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'Latin Lovers' [Les Don Juan antiaméricains], Nidra Poller
06/06/04Merci à Simon Pilczer de nous avoir signalé ce texte admirable de Nidra Poller. Il grince, flagelle, suinte la dérision, fait mouche, enfin. Et quelle facture littéraire ! A lire absolument. Menahem Macina.
Qu’elle est suave la voix de Jean-Marie Colombani, avec sa belle robe, son arrière-goût corsé, la mie tendre et parfumée, un petit vibrato sensuel, un je ne sais quoi de sage et raisonnable. Il m’épate, Jean-Marie, avec cette voix éminemment raisonnable comme si on pouvait mettre au diapason un immeuble rue Claude Bernard, une institution, une tradition, une maquette de tout ce qui fait du Monde Le Monde et l’exprimer d’une seule voix sans tirer sur les cordes. Bel homme aussi, il faut le dire. Mon intuition féminine me dit qu’il connaît bien le charme de sa voix et s’en sert librement dans le privé comme dans le public. Je ne dis pas qu’il s’agit d’une voix cultivée, une affectation, un rajout. Non. Sa voix, son journal, ses convictions, son intimité sont, il me semble, tout d’une pièce. C’est ça qui m’intrigue.
Car il dit des choses insensées. Sur un ton tellement raisonnable, d’une voix tellement charmante, que ça devient cent fois plus insensé. L’autre jour, samedi 29 mai, plus exactement, je le prends, en fin d’émission des «Bruits du Monde». Il est question de la commémoration de D-Day. J.-M. C. dit que la France avait eu raison (je peux me tromper… a-t-il dit que la France a eu raison ? avait eu raison ? avait raison ?) mais qu’elle devrait se comporter, sur la scène internationale, avec une certaine retenue, sans se vanter d’avoir eu raison. Aux oreilles de nous autres, héritiers des braves soldats venus sauver la France en 1944, ça veut dire: we told you so, but we’re so damned smart that we’re not going to say I told you so. Qui plus est, promet Jean-Marie en parlant pour la France, nous chercherons à ramener nos amis américains vers cette Amérique-là.
Entendu ! Les bons Américains sont venus libérer l’Europe, les mauvais Américains sont allés libérer l’Irak. L’hyperpuissance atteinte d’unilatéralisme avancé mérite des gifles, le petit GI sympathique mort sur les plages normandes, lui, mérite… quoi exactement ? Un Thanks, du bout des lèvres, quelques larmes de crocodile, une médaille de héros anti-hégémonique.
La France avait raison, il ne fallait pas y aller. A Omaha Beach ? Non, idiot, en Irak. Monsieur tout du Monde le dit, comme un prêtre récitant des certitudes devant des croyants dociles : il ne fallait pas faire la guerre contre l’Irak parce qu’elle est perdue. C’est aussi simple que ça.
Et je me demande, bouche bée, si le directeur du Monde lit son journal et croit ce qu’il y est écrit. Sinon, comment expliquer son raisonnement ? La France avait raison sur toute la ligne. Il aurait fallu, depuis de longues années déjà, mettre fin à l’embargo meurtrier et réintégrer l’Irak dans la communauté des nations. La France avait raison, mais n’a pas été entendue, ceci malgré les bons de pétrole qui coulaient à flot. Puisque inspections on voulait, inspectons. La France avait raison. En bien, inspectant on aurait convaincu Saddam de se dévoiler armes et bagages, de détruire ce qu’il fallait détruire et retenir ce qui ne gêne personne pour revenir prendre enfin son siège dans le concert des nations. La France avait raison, c’était la solution rêvée. Mais, puisqu’on n'en a pas voulu, il fallait confier le dossier à l’ONU. Surtout pas d’unilatéralisme, surtout pas de guerre. Rien à faire, les têtes brûlées se sont lancées dans une opération 'vietnamesque' et la France avait raison : c’était perdu d’avance. Sous-estimation des forces de résistance en face, du potentiel explosif de la rue arabe, de la fierté nationaliste irakienne, des pièges de la guerre urbaine…
… Passons sur la chute de Bagdad et voyons la suite : pillages, coupures d’électricité, Saddamites aigris, voitures piégées, atrocités contre les fils héritiers, humiliation du tyran arraché de son trou, chiites acoquinés aux sunnites dans un même élan RPG-phallique, révolte du jeune imam Touvier soutenu par les croyants, bref, la France avait raison sur toute la ligne. La réalité venait, au fur et à mesure, donner tort à ses raisons mais la France savait effacer son passif et recommencer. C’est cela Avoir Raison !
Ce sont des «Don Juan géopolitiques». Le Don Juan fait l’amour comme la France a raison : théoriquement. Sa force se manifeste toujours ailleurs, jamais sur le lieu où il est censé en donner des preuves. Sa femme sait qu’il donne le meilleur de lui-même à sa maîtresse ; sa maîtresse est persuadée qu’il entretient des rapports extra-extra-conjugaux avec une plus belle, plus jeune, plus méritante qu’elle, qui connaît des satisfactions inouïes, ses collègues savent qu’il les aurait dépassés toutes et tous s’il n’était pas tellement pris, côté amour ; et lui-même, lorsqu’il se regarde dans la glace, se dit qu’il y a quelque part un meilleur miroir qui saura lui montrer plus à son avantage.
Amoureusement parlant, le Don Juan est un chèque en bois. Plutôt en caoutchouc. Ses rencontres amoureuses se déroulent dans le domaine de l’anticipation. Il va te faire connaître des sensations merveilleuses. Si seulement il avait le temps, là, tout de suite, il te ferait voir ce que lui seul sait faire, mais, malheureusement… et il s’en va, laissant derrière lui une traînée de promesses scintillantes. Il est beau, beau parleur, et faux jeton. Mais les souffrances qu’il impose sont tellement intenses, sensuelles, théâtrales qu’elles enferment la victime dans un enchantement maladif. Elle préfère l’impuissance de son Don Juan à la virilité d’un vrai homme.
Ainsi, le Don Juan géopolitique conçoit les affaires internationales à partir de son impuissance bien déguisée. Il invente une nouvelle plate-forme pour une nouvelle catégorie de grande puissance : la terrasse de café. C’est amusant ! Ah, soudain, ça me rappelle quelque chose. Oui, juste au moment où j’allais écrire qu’on n’a jamais connu cela dans l’histoire, m’est venue l’image des généraux français, peut-être européens, au temps des rois. En tenue de parade, avec les dames en robe de bal, assis sur des chaises dorées, et mangeant des petits-fours tout en regardant la bataille à travers leur lorgnette.
D’accord, mais nous ne sommes plus au temps des rois. Il faut avoir une vision contemporaine des rapports de force. Il y a des puissances de différentes magnitudes plus une seule d’hypertrophiée. Elles agissent, elles s’agitent, mettent leur bataillons sur le terrain, développent et se servent des armes, élaborent des stratégies, qu’elles appliquent tant bien que mal, subissent des pertes et des revers, mobilisent des populations, se font aimer ou détester… Tout cela se passe en temps réel, en trois dimensions, avec de la vraie terre, du vrai sang et, parfois même, de vraies victoires.
On connaît les puissances militaires, les puissances pétrolières, les puissances démographiques et voilà maintenant la grande puissance terrasse-de-café. C’est post-moderne. Libérée des aléas de l’histoire, une nation s’assied au bord du trottoir et tient son rang. Que valent les plages normandes par rapport à un bon emplacement dans un quartier chic de la capitale ? On est d’autant plus puissant qu’on ne fait que commenter les événements. Quelle meilleure méthode pour avoir toujours raison ? Voyons, il ne faut pas faire la guerre, c’est la pire des solutions, c’est mauvais, c’est sale, et il y aura des morts. Pam ! Les abrutis font leur guerre et on voit bien que c’est sale, qu’il y a des morts, que rien ne se passe comme prévu. Pendant ce temps, moi, je suis allé à l’Opéra. C’était magnifique. Vous ne pouvez plus faire la guerre, mes potes, votre population n’accepterait jamais les body bags [sacs pour les cadavres]. Zéro mort, connaît pas ? Plaf ! Les entêtés vont à la guerre, il y a des morts par centaines, Kerry remportera les élections, je te l’avais bien dit. Lui, il saura s’occuper du terrorisme sans guerre, sans violence, sans morts, et sans salir son beau costume. Pendant que ces tarés se tuent à vouloir, en toute arrogance, plaquer la démocratie sur des bougnoules - pardon je veux dire sur des cultures diverses et ô combien admirables -, moi je pars en vacances. C’est génial.
Et pourtant, ils viendront à la commémoration, les Don Juan géopolitiques. La fête, c’est la fête et les absents ne font pas parler d’eux. Il y a maintes façons de mener une guerre vieille de 60 ans, on en trouvera une ou deux, voire dix, qui ne les feront pas rougir. Comparaison n’est pas raison mais quand la Raison compare la France des années quarante à l'Irak d’aujourd’hui, elle bloque tous les paramètres, lance le slogan «Les libérateurs d’hier sont devenus les envahisseurs d’aujourd’hui», et ça marche. Pas la peine d’entrer dans les détails, de développer l’argument, de confronter les anomalies. La passion de Don Juan est de nature fulgurante. Envoûtée, la victime lâche un soupir et se donne.
Ce que fait le bon petit public français en trottinant derrière ses idoles. Il y aura la manif’ samedi. Ouaouh ! On est chef en manif’. Il y aura les émissions de télévision et de radio, les articles de presse, une avalanche d’insultes dirigées à Booooushhhh mais éclaboussant jusqu’aux soldats, morts et enterrés sous les tapis verts normands. Tout cela est simplement grotesque. Ce que je retiens, ce que je n’oublierai jamais, ce sont les voix calmes et raisonnables se demandant, avec une naïveté touchante, si ce n’est pas justifié – enfin, c'est-à-dire, voyons, l’Irak aujourd’hui, la France hier -, d’y voir comme un parallèle, non pas exactement, mais tout de même… l’Occupation, ce n’est pas bien !!!! Ouf ! Enfin trouvé le mot juste.
Lorsque les néo-collaborateurs se méprennent au point de ne pas reconnaître que l’Amérique, qui a délivré le peuple irakien d’un des pires tyrans de nos jours, est la même Amérique qui a délivré l’Europe du tyran nazi, je commence à croire qu’ils ne se trompent pas : ils sont vraiment du côté des tyrans. C’est trop facile de faire semblant d’avoir été du côté de la Résistance, en 44, surtout quand on n’y était pas, matériellement parlant. Ceux qui, aujourd’hui clament «nous avons eu raison», sont, qu’ils le veuillent ou non, du côté des tyrans.
Ils te diront qu’ils ne font que critiquer la politique de Bouuuuushhh. Que Bouuuuushhh poussé par les 'nécons' a mal agi en Irak. Ils te parleront, par exemple, de l’unilatéralisme. C’est pas bon. Fallait faire comme les braves petits gars de 44. Euhhhh. C’est à dire, les morts là, le débarquement, c’était qui exactement ? Des Américains, pour la plupart. Quelques Britanniques, des Canadiens. Quoi, des Britanniques ? Ces chiens de compagnie de Bouusssshh… euhh… uhhh… je veux dire, de Roosevelt. De quel droit sont-ils venus nous déranger, alors que le gouvernement de Vichy a été démocratiquement élu et que le fier peuple français n’accepterait jamais le dominion étranger, et encore moins quand il s’agit des Américains incultes. Ils te diront que, bien entendu, il fallait se débarrasser de Saddam Hussein : mais pas comme ça. Comment ? Eh ben, comme on s’est débarrassé de Hitler, en 39. Par le dialogue et la concertation multilatérale. Ils te diront qu’il fallait laisser aux Irakiens le libre choix de leur gouvernement provisoire, et quand c’est ça que tu fais, ils te disent que tu es minable parce qu’ils n’ont pas choisi celui que tu voulais. Ils te diront qu’il y a eu trop de morts de part et d’autre, qui plus est : visibles à l’œil nu. Alors que les suppliciés de Saddam ne sont pas venus nous déranger à l’heure de dîner.
Et même si l’Irak se retrouve, d’ici un an, tout propret, paisible et prospère, nos Don Juan diront que ce n’est pas comme ça qu’il aurait fallu y arriver.
Le président Bush passera en flèche, le temps de nous rappeler le lien indéfectible entre les Etats-Unis et ces héros morts dans un pays lointain. Je l’envie. Lui, il parlera aux morts, qui écouteront, entendront. Moi, je m’épuise à parler aux murs sans oreilles de ces messieurs qui ont Raison. Les médias feront grand cas d’une poignée de main de pure forme, la transformant en pirouette à la française : pas de quoi, pas de mal. Je m’imagine une lueur coquine dans les yeux de George W. Bush, qui fera broncher son homologue, au cas où il aurait souhaité reprendre la ligne éditoriale «nous avons eu raison», dictée, au fait, par ses propres services. Le président Bush aura un sourire en coin, l’air de dire : Jacquot, Jacquot ? Ce nom me dit quelque chose… on ne s’est pas déjà rencontrés ?
Il y aura des vétérans, des trompettes poignantes, des larmes et des ventes de limonade.
Le président des Etats-Unis s’en ira, sans trop traîner, laissant derrière lui les croix et les étoiles de David blanches alignées. Sont-ils morts pour la France ? Morts pour que, 60 ans plus tard, la France crache sur leurs tombes ? Ce serait trop cruel. Ne sont-ils pas morts pour défendre la liberté ? Ce qui reste de la France libre les gardera près de son cœur. La terre qui, petit à petit, les avale est leur terre, ni tout à fait la France, ni exactement les Etats-Unis. Les militaires qui tombent à Babylone sont faits de la même étoffe, sont inspirés des mêmes valeurs, méritent les mêmes honneurs. Ne pas le reconnaître, c’est perdre non seulement la raison, mais la raison d’être.
C’est cela les «nous avons eu raison» : des nihilistes : pourquoi naître puisque tu vas mourir ? Je te l’avais bien dit.
Nidra Poller
© Revue-Politique.com
Mis en ligne le 07 juin 2004 sur le site www.upjf.org.












