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Cocardiers et mauvais joueurs, les médias français
La publication, ce 26 décembre, dans Libération, d'un article de Daniel Schneidermann, intitulé "Les outrances françaises de l'antiguerre" et consacré au licenciement d'A. Hertoghe, licencié par son employeur, le journal La Croix, qu'il avait mis en cause dans son livre La Guerre à outrances (éd. Calmann-Lévy, octobre 2003), nous fournit l'occasion de remettre en course l'article ci-dessous, où nous donnions largement la parole à un pamphlet acide de Corentin de Salle, sur le même sujet. On lira, à la suite de cet article, un extrait de l'article de Schneidermann.27/10/03
Interviewé par le quotidien belge, Le Soir, Alain Hertoghe, rédacteur en chef adjoint du site Internet de La Croix, parle d’un «dérapage collectif de la presse française», dans sa couverture du conflit irakien. Extraits : (1)
Le Soir : Le problème majeur que vous soulevez est celui d'une arrogance éditoriale française, une autosatisfaction qui débouche - le terme est de notre cru - sur une vision «médiocre»...
Alain Hertoghe : Il y a eu, dans un climat particulier, un formidable emballement, une passion française, derrière la ligne diplomatique de Jacques Chirac et Dominique de Villepin. Le résultat est «médiocre», puisque le lecteur est désinformé… je décris ce qui me semble être un dérapage collectif de la presse quotidienne française où, à un moment donné,le lecteur ne sait plus s'il lit Le Figaro, Libération, ou Le Monde ; il lit un peu, «La Voix de la France»...
Ce qui est grave, c'est que le récit des faits dérape à partir d'un parti pris idéologique, et que les rédactions en chef n'arrivent pas à - ou ne veulent pas - garder une saine distance, clé de l'honnêteté pour rapporter les faits aux lecteurs. Je ne les accuse pas de médiocrité : je crois même que c'est avec un immense talent que toutes ces plumes se sont emballées et ont voulu faire le récit de leurs prophéties (en gros: «Cette guerre est illégale, unilatérale, dangereuse. Pourvu que les soldats de Bush et Blair échouent»).
A partir de là, on fait un récit où est mis en avant le moindre détail qui pourrait confirmer un enlisement ou un nouveau Stalingrad à Bagdad, ce qui est davantage un espoir qu'une analyse ou une prévision sérieuse. Il y a (aussi) un phénomène d'auto-intoxication collective où, parce qu'on l'écrit tous, on y croit de plus en plus fort. Il y aurait quand même eu la possibilité, avec un peu de prudence et de modestie, de ne pas constamment faire des prophéties catastrophiques qui ne vont pas se réaliser.
Ce qui est encore plus grave, c'est qu'on annonce un enlisement au bout de cinq jours comme si c'était un nouveau Vietnam, mais on ne s'arrête pas après pour dire:«On s'est trompé,voilà pourquoi,et maintenant on va être prudents.» Là, il y a eu une espèce de surenchère de la prophétie catastrophique…
Visiblement, on a voulu garder, à Paris, le contrôle du récit de la guerre...
………………………
Ces critiques sont corroborées, de manière humoristique (sans que l’un ait connu les propos de l’autre, bien entendu), par un remarquable pamphlet de Corentin de Salle (2), dont voici un extrait :
- Leitmotiv : toute intervention que mènent les Etats-Unis – que ce soit au Golfe Persique, dans les grottes de Han ou chez les Esquimaux – est TOUJOURS animée EXCLUSIVEMENT par l’intention de s’accaparer du pétrole qui ne leur appartient pas (et d’installer de nouveaux tyrans auxquels ils referont la guerre 10 ans plus tard).
- Ne vous laissez jamais détourner par des états d’âme puérils : le sort des populations concernées n’a STRICTEMENT aucune importance. Il est, par contre, impératif de s’opposer inconditionnellement aux Etats-Unis, unique facteur de troubles dans le monde.
- Les troupes vont entrer en action ? Clamez de toutes vos forces que les Américains – c’était prévisible – sont tombés dans le piège à pieds joints. La fin du monde est proche. La région entière va s’embraser. Les cours du baril de brut vont exploser. Nos économies seront ruinées à brève échéance. Si seulement ils vous avaient écouté !
- Les forces interviennent ? C’est un suicide. Elles vont évoluer pendant près de 500 km à terrain découvert dans un climat aride.
- Après trois jours de combat, les forces coalisées ont avancé de plusieurs centaines de km, mais rencontrent provisoirement des poches de résistance ? C’est forcément un BOURBIER ! Parlez de «catastrophe», de «naufrage», «d’enlisement», des marines qui «piétinent», engagés qu’ils sont dans un «conflit long et meurtrier». Là encore, une subtile comparaison s’impose : nous voici en présence d’un «nouveau Vietnam».
- Les forces continuent à progresser ? C’est normal, elles sont en rase campagne. Tout est calme, mais plus pour longtemps. Dans quelques heures, ce sera Apocalypse Now : les puits de pétrole vont s’embraser, les rivières vont être détournées et inonder toutes les voies de communication, les boucliers humains seront sacrifiés sans pitié.
- Une conduite d’eau a été touchée par un obus ! Pour les millions d’habitants de cette ville du Sud que la conduite alimente, c’est une MORT horrible, à courte échéance. Parmi cette population, il y a - mais oui… bon Dieu… - des ENFANTS! Les Américains seront les seuls et uniques responsables de cette catastrophe ! L’histoire jugera.
- Le lendemain, la conduite est réparée et tout le monde a oublié cette histoire. Patience, patience : les Américains vont connaître leur douleur quand ils devront faire face à l’impitoyable «Garde Républicaine».
- Alerte, alerte ! Des T-E-R-R-O-R-I-S-T-E-S kamikazes d’autres pays arabes auraient franchi la frontière. Ils vont venir s’immoler sur les chars. Leur pouvoir de nuisance est incommensurable. Encore une chose que Rumsfeld et la «secte Bush» n’avaient pas prévue. Ah, ces Américains ! Si seulement ils possédaient le dixième de notre culture générale, ils auraient appris ce que signifie le concept de «politique de la terre brûlée» et nous n’en serions pas là.
- Le seul but de cette guerre, c’est le pétrole.
- On est presque à la capitale. - La capitale ? Vous voulez dire Stalingrad ?
- La capitale est tombée sans résistance. Les habitants déboulonnent les statues du dirigeant. Le peuple danse de liesse devant les caméras ? Sites : Normal, ce sont des acteurs payés par Fox News, qui nous sert ici un habile montage.
- Rattrapez-vous sur de petits incidents : une balle américaine – forcément malveillante - a atteint une ambulance, le musée de la capitale a été mis à sac (avec, forcément, la complicité, ou, au mieux dans l’indifférence des Américains). Non loin de là, un philatéliste était tranquillement en train de ranger ses collections : surpris par une détonation, il a déchiré accidentellement un timbre de très grande valeur ! La perte est sans commune mesure pour cette civilisation fondatrice de l’humanité. Ces Américains ne respectent donc RIEN ?!
- Le musée n’a pas été pillé. On a retrouvé la majorité des collections dans la cave. Une partie a été volée mais par le personnel du musée lui-même, suivant un plan préparé de longue date par la direction. Ce n’est pas grave, continuez à déplorer la perte inestimable des collections de ce musée, dont vous ignoriez l’existence deux jours plus tôt.
- Tous ces gens libérés ont l’air beaucoup trop heureux. Patience, patience, ils rigoleront moins quand la partie CHIITE (à prononcer avec une intonation terrible dans la voix) du pays va se soulever et plonger le pays dans un bain de sang. Ils sont plusieurs millions, vous savez : chacun avec un couteau entre les dents, ils sont assoiffés de massacres !
- Les palais présidentiels sont pillés par une foule exubérante et bon enfant. Plusieurs déprédations sont à déplorer, commises par ce peuple qui a été tenu en laisse pendant près de trente ans. Montez cela en épingle et déclarez : le pays est AU BORD DE L’ANARCHIE (accent tonique sur le «au booord de»).
- L’armée des forces coalisées a stabilisé la situation. Le régime est tombé. Voici l’attitude qu’il faut prendre. Vous dites: c’est normal, direz-vous, c’était un jeu d’enfants. Un peu «comme si un adulte tabassait un bébé de six mois» (propos de l’ineffable Florent Pagny). Avec l’armement préhistorique des forces du pays conquis, c’était évidemment prévisible. D’ailleurs, PERSONNE n’a JAMAIS douté de la victoire MILITAIRE des Etats-Unis. Ironisez aussi sur le fait que les Etats-Unis se sont offert le luxe préalable de désarmer le pays avant les opérations. D’ailleurs, ce régime allait s’effondrer de lui-même dans les mois qui viennent. Gagner la guerre, c’est bien. Mais l’important c’est de GAGNER LA PAIX.
- Temps mort. Les choses ont l’air de se tasser. Le gouvernement provisoire est en place. Prenez votre mal en patience. L’actualité vous livrera bientôt quelque chose à exploiter. Dans l’interlude, vous pouvez parler, au choix, de Guantanamo, du protocole de Kyoto, ou des SEIGNEURS DE LA GUERRE qui parcourent l’Afghanistan.
- La liberté d’expression est maximale. Quinze jours après la fin des hostilités, les soldats du régime défait manifestent pour réclamer leur salaire ! (un peu comme si des soldats allemands avaient manifesté en 1945, 15 jours après la chute de Berlin : pas sûr que les Russes auraient apprécié). Comment vous faut-il réagir ? C’est à vous de voir. Peut-être une petite déclaration improvisée sur le thème du pays «au boooord de» l’anarchie ?
- ETC. ETC.
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(1) Information aimablement communiquée par le CID, Le Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient existe à Bruxelles depuis 26 ans.
fr.groups.yahoo.com/group/CID-DemocratieMoyenOrient/
(2) Lire, sur notre site, l’intégralité de ce texte – féroce, mais tellement vrai – "Petit Manuel de la Mauvaise Foi à l’usage des Américanophobes".
Mis en ligne le 27 octobre 2003 sur le site www.upjf.org
Daniel Schneidermann, lui-même licencié par son employeur, Le Monde, qu'il avait osé critiquer, signe aujourd'hui, dans la rubrique "Rebonds" de Libération une brève analyse du livre de Alain Hertoghe, journaliste lui aussi licencié par son employeur, La Croix. Ci-après quelques lignes du début de l'article :
« Dans l'indifférence générale, le quotidien La Croix vient de licencier un de ses journalistes, Alain Hertoghe, ancien rédacteur en chef adjoint du site Internet la Croix.fr.
Le motif ? Hertoghe a publié un livre critiquant la couverture de la guerre d'Irak, au printemps dernier, par cinq quotidiens français : Le Figaro, Libération, Le Monde, Ouest-France, ce qui n'eût sans doute pas posé problème. Mais aussi son propre journal, La Croix. A commencer par les éditoriaux de son directeur, Bruno Frappat, lequel n'a pas pratiqué le pardon des offenses. Quelques jours avant Noël, le rebelle a été jeté à la rue...
L'affaire a fait peu de bruit : quelques brèves dans les quotidiens concernés... Pour lui, les cinq quotidiens qu'il a épluchés, jour après jour, ont adopté "un triple prisme partisan : diaboliser l'administration Bush, adhérer à la ligne du couple Chirac-Villepin et communier avec les opinions publiques antiguerre"... »
(Lire l'article sur le site de Libération :
www.liberation.fr/page.php?Article=167722)
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Critique plus vigoureuse encore dans l'article de Bogdan Calinescu, sur le site libres.org. Extrait :
« Au départ, il y a eu l’anti-américanisme, comme idéologie "de travail". Il est vrai qu’elle facilite le travail du journaliste qui, normalement, doit informer, argumenter, apporter des preuves. Grâce à l’anti-américanisme, on n’a plus besoin de tout ça, c’est plus commode, le travail à faire est moins dur et, de toute façon, les Américains sont des types qui ne comprennent rien au monde qui les entoure, une bande de débiles avec à leur tête un cow-boy complètement attardé. En face, le "camp de la paix", avec le Président Chirac et son ministre dévoué, Dominique de Villepin, sont des êtres censés, intelligents, capables d’assurer la paix dans le monde, en compagnie de leurs amis, M Poutine et M Jiang Zemin, bienfaiteurs de l’humanité. Ca, c’est le décor. Ensuite, le déroulement des événements. Trois jours après le déclenchement des événements, "les Américains s’enlisent", on risque un "nouveau Vietnam" et "les faucons de la Maison Blanche se sont trompés" (le livre de Hertoghe est une anthologie de citations de ce genre). Mais puisque, malgré les mises en garde des journalistes français, experts militaires, les Américains continuent à avancer en neutralisant toute résistance irakienne et en éliminant les fameuses divisions de la Garde Républicaine, "le plus dur est à venir" : Bagdad. "Ce sera un nouveau Stalingrad !", se frottent les mains nos journalistes ; "un autre Budapest !" se réjouissent les rédactions. Au-delà de la désinformation flagrante, il faut noter l’incroyable comparaison entre l’armée américaine et les armées nazies et soviétiques qui en dit beaucoup sur l’intelligence de la presse française...»
(Lire l'intégralité de l'article :www.libres.org/francais/livres/livres_2003/hertoghe_irak_2003.htm)
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Je ne peux m'empêcher de regretter que nous n'ayons pas un équivalent de l'ouvrage de Hertoghe, qui soit consacré à la couverture médiatique du conflit palestino-israélien.
Une suggestion pour aider ce journaliste, en attendant qu'il retrouve un poste correspondant à ses talents et au courage de son esprit critique, ACHETER et FAIRE ACHETER son livre :
Alain Hertoghe, La guerre à outrances. Comment la presse nous a désinformés sur l'Irak, Calmann Levy (15 oct. 2003) - ISBN : 2-7021-3422-X - Broché, 186 pages, 14.25 euros TTC.
On peut le commander, soit sur Amazon : www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/270213422X/qid%3D1072447261/171-1469015-2356215,
soit sur le site de Decitre : www.decitre.fr/indexPart.asp?action=NOTICE&cdpdt=9782702134221&part=LYCOS&ck=yes
Menahem Macina
© upjf.org
Mis en ligne le 26 décembre 2003 sur le site www.upjf.org











