenté comme tyrannique car toujours trop imprégné de religion. C’est ainsi que l’Europe a été le théâtre d’une opposition frontale entre un rationalisme, qui prétend se libérer des concepts dont il n’est pas à l’origine, et les conservateurs d’un ordre rationnel, où la métaphysique a sa part.

La fusion entre progressisme et évolutionnisme va nécessairement mener à la certitude d’être parvenu au sommet de l’évolution culturelle et politique de l’humanité, si éloignée du pragmatisme et du relativisme culturel manifestés par les autres peuples, tant américains qu’asiatiques. En même temps, la généralisation de la vision révolutionnaire de l’histoire, par l’intermédiaire de l’école et de la presse, va couper les populations de leur passé, discréditant l’œuvre des ancêtres, dont nous sommes pourtant les descendants et les obligés.

La liberté va ainsi être définie comme un rejet de tout ce qui se prétend d’une origine supérieure à l’homme : Dieu, la morale, les tabous, les convenances sociales, qui sont rabaissés à un rang strictement superficiel et utilitaire. Une immense majorité de la classe politique américaine, autant que de la population, a, quant à elle, conservé le respect de ces vieux principes, et elle les intègre même dans la définition courante de la liberté, les considérant comme inséparables d’une vie réussie.

A l’opposé, une majorité d’Européens, surtout parmi les jeunes générations, ne perçoit plus ce qui la lie intimement au passé, les racines de notre histoire imprégnées de religieux. La notion d’héritage s’affaisse, alors, nécessairement, elle aussi, et c’est la notion même de stratégie qui devient de moins en moins compréhensible. Ainsi, beaucoup d’Européens n’ont tout simplement plus la grille de lecture nécessaire pour comprendre les actions politiques et militaires entreprises par l’Amérique depuis le 11 septembre.

Le vrai fossé entre les deux rives de l’Atlantique tient à une conception de l’histoire, mais aussi de la vie, qui est différente et qui influence notre vision du monde et de son avenir. Nous avons évolué sous le poids de notre passé, et intégré des idées nouvelles qui semblent bien inutiles à la plupart des Américains et des autres peuples. Cette histoire nous rend-elle supérieurs et nous donne-t-elle un point de vue plus juste sur les événements ?

Il ne nous appartient pas d’y répondre.


Cédric Pialoux

© CheckPoint-online.ch


Mis en ligne le 24 janvier 2005 sur le site www.upjf.org.
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