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La fausseté de l'anti-américanisme, Par Fouad Ajami
Original paru sur le site de Foreign Policy(The Falseness of Anti-Americanism
www.foreignpolicy.com/story/story.php?storyID=13852), sept.octobre 2003
Traduction française de Claude Detienne, revue et corrigée par Menahem Macina, pour upjf.org.
Nota : Que celles et ceux qui ont imprimé ou copié cet article avant cet instant (samedi 27 septembre, 22h45), veuillent bien nous excuser. En effet, ayant à faire face à de multiples occupations avant mon départ demain matin pour quelques jours, j'ai mis en ligne ce texte sans le relire soigneusement, comme j'ai coutume de le faire. Mal m'en a pris. Ce texte, qui s'est avéré de traduction difficile, a nécessité pas mal de corrections et d'améliorations auxquelles je n'ai pu procéder que maintenant. Menahem Macina.
Les sondeurs d’opinion font état d’une augmentation de l’anti-américanisme dans le monde entier. Les Etats-Unis, suggèrent-ils, ont dilapidé, par leur unilatéralisme arrogant, la sympathie générale qui avait suivi les attaques terroristes du 11 septembre. À dire vrai, il n’y a jamais eu de sympathie à dilapider. L’anti-américanisme était déjà enraciné dans la psyché mondiale – réaction brutale contre une nation qui apporte le modernisme à ceux qui le veulent mais qui aussi le craignent et le méprisent.
« L’Amérique est partout », observa un jour le romancier italien Ignazio Silone. Elle est à Karachi et à Paris, à Jakarta et à Bruxelles. Une idée d’Amérique, un fantasme d’Amérique plane sur des pays éloignés. Et partout, on trouve aussi un anti-américanisme obligatoire, une couverture et une apologie pour l’envoûtement que les Etats-Unis exercent sur des peuples et des lieux éloignés. Sur les terres enflammées du monde musulman et de sa périphérie, les ambassades des Etats-Unis et leur destin de ces dernières années témoignent de la dualité [de la perception] des Etats-Unis : à la fois Satan et sauveur. Les ambassades visées par les maîtres de la terreur et par les jusqu’au-boutistes sont assiégées par des gens à la recherche d’un visa, rêvant du pays doré et séducteur. Si seulement la foule de Téhéran, qui offre son chant rythmé mais fatigué «marg bar amrika» (mort à l’Amérique), le pensait vraiment ! Mais c’est de visas et de cartes vertes, de maisons entourées de pelouses et du monde 'glamour' de Los Angeles, loin des mollahs et de leur tyrannie culturelle, que la foule rêve vraiment. La frénésie avec laquelle les islamistes radicaux se battent contre les ordres de déportation du territoire des Etats-Unis – redoutant la perspective de retourner à Amman, à Beyrouth et au Caire – révèle la fausseté de l’anti-américanisme qui souffle à travers les pays musulmans.
Le monde se répand en injures contre les Etats-Unis, mais embrasse leur protection, leurs potins et leurs modes. Regardez un débat sur la chaîne satellitaire, farouchement anti-américaine, Al-Jazira, et vous assisterez à une parodie des méthodes et techniques américaines se déployant sur l’écran de télévision. Le journaliste en gilet pare-balles, irrévérencieux et décontracté, avec Kaboul ou Bagdad en arrière-plan, adopte une attitude mise au point dans le pays dont les péchés et les folies font l’objet de sa chronique.
À Doha, au Qatar, le cheikh Yusuf al-Qaradawi, sans doute le religieux le plus influent de l’Islam sunnite, prononce une khutba, sermon du vendredi, à la mosquée Omar ibn al-Khattab, non loin du quartier-général du commandement central des Etats-Unis. C’est le 13 juin 2003. Le grand sujet du jour abordé par le religieux est l’arrogance des Etats-Unis et la cruauté de la guerre qu’ils ont déclenchée en Irak. Ce religieux, d’origine égyptienne, politicien jusqu’au bout des ongles, maîtrisant pleinement son art et la sensibilité de ses adeptes, est particulièrement agité pendant son sermon. Une opération et une convalescence l’ont tenu éloigné de sa chaire pendant trois mois, période pendant laquelle il y a eu une grande guerre dans le monde arabe, qui a renversé le régime de Saddam Hussein en Irak, avec une rapidité et une efficacité remarquables. Les Etats-Unis «agissaient comme un dieu sur terre», dit al-Qaradawi à ses fidèles. En Irak, les Etats-Unis s’étaient érigés en juge et en jury. La puissance d’invasion a eu beau utiliser le langage de la libération et de l’esprit éclairé, cette invasion de l’Irak a été une version XXIe siècle de ce qui était arrivé à Bagdad, au milieu du XIIIe siècle, en 1258 pour être exact, quand Bagdad, la ville de l’étude et de la culture, avait été saccagée par les Mongols.
Le prédicateur avait ses thèmes, mais beaucoup de l’Amérique était passé dans son art. Examinons son site Web, Qaradawi.net, où le croyant peut cliquer et lire ses fatwas (édits religieux) – de l’arabe entremêlé de texte html – sur tous les aspects de la vie moderne, depuis la vie dans des pays non-islamiques jusqu’à la possibilité d’acheter des maisons avec hypothèque pour satisfaire les caprices des dirigeants arabes qui ont capitulé devant la puissance des Etats-Unis. Ou encore, que dire de son attitude à propos de la télévision ? Al-Qaradawi est une star médiatique, et Al-Jazira a diffusé un programme immensément populaire de son cru. Cette forme d’art est sans aucun doute redevable aux «télévangélistes» américains, vu que rien, dans l’éducation traditionnelle reçue par le cheikh à l’université d’Al-Azhar, au Caire, ne l’a préparé à cette religion câblée et portable. Et puis, il y a aussi les enfants du prédicateur : une de ses filles est entrée à l’University du Texas, où elle a obtenu une maîtrise en biologie, un de ses fils est titulaire d’un doctorat de l’University of Central Florida, à Orlando, et un autre a entrepris, à l’American University du Caire, les études pour l’obtention du diplôme américain par excellence qu’est le MBA. Al-Qaradawi personnifie l’anti-américanisme comme le revers de la médaille de l’américanisation.
Une nouvelle orthodoxie
Dernièrement, les sondeurs d’opinion ont apporté des nouvelles et des chiffres sur l’antiaméricanisme dans le monde entier. Les rapports sont unilatéraux et extrêmement alarmistes. En juin dernier, le Pew Research Center for the People and the Press publiait un sondage d’opinion réalisé dans 20 pays et dans les territoires palestiniens, qui témoignait d’une animosité croissante envers les Etats-Unis. Le même mois, la BBC brandissait un sondage similaire qui incluait 10 pays et les Etats-Unis. En surface, l’antiaméricanisme est un fleuve débordant de ses rives. En Indonésie, les Etats-Unis sont réputés comme étant plus dangereux que Al-Qaida. En Jordanie, en Russie, en Corée du Sud et au Brésil, les Etats-Unis sont considérés comme plus dangereux que l’Iran, «État-voyou» des mollahs.
Inutile d’aller si loin de chez nous uniquement pour dénombrer les chats au Zanzibar. Ces réactions à l’égard des Etats-Unis ne sont ni surprenantes, ni sérieuses. Les sondeurs d’opinion et ceux qui ont brandi leurs conclusions voient, dans ces résultats, une sorte de verdict concernant les Etats-Unis eux-mêmes – et la performance de la présidence Bush en politique étrangère –, mais les résultats pourraient se lire comme une mesure rudimentaire et, à vrai dire, limitée de la mauvaise humeur dans certains endroits instables de la planète. Les sondeurs d’opinion ont mis en avant des tableaux pour légitimer une légende populaire : ce ne sont pas les Américains que les gens haïssent à l’étranger, mais les Etats-Unis ! Mais ce sont quand même des Américains qui sont tombés sous les coups du terrorisme, le 11 septembre 2001, et c’est à propos des Américains et de leurs actions, et du type d’ordre social et politique qu’ils défendent, que des récits sordides courent à Karachi et à Athènes, au Caire et à Paris. On ne peut professer de l’amitié envers les Américains et en même temps attribuer les plus noirs desseins à leur patrie.
Les sondeurs d’opinion du Pew ont ignoré la Grèce, où la haine des Etats-Unis est maintenant un facteur déterminant de la vie politique. Les Etats-Unis ont offensé la Grèce en sauvant les Bosniaques et les Kosovars. Puis, les mêmes Grecs, qui ont salué la conquête de Srebrenica par les Serbes en 1995 et le massacre en masse de Musulmans qui y a été perpétré, se sont rapidement dits scandalisés par la campagne militaire des Etats-Unis en Iraq. Dans un sondage d’opinion grec, les Américains figuraient, aux côtés des Albanais, des Tziganes et des Turcs, parmi les peuples les plus méprisés.
Takis Michas, un écrivain grec courageux, qui garde un œil sur la mentalité de son pays, fait remonter ce nouvel antiaméricanisme à l’Église orthodoxe elle-même. Une histoire de solitude vertueuse et harcelée et d’aliénation du christianisme occidental a toujours fait partie intégrante de la psyché grecque ; la fusion de l’Église et de la nation est naturelle dans la conception grecque du monde. Dans les années 1990, les guerres yougoslaves ont donné libre cours à ce sentiment. L’Église sanctionna et alimenta la croyance selon laquelle les Etats-Unis étaient Satan qui voulait à tout prix détruire la «vraie foi», explique Takis Michas, et qui soutenait la Turquie et les Musulmans dans les Balkans. Une idéologie néo-orthodoxe se répandit, qui découpait la foi en tranches et simplifiait l’histoire. Là où les Églises balkaniques – qu’elles soient bulgares ou serbes – avaient étaient constituées en rébellion contre l’hégémonie du clergé grec, la nouvelle histoire voua un culte à la fidélité de la Grèce envers ses «frères» orthodoxes. Des unités paramilitaires grecques combattirent aux côtés des Serbes de Bosnie dans le Corps Drina, sous le commandement du criminel de guerre inculpé, le général Ratko Mladic. Le drapeau grec fut hissé sur les ruines de l’église orthodoxe de Srebrenica quand cette ville condamnée tomba. Les crimes de guerre serbes ne provoquèrent aucun sentiment d’indignation en Grèce ; bien au contraire, la sympathie pour la Serbie et l’identification avec ses buts et ses méthodes de guerre ne connurent pas de limite.
Au-delà des guerres yougoslaves, la vision du monde néo-orthodoxe rendit sacré l’ethno-nationalisme de la Grèce, tissant un récit des persécutions helléniques par les Etats-Unis, en tant que porte-drapeau de l’Occident. La Grèce fait partie de l’OTAN et de l’Union européenne (UE), mais un vieux schisme – celui de la revendication de l’orthodoxie orientale contre le monde latin – a plus de puissance et une plus profonde résonance. Dans la 'vulgate' de l’antiaméricanisme grec, cette animosité résulte du soutien des Etats-Unis à la junte qui dirigea le pays de 1967 à 1974. Cette fureur plus profonde permet aux mécontents de glisser sur le rôle joué par les Etats-Unis dans la défense et la réhabilitation de la Grèce après la Seconde Guerre mondiale. De plus, elle leur permet de passer sous silence la bouée de sauvetage qu’a représentée l’émigration pour des quantités phénoménales de Grecs, qui figurent parmi les communautés les plus prospères des Etats-Unis.
La Grèce aime l’idée de son «occidentalité» - un lieu et une civilisation où se termine l’Occident et où un autre monde étranger (l’Islam) commence. Mais une culture politique empreinte de nationalisme religieux a isolé la Grèce des courants plus larges du libéralisme occidental. Le mince vernis moderne utilisé pour décorer l’antiaméricanisme grec n’est qu’un faux-semblant. La maladie est ici, paradoxalement, une variante grecque de ce qui se passe dans le monde musulman : une culture politique agressive qui se sert de la foi comme d'une arme politique, une abdication de la responsabilité politique envers son propre milieu, et la recherche de «démons» étrangers».
De crainte d’être battus par leurs rivaux grecs détestés, les Turcs expriment maintenant le même antiaméricanisme. C’est un sentiment curieux chez les Turcs, étant donné leur pragmatisme. Ils n'ont aucun penchant pour la kyrielle de griefs qui légitime l’antiaméricanisme en France ou dans l’intelligentsia du monde en voie de développement. Dans les années 1920, Mustafa Kemal Atatürk donna à la Turquie un rêve de modernité et la volonté de se débrouiller seule, en orientant son pays vers l'Occident, l’éloignant des pays arabo-musulmans du sud et de l’est. Mais le rêve séculier et moderniste de la Turquie s’est fissuré, et étrangement, le vent de l’antiaméricanisme, qui vient des pays arabes, ainsi que de Bruxelles et de Berlin, s’engouffre dans ces fissures.
La vilolence des protestations turques contre les Etats-Unis, dans les mois qui ont précédé la guerre en Iraq, révéla une pathologie particulière. Ce fut, parfois, la nature imitant l’art. Dans les rues, les manifestants brûlaient des drapeaux américains, en apparence, dans l’espoir que les Européens (c’est-à-dire les 'vrais' Européens) introduiraient finalement la Turquie et les Turcs dans leur bercail. La présence des Etats-Unis sur les terres turques avait été légère, et les Américains avaient été les plus ardents défenseurs de l’entrée de la Turquie – qui le désirait tant - dans l’Union européenne. Mais soudain, cette relation, qui avait si bien servi les Turcs, ne les intéressait plus désormais. Quand les islamistes «modérés» (chose qui n’existe pas, comme on devrait le comprendre maintenant) se révoltèrent contre la Pax Americana, les séculiers regardèrent ailleurs et autorisèrent ce nouvel antiaméricanisme. Les sondeurs d’opinion qui s’adressèrent aux Turcs trouvèrent un peuple en détresse, avec une économie dans les cordes, et un régime politique contraint d'affronter un monde qu’il connaissait mal, loin des certitudes simples du kémalisme, mais sans nouveaux instruments ni boussole politiques. Les Turcs réaliseront bientôt qu’aucune dose d’antiaméricanisme ne convaincra les gardiens de l’Europe de les laisser entrer.
NOUS ETIONS TOUS AMÉRICAINS
L’introduction du rapport Pew donne le ton de l’étude toute entière. La guerre en Iraq, soutient-il, «a élargi la faille entre les Américains et les Européens de l’Ouest» et «enflammé encore davantage le monde musulman». Les implications sont claires : les Etats-Unis étaient dans une meilleure situation avant «l’unilatéralisme» de Bush. Dans leur hubris [démesure], les Etats-Unis auraient provoqué cet antiaméricanisme. Telles sont les utilisations politiques de ce nouveau sondage.
Mais ces sentiments prévalent depuis longtemps en Jordanie, en Égypte et en France. Durant les années 1990, personne, en Égypte, ne parlait favorablement des Etats-Unis. C’est à cette époque que les islamistes égyptiens prirent la route de Hambourg et de Kandahar, pour tramer une horrible conspiration contre les Etats-Unis. Et c’est dans les années 1990, pendant la ruée sur la Bourse, quand les prophètes de la globalisation prêchaient le triomphe du modèle économique des Etats-Unis sur les versions protectionnistes du marché dans des pays comme la France, que l’anti-américanisme devint l’idéologie incontestée de la vie publique française. Les Américains étaient des barbares, ils constituaient une menace pour la cuisine française et pour leur chère langue. Les fonds de pension américains acquéraient leurs actions et les spéculateurs de Wall Street en raflaient les gains. Les Etats-Unis emprisonnaient bien trop de gens et exécutaient trop de criminels. Toutes ces opinions se développèrent au cours d’une décennie où les Américains sont aujourd'hui censés avoir été aimés et incontestés sur les rivages étrangers.
On a fait grand cas de la sympathie pour les Etats-Unis, exprimée par les Français immédiatement après les attaques du 11 septembre, telle qu’incarnée dans le fameux éditorial du rédacteur en chef du Monde, Jean-Marie Colombani, «Nous sommes tous Américains». On a également fait grand cas de la rapidité avec laquelle les Etats-Unis ont dilapidé ce capital de sympathie dans les mois qui ont suivi. Mais même la rubrique de Colombani, écrite en un jour aussi brûlant, n’était pas le pur message de sympathie que suggère son titre. Même ce jour-là, Colombani écrivit que les Etats-Unis récoltaient la tempête que leur avait attirée leur «cynisme» ; il ressassait l’accusation éculée selon laquelle Osama ben Laden avait été créé et nourri par les services secrets des Etats-Unis.
Colombani rétracta rapidement le peu de sympathie qu’il avait exprimé quand, en décembre 2001, il revint avec une lettre ouverte à «nos amis américains» et, peu après, avec un petit livre, Tous Américains ? Le monde après le 11 septembre 2001. Àlors, déjà, la sympathie s’était dissipée, et le ton était celui d’un jugement et d’une désapprobation agressifs. Il n’y avait rien à admirer chez les Etats-Unis de Colombani, qui s’étaient moqués du monde et avaient été indifférents à la primauté de la loi. Colombani décrivait la république des Etats-Unis comme une entreprise chrétienne fondamentaliste, ses magistrats, comme trop profondément attachés à la peine de mort, sa police comme cruelle envers sa population noire. Une république de ce genre ne pouvait pas entreprendre une campagne contre l’islamisme avec bonne conscience. On ne peut pas, écrivait Colombani, se battre contre les Talibans et, en même temps, essayer d’introduire des prières dans ses écoles ; on ne peut pas s’efforcer de réformer l’Arabie saoudite et, en même temps, refuser d’enseigner le darwinisme dans les écoles de la «Bible Belt» ([littéralement, 'ceinture de la Bible'] région du sud des Etats-Unis caractérisée par son fondamentalisme) ; on ne peut pas non plus dénoncer les exigences de la sharia (loi islamique) et, en même temps, refuser de mettre hors la loi la peine de mort. Sans aucun doute, ajoute-t-il, les Etats-Unis ne peuvent pas se battre contre les Talibans avant de se battre contre la bigoterie qui fait des ravages au cœur même des Etats-Unis. En réalité, les Etats-Unis n’avaient pas épuisé le capitale de sympathie de Colombani ; jamais, depuis le début, le journaliste n’avait éprouvé cette sympathie.
Colombani était loin d'être le seul intellectuel français à éprouver de l’hostilité envers les Etats-Unis. Le 3 novembre 2001, l’écrivain et expert Jean Baudrillard se laissait aller à l'expression d'une pensée d’un cynisme stupéfiant. Il voyait dans les auteurs des attaques du 11 septembre les exécutants de ses rêves et des rêves d’autres comme lui. Il attribuait à ces attaques une sorte de mandat universel : «Comme nous avons rêvé de cet événement! écrivait-il. Et comme le monde entier sans exception a rêvé de cet événement! Car personne ne peut s’empêcher de rêver de la destruction d’une puissance qui est devenue hégémonique… C’est eux [les terroristes] qui ont agi, mais c’est nous qui avons voulu leur acte.» [1]. Précaution et fausse sympathie mises à part, Baudrillard voyait dans les terribles attaques contre les Etats-Unis un «objet de désir». Les terroristes avaient su exploiter une «complicité profonde», sachant parfaitement bien qu’ils réalisaient les aspirations cachées d’autres, opprimés par l'autorité et la puissance des Etats-Unis. Pour lui, la moralité du type de celle des Etats-Unis était une imposture, et le terrorisme dont ils avaient été la cible était une réponse légitime aux injustices de la «globalisation».
Dans le paysage intellectuel de son pays, Baudrillard n’était pas un solitaire. Tout au long des années 1990, une lutte avait fait rage, opposant la globalisation, dirigée par les Etats-Unis - (avec ses dépenses gouvernementales peu élevées : un axe Wall Street–Secrétariat au trésor, tricheur et sans pitié, ardent partisan d'une plus grande discipline du marché et d'horaires de travail relativement longs pour les ouvriers) -, à la politique économique protectionniste de la France. La priorité que les Etats-Unis donnaient à la liberté [d'entreprise] livrait une féroce bataille à l’engagement français en faveur de la justice.
Pour garder la sympathie de la France, et celle du Monde, les Etats-Unis auraient dû tendre l’autre joue aux meurtriers de Al-Qaida, épargner les Talibans et entrer dans un dialogue culturel de haut niveau avec le monde musulman. Mais qui a besoin d'un taux élevé d'approbation à Marseille ? La jalousie envers la puissance des Etats-Unis et leur universalisme est la passion principale de la vie intellectuelle française. Ce n’est pas «essentiellement Bush» qui a retourné la France contre les Etats-Unis. L’ancien ministre des affaires étrangères socialiste, Hubert Védrine, avait la même tendance antiaméricaine que son successeur, le grandiloquent et creux Dominique de Villepin. C’est Védrine, il faut le rappeler, qui, à la fin des années 1990, avait surnommé les Etats-Unis «hyper-puissance». Il l’avait fait avant la guerre contre le terrorisme, avant la guerre en Iraq. Il l’avait fait sur la toile de fond d’un ordre international plus préoccupé d’économie et de marchés que de puissance militaire. Contrairement à son successeur, Védrine avait au moins l’honnêteté de reconnaître qu’il n’y avait rien d’extraordinaire dans la façon dont les Etats-Unis exerçaient leur puissance à l’étranger, ou dans la réponse de la France à cette primauté. La France, observait-il, aurait pu également être aussi dominatrice si elle avait le poids et les moyens des Etats-Unis.
Son successeur donna au ressentiment de la France des prétentions hautement morales. A un certain moment, Villepin apparut même évasif sur le point de savoir s’il préférait une victoire des Etats-Unis ou de l’Iraq dans l'affrontement entre le régime de Saddam Hussein et celui des Etats-Unis. L’antiaméricanisme laisse libre cours au fantasme français de grandeur passée, et permet aux enfants musulmans non désirés de la France des exigences à l'égard de la vie politique d’un pays qui ne sait pas quoi faire d’eux.
LE FARDEAU DE LA MODERNITÉ
Apporter le modernisme à ceux qui le veulent mais, en même temps, s’insurgent contre lui, représenter et incarner tant de choses que le monde désire et craint – tel est le fardeau américain. Les Etats-Unis se prêtent à des interprétations contradictoires. Pour les Européens, et pour les Français en particulier, amoureux de leur laïcité (sécularisme), les Etats-Unis sont religieux à l'excès, au point d'en être presque embarrassants, tant leur culture est imprégnée de symbolisme sacré. Dans le monde islamique, le fardeau est exactement inverse: là, les Etats-Unis scandalisent les dévots. Leur message représente rien moins qu’un affront aux gens pieux et une tentation pour les jeunes, crédules et impressionnables. Selon le sondage de la BBC, en juin, 78% des Français interrogés définissent les Etats-Unis comme un pays «religieux», alors qu’à peine 10% des Jordaniens leur décernent ce label. Religieux pour les partisans de la laïcité, infidèles pour les dévots – telle est la manière dont les Etats-Unis sont perçus dans les pays étrangers.
Tant de peuples ont les Etats-Unis dans la peau. Leur fureur est curieusement dérivée de cette même attraction. Prenons le cas du royaume saoudien, un pays où l’antiaméricanisme est virulent. Les Etats-Unis ont aidé à inventer le monde saoudien moderne. La Arabian American Oil Company – qui est pratiquement un État dans l’État – tira l’enclave désertique de son insularité, lui donna des compétences et la fit entrer dans le XXe siècle. Tout au fond de l’antiaméricanisme de l’Arabie saoudite d’aujourd’hui, un observateur peut facilement discerner la dépendance de l’élite saoudienne de sa relation avec les Etats-Unis. C’est à l’image des faubourgs et des agglomérations urbaines des Etats-Unis que les villes saoudiennes sont dessinées. C’est sur les campus de Harvard, de Princeton et de Stanford que l’élite dirigeante est formée et éduquée.
Après le 11 septembre 2001, les élites saoudiennes ont pris peur à la pensée que leurs liens avec les Etats-Unis pourraient être ébranlés et que leur monde serait relégué à ce qu’ils ont chez eux. Des éléments américains ont été adoptés avec ardeur par une portion influente de la société saoudienne. Pour beaucoup, c'était l'Amérique qu'ils trouvaient lorsqu'il étaient détachés de leur maison, de leur famille et de prohibitions séculaires. Aujourd’hui, une sortie à Riyad est moins un voyage au désert qu’au centre commercial et chez Starbucks.
Au milieu d’une tirade antiaméricaine sur les attitudes des Etats-Unis, un universitaire de Riyad était tout heureux de me faire savoir que son fils cadet, né aux Etats-Unis, avait soudain déclaré ne plus vouloir fréquenter les MacDonalds, à cause du soutien des Etats-Unis à Israël. Le message était plaintif et peu convaincant ; la résolution donnée pour justifier le boycott avait toutes les chances de ne pas tenir la route. Le destin d'une civilisation à l'ombre portée tellement immense, est d'être à la fois imitée et mal aimée. Les Etats-Unis sont voués à figurer dans la politique – et dans l’imagination – des étrangers même quand les Américains croient (à juste titre) ne pas être impliqués dans les affaires d’autres pays.
Dans une série de remarques à l’astuce lancinante faites au New Yorker, dans les jours qui suivirent les attaques terroristes du 11 septembre, le dramaturge égyptien Ali Salem – un esprit libre, en conflit avec la classe intellectuelle de son pays, et un non-conformiste qui a voyagé en Israël, écrit sur le séjour qu'il y fit et sur son acceptation de ce pays – a pénétré au cœur du phénomène antiaméricain. Il pensait sans aucun doute à la réaction de son pays à l'égard des Etats-Unis, mais ce qu’il dit est valable bien au-delà de l’Égypte.
Les gens disent que les Américains sont arrogants, mais ce n’est pas vrai. Les Américains profitent de la vie, ils sont fiers de leur existence, et ils se vantent de leurs inventions merveilleuses, qui ont rendu la vie tellement plus facile et commode. Il est très difficile de comprendre le mécanisme de la haine, parce qu’on finit par recourir à la logique. Mais essayer de comprendre cela par la logique revient à mesurer une distance en kilogrammes… Ceux [qui critiquent] sont des jaloux. Pour eux, la vie est un fardeau insupportable. Le modernisme est la seule issue. Mais le modernisme effraye. Il signifie que nous devons affronter la compétition. Il signifie que nous ne pouvons pas tout expliquer par des théories de conspiration. Bernard Shaw l’a très bien dit, vous le savez. Dans la préface de «Sainte Jeanne d’Arc», il affirme que la seule raison pour laquelle Jeanne d’Arc fut brûlée, c'est parce qu'elle était douée. Le talent suscite l'envie dans les cœurs de ceux qui n’en ont pas.
Ce type de jalousie ne peut être calmé. Par exemple, il n’y a pas moyen de faire démordre les Jordaniens de leur antiaméricanisme. Dans le sondage de la BBC, 71% des Jordaniens pensaient que les Etats-Unis étaient plus dangereux pour le monde que Al-Qaida. Mais la Jordanie a été l'un des rares bénéficiaires, aux plans politique et économique, d’un accord de libre [échange] commercial avec les Etats-Unis, privilège qu'ils n'accordent qu’à une poignée de nations. Un nouveau monarque, le roi Abdallah II, ayant accédé au trône, l’accord de libre échange commercial était un investissement de la Pax Americana sur son règne et sur la modération de son régime. Mais ce marché avec la dynastie hachémite n’a pas influencé la classe intellectuelle ni n’a fait évoluer les masses jordaniennes. Sur les questions irakienne et palestinienne, depuis plus d’une génération, les Jordaniens n’ont rien trouvé d'aimable à dire à propos des Etats-Unis. Si l'on considère la Jordanie sous l'angle des rapports de bon voisinage, le royaume est bienveillant et indulgent, mais la vie politique y est étouffante et tendue.
S'agissant des Etats-Unis, les Jordaniens se sont souvent adressés à leurs dirigeants pour exprimer leur insatisfaction de la qualité de la vie publique et des performance de l'économie du pays. Un sondeur d’opinion qui s’aventure en Jordanie doit comprendre l’humeur du pays, cerné par la pauvreté et éclipsé par des puissances qui disposent de davantage de ressources, tout autour de lui : l’Iraq à l’est, Israël à l’ouest, et la Syrie et l’Arabie saoudite à l’horizon. La Jordanie s’est toujours sentie déshéritée. La trinité Dieu-pays-roi fait qu’une bonne partie de la vie politique du pays échappe à tout examen et à toute discussion. L’antiaméricanisme émane de cette situation politique et se confond avec elle.
Le modernisme s’accompagne des Juifs. Ils en ont été les vecteurs et les bénéficiaires, et ils l'ont payé cher. Ils ont été taxés de cosmopolitisme : l’historien Isaac Deutscher avait raison quand il disait que les autres peuples ont des racines, mais que les Juifs ont des jambes. Aujourd’hui, les Juifs jouent un rôle spécial dans la vie publique et dans la culture des Etats-Unis, et l’antiaméricanisme va de pair avec l'antisémitisme. Dans le monde islamique, et aussi dans certains cercles européens, la puissance des Etats-Unis est considérée comme asservie à l’influence juive. Il suffit de voir, par exemple, l’obsession des médias arabes basés à Londres concernant les origines des néo-conservateurs – comme l’ancien président du Defense Policy Board, Richard Perle et le vice-secrétaire à la défense Paul Wolfowitz – dans l’élaboration de la politique étrangère des Etats-Unis. Les néo-conservateurs avaient répondu : présent pour sauver les Bosniaques et les Kosovars (musulmans), mais les réactionnaires des pays musulmans ne l’avaient pas remarqué. Selon ce commentaire arabe, si les Etats-Unis étaient laissés à eux-mêmes, ils seraient impartiaux et ils en viendraient à une approche équilibrée du monde arabo-musulman. Cette lecture n’est rien d’autre qu’une version modernisée de la vision du monde du faux infâme que constituent les Protocoles des Sages de Sion. Mais cette vision des choses est celle d'hommes et de femmes qui insistent sur leur identification au monde moderne.
Il y a un siècle, dans une nouvelle intitulée «Jeunesse», le grand auteur britannique Joseph Conrad saisit, dans son style incomparable, le tumulte qui s'élève lorsqu'un monde moderne s’oppose à de plus anciennes civilisations et trouble leur paix. Dans le récit, Marlowe, double littéraire et voix de Conrad, parle de la frénésie [qui anime ceux qui] se jettent sur l’Orient et le perturbent. «Et alors, avant que je puisse ouvrir la bouche, l'Orient me parla, mais c’était avec une voix occidentale. Un torrent de mots se répandait dans le silence énigmatique, fatidique, des mots étrangers, chargés de colère, mêlés de mots, et même des phrases entières en bon anglais, chose moins étrange mais encore plus surprenant. La voix jurait et maudissait avec violence ; elle trouait la paix solennelle de la baie d’une volée d’injures. Elle commença par me traiter de porc…»
Aujourd’hui, les Etats-Unis apportent les troubles de la modernité dans des lieux antiques – en Orient et dans des régions de l'ancienne Europe. Il y a, chez les Etats-Unis, énergie et force. Et il y a de la résistance et du ressentiment – et aussi de l’émulation - dans des régions plus anciennes, accrochées à la délicate recherche d'équilibre des Etats-Unis, plus jeunes, qui ne se contentent pas encore de faire la paix avec les peines, les limitations et les tyrannies traditionnelles. L’interprète sensible de son pays, qu’est le Français Dominique Moïsi, racontait récemment l’histoire d’un simple paysan que était mélancolique la chute de la statue de Saddam Hussein, le 9 avril [2003], sur la place Firdos de Bagdad. La France s’était opposée à cette guerre, mais ce Français exprimait un sentiment de frustration de ce que son pays était resté en dehors de cette histoire grisante de libération politique. Une société comme la France, avec son histoire révolutionnaire, aurait dû aider à renverser la tyrannie à Bagdad, mais elle n’en fit rien. Au lieu de cela, un câble attaché à un tank des Etats-Unis avait renversé la statue, provoquant le délire de la foule. La nouvelle histoire en train de s’écrire était clairement une création américaine (et britannique). Ce sont des soldats de Burlington dans le Vermont, de Linden dans le New Jersey, et de Bon Aqua dans le Tennessee – je mentionne nommément ces villes parce qu’elles sont les villes natales de trois soldats qui ont été tués dans la guerre d’Iraq – qui ont traversé le désert pour écrire cette nouvelle histoire et en payer le prix.
Les Etats-Unis ne doivent pas se soucier des états d'âme et d'sprit dans les pays étrangers. Si les Allemands veulent utiliser l’antiaméricanisme pour s’absoudre - eux et leurs parents - des grands crimes de la deuxième Guerre mondiale, ils le feront, quoi que disent ou fassent les Etats-Unis. Si les Musulmans croient vraiment que leur long hiver de déclin est la faute des Etats-Unis, aucune campagne de diplomatie publique ne les délivrera de cette incohérence. À l’âge de la Pax Americana, il est écrit, décrété par le destin, ou maktoub (comme diraient les Arabes) que les comploteurs et les prêcheurs se lèveront contre les Etats-Unis – avec des phrases entières en bon argot américain.
Fouad Ajami *
© Foreign Policy pour l'original anglais, et upjf.org pour la traduction française.
* Fouad Ajami est professeur titulaire de la chaire Majid Khadduri à la School of Advanced International Studies de la Johns Hopkins University. Il contribue à l’édition du U.S. News & World Report.
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Note de la Rédaction d'upjf.org
[1] Ce passage choquant figure dans les 4ème et 5ème alinéas du texte de l'article, qu'on trouve mis en ligne sur pas mal de sites Web, dont, entre autres :
www.egs.edu/faculty/baudrillard/baudrillard-the-spirit-of-terrorism-french.html;
www.homme-moderne.org/societe/philo/baudril/espriter.html;
www.patricksimon.com/esprit%20du%20terrorisme.pdf;
www.dmi.ubi.pt/Modernismo/Jean.htm;
humanities.psydeshow.org/political/baudrillard.htm;
www.mafhoum.com/press2/72P9.htm;
textz.gnutenberg.net/textz/baudrillard_jean_l-esprit_du_terrorisme.txt).
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Mis en ligne le 26 septembre 2003 sur le site www.upjf.org











