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Critique du livre d'Emmanuel Todd, Michel-Louis Levy
Critique du livre d'Emmanuel Todd, Michel-Louis LevyRepris du site Primo-Europe, avec l'aimable autorisation de Pierre Lefèvre
www.primo-europe.org/docs.php?numdoc=Do-13066367
Emmanuel Todd, Après l’Empire. Essai sur la décomposition du système américain
Emmanuel Todd fut mon collègue à l’INED, où, après qu’il ait quitté son emploi de critique au Monde des livres, je l’avais fait entrer, sur recommandation d’Hervé Le Bras, du temps qu’ils publiaient ensemble L’invention de la France (1981). Né en 1951, petit-fils du poète Paul Nizan et fils du reporter Olivier Todd, ayant fait ses études à Sciences Po, complétées par un doctorat d'histoire à Cambridge, le jeune Todd, qui avait flirté avec le Parti communiste, s’était signalé, en 1976, par son essai chez Robert Laffont, intitulé La chute finale, par allusion ironique au refrain de «L’Internationale». Le côté prophétique de cet ouvrage, dont le sous-titre était "Essai sur la décomposition de la sphère soviétique", apparut progressivement, au long des années qui s’achevèrent, en effet, par la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989), puis de l’Union soviétique (décembre 1991). Mais la notoriété ne lui viendra que plus tard, quand une autre de ses formules, «la fracture sociale», fut reprise par Jacques Chirac pour sa campagne présidentielle victorieuse de 1995.
Todd se veut à la fois historien et anthropologue de la famille. Plus précisément, il cherche à expliquer les événements, tant historiques que contemporains, par les structures familiales en vigueur dans les sociétés concernées. Il en tire de séduisantes analyses, par exemple, sur le statut comparé des immigrés en France, en Angleterre et aux États-Unis (Le destin des immigrés, Seuil, 1994). Mais comme il est la seule référence de sa typologie des structures familiales, ses prophéties ressemblent plus à celles d’un astrologue ou d’une cartomancienne qu’à celles d’un météorologue : ses prophéties ont l’air fondées sur de solides théories, mais elles n’ont, en fait, comme caution que ses précédentes prédictions.
Vingt-six ans après La chute finale, Todd choisit donc de faire un clin d’œil à son succès de jeunesse, en publiant, à l’été 2002, chez Gallimard, Après l’Empire. Essai sur la décomposition du système américain. On aurait tort de voir là une simple facilité inspirée par la symétrie entre les deux anciennes « hyperpuissances ». Todd est effectivement fasciné par la décomposition des systèmes politiques. Il m’a un jour donné un exemplaire (Bouquins, 1983) de la célèbre Histoire du déclin et de la chute de l'empire romain, par Edward Gibbon (1737-1794), en m’assurant qu’il en avait un autre exemplaire et n’utilisait d’ailleurs que l’original anglais. Sous les gouvernements d’Edith Cresson et de Pierre Beregovoy (1991-1993), il annonçait à ceux qui gardaient encore quelque illusion la fin de la maison Mitterrand, qui « comme le poisson, pourrissait par la tête ».
Le problème est que le déclin de l’Empire romain prit plusieurs siècles, tandis que la déroute socialiste fut consommée en quatre ans. Que l’hyperpuissance américaine soit un moment de l’histoire, que beaucoup de faiblesses la menacent, nul n’en disconviendra. Son déclin est-il pour autant imminent ? Ou n’y a-t-il, dans l’annonce de sa prochaine «décomposition» qu’un «coup» éditorial, utilisant et renforçant la vague anti-américaine qui submerge la France depuis les attentats du World Trade Center ?
Voyons de plus près. Todd n’y va pas par quatre chemins.
Le chapitre 1er s’intitule «Le mythe du terrorisme universel». Il y dénonce une vision catastrophiste des méfaits de la mondialisation économique, à laquelle il oppose deux progrès certains : «la généralisation de l’alphabétisation de masse et la diffusion du contrôle des naissances». Dans ce contexte, il n’y aurait pas de terrorisme proprement islamique : la crise des pays musulmans n’est pas différente de celle d’autres pays ayant parcouru ou parcourant la même transition démographique. Les assurances de Todd ont de quoi donner le frisson : «Arabie saoudite et Pakistan seront, pour au moins deux décennies, des zones dangereuses, où l’instabilité devrait s’accroître dans des proportions importantes […] Mais on ne peut en aucune manière [en] déduire l’existence d’un terrorisme universel. Une bonne partie du monde musulman est déjà en voie d’apaisement.»
Le chapitre 2 enchaîne sur «la grande menace démocratique». Bien loin de conduire à un apaisement général des relations entre les peuples, la généralisation de la démocratie, qui ne se fait pas partout au même rythme ni sous la même forme, exacerbe les disparités anthropologiques et les inégalités économiques, mais surtout inquiète les Etats-Unis, qui auraient «besoin d’un niveau de désordre [pour justifier leur] présence politico-militaire dans l’Ancien Monde».
Todd étudie ensuite (chapitre 3) «la dimension impériale». Il tire de l’expérience de l’Empire romain l’enseignement suivant : «L’empire naît de la contrainte militaire [qui] permet l’extraction d’un tribut qui nourrit le centre, [lequel] finit par traiter les peuples conquis comme des citoyens ordinaires et les citoyens ordinaires comme des peuples conquis, [et par développer] un égalitarisme universaliste, dont l’origine n’est pas la liberté de tous mais l’oppression de tous». Les États-Unis, dit l’auteur, ne seront pas un Empire, parce que «leur pouvoir de contrainte est insuffisant et leur universalisme idéologique est en déclin».
La démonstration commence au chapitre 4, «la fragilité du tribut», qui part du postulat que «l’appareil militaire américain est surdimensionné pour assurer la sécurité de la nation, mais sous-dimensionné pour contrôler un empire». Ceux qui sont à jamais reconnaissants à l’armée américaine de les avoir libérés de la terreur nazie, puis d’avoir contenu et supprimé la menace soviétique, s’indigneront des restes de réflexes communistes de Todd, qui minimise les qualités militaires des Etats-Unis, écrit par exemple que «la vérité stratégique de la seconde Guerre mondiale est qu’elle a été gagnée, sur le front européen, par la Russie», ou qu’«en Corée, l’Amérique n’a qu’à moitié convaincu, et au Vietnam pas du tout». Tout cela pour aboutir à la seule thèse, sinon convaincante, du moins intéressante de l’ouvrage, qui relie l’effort militaire des États-Unis et le «tribut» qu’ils imposent au monde, le financement de son énorme déficit commercial. Après «l’effondrement de l’empire soviétique, les États-Unis ont loyalement joué le jeu de la désescalade [mais] cette tendance a échoué par étapes. Entre 1997 et 1999, le déficit commercial explose. Entre 1999 et 2001, l’Amérique amorce sa remilitarisation […] Le re-développement des forces armées américaines découle d’une prise de conscience de la vulnérabilité économique croissante des Etats-Unis. La hausse de 15% des dépenses militaires, annoncée par George W. Bush, a procédé de choix antérieurs à l’affaire du 11 septembre.» Dans ce «tribut», les ventes d’armes et le contrôle des ressources pétrolières jouent un rôle important mais l’essentiel est «spontané» : «c’est le mouvement du capital financier qui assure l’équilibre de la balance des paiements américaine». Le monde entier prête aux Etats-Unis, qui vivent à crédit. Et la part de la finance dépasse désormais celle de l’industrie dans la vie économique européenne. Du coup, «l’investissement en capital devra donc, d’une façon ou d’une autre, être vaporisé». Et l’auteur de citer l’explosion de la bulle «nouvelle économie», la disparition d’Enron, l’implosion d’Andersen, le scandale du Crédit Lyonnais, la déroute de Jean-Marie Messier… «Nous ne savons pas encore comment, et à quel rythme, les investisseurs européens, japonais et autres seront plumés, mais ils le seront», d’autant que «notre servitude volontaire» s’atténue, dépités que nous (les autres pays riches) sommes de nous voir «traités comme des sujets de deuxième catégorie – parce que le recul de l’universalisme est, malheureusement pour le monde, la tendance idéologique centrale de l’Amérique actuelle».
Autant ce chapitre 4 fait réfléchir, parce qu’il cherche à donner un sens à des événements réels, autant le chapitre 5, précisément consacré au «recul de l’universalisme», déçoit. Pour tout dire, il est franchement fumeux, sans doute parce que Todd cherche à tout prix à faire entrer des faits arbitraires (parce qu’il est seul maître de leur définition) dans sa théorie des systèmes familiaux (Il annonce d’ailleurs «un ouvrage à venir sur L’origine des systèmes familiaux», dont il y a lieu d’être inquiet). Todd prétend que l’«universalisme interne», concernant les minorités noire, hispanique et indienne des Etats-Unis, recule. Soit, bien qu’on puisse être persuadé du contraire. C’est alors que cela se gâte. «L’universalisme externe» concerne les Juifs. Le passage correspondant commence par «La fidélité de l’Amérique à Israël constitue un véritable mystère pour les spécialistes de l’analyse stratégique», continue par des sophismes indignes d’un mauvais «café du commerce» (par ex : «La faiblesse de l’armée de terre américaine, si lente, et de plus incapable d’accepter des pertes, implique de plus en plus l’utilisation systématique de contingents alliés, ou même mercenaires, pour les opérations au sol»), puis par des considérations sur le «lobby juif», le «non-lobby arabe», l’appui traditionnel des Juifs américains, plutôt démocrates, celui de la droite républicaine néo-chrétienne… L’antisémitisme n’est pas loin quand Todd écrit : «Parce qu'Israël tourne mal, au moment où elle-même tourne mal, l’Amérique approuve son comportement de plus en plus féroce vis-à-vis des Palestiniens». Il finit par une énormité : «La logique profonde du comportement américain [réside dans] «l’incapacité des Etats-Unis à percevoir les Arabes comme des êtres humains en général». La preuve qu’il s’agit bien d’antisémitisme, c’est que Todd se livre alors à une psychanalyse personnelle, relatant «une conversation ancienne avec l’un de ses grands-pères, américain d’origine juive autrichienne», qui lui aurait révélé «son anxiété persistante : la pression raciale de la société américaine lui rappelait désagréablement la Vienne de son adolescence. Jamais je n’ai observé, dans la partie juive française de ma famille, ce genre d’inquiétude». Peut-être l’a-t-il plus récemment observée ! Bref «L’Amérique affaiblie et improductive de l’an 2000 n’est plus tolérante».
La malveillance tourne au délire au chapitre 6, clairement intitulé «Affronter le fort, ou attaquer le faible». Les Etats-Unis, drogués par l’effondrement définitif de la Russie et par l’afflux des capitaux, s’abandonnent au laisser-aller. Loin des conseils de Zbigniew Brzezinski (isoler la Russie, se concilier les autres), ils adoptent «un comportement erratique», qui «présente toutes les apparences de l’irrationalité» parce qu’« il est parfaitement évident que l’agressivité américaine renforce les communismes absurdes, tout comme elle fige le régime irakien, ou conforte la position des conservateurs antiaméricains en Iran. Le but est d’entretenir l’illusion d’une planète instable, dangereuse, qui aurait besoin d’eux pour sa protection.» Depuis le 11 septembre, les dirigeants américains mettent en scène le «micromilitarisme théâtral [qui vise à] démontrer la nécessité de l’Amérique dans le monde en écrasant lentement des adversaires insignifiants» et font une «fixation» sur le monde musulman, faite de trois obsessions, le statut de la femme, le pétrole et la faiblesse militaire, qui en fait une cible préférentielle. Mais il n’y a là que rêverie : «la vérité est que les Etats-Unis ont perdu le contrôle de l’Iran et de l’Irak. L’Arabie saoudite est en train de leur échapper […] Aucune armada aéronavale ne peut indéfiniment maintenir, à une telle distance des Etats-Unis, une suprématie militaire sans le soutien des nations locales. Les bases saoudiennes et turques sont techniquement plus importantes que les porte-avions américains». Bref, «l’option anti-arabe des Etats-Unis est une solution de facilité [ce qui] conduit à des difficultés aggravées dans les domaines où il aurait vraiment fallu agir […] rebâtir une industrie, payer le prix d’une véritable fidélité des alliés, oser affronter le véritable adversaire stratégique russe, imposer à Israël une paix équitable».
Les deux derniers chapitres 7 et 8 sont consacrés à la Russie et à l’Europe, candidats d’autant plus sérieux à la concurrence de l’hégémonie américaine qu’ils sauront s’unir et s’associer la Grande-Bretagne. L’ancien prophète de «la chute finale» reprend du service et examine les caractéristiques démographiques et anthropologiques (au sens qu’il donne à ce mot) de la Russie, pour conclure de façon optimiste que, «couplé à la faiblesse, qui interdit les rêves de domination, l’universalisme russe ne peut que contribuer positivement à l’équilibre du monde.» L’ancien adversaire du traité de Maastricht chante maintenant les mérites de l’euro, dont la sphère d’influence va progressivement absorber la Turquie, la Pologne et le Royaume-Uni.
Ce dernier pronostic est symbolique de l’intérêt et des limites de l’ouvrage, comme des précédents du même auteur. Ses analyses semblent fondées et ses avertissements plausibles, mais rien ne permet d’en calculer l’échéance, demain ou à la prochaine génération, ni d’imaginer quelles péripéties peuvent les remettre en cause. Page 213, il y a ainsi la phrase suivante (écrite en 2002, rappelons-le) : «Que se passerait-il si l’Europe, puissance économique dominante pour la Turquie, faisait pression sur cette dernière pour qu’elle n’autorise pas l’armée américaine à utiliser la base d’Incirlik dans le cadre d’une agression contre l’Irak ? Aujourd’hui ? Demain ? Après-demain ? Un alignement de la Turquie sur l’Europe aboutirait, pour l’Amérique, à une chute dramatique de son potentiel militaire au Proche-Orient. Les Européens actuels ne conçoivent pas de tels scénarios, les Américains les imaginent». La question était pertinente, puisqu’en mars 2003, le scénario s’est joué, avec ou sans «pression» européenne. Mais le «potentiel militaire américain» a su s’adapter.
Le mérite du livre de Todd est donc d’attirer l’attention sur la fragilité de la position américaine, assise sur une confiance excessive dans le dollar et sur la crainte de l’armée américaine, plus que sur la solidité de l’économie des États-Unis et la pertinence de leur stratégie politique. Mais en délirant sur des évolutions imaginaires, il exagère abusivement les risques d’effondrement à court terme des Etats-Unis – par une analogie absurde avec l’Union soviétique – et renforce l’anti-américanisme ambiant. Il a joué ainsi un rôle néfaste quand la «marche au veto» de Chirac et Villepin a rencontré un grand soutien de l’opinion publique «munichoise» lors de l’intervention américaine en Irak.
Dans sa conclusion, Todd persiste et signe : «aucune menace globale ne requiert une activité particulière des Etats-Unis pour la protection des libertés. Une seule menace de déséquilibre global pèse aujourd’hui sur la planète : l’Amérique elle-même, qui de protectrice est devenue prédatrice […] Ne pouvant contrôler les vraies puissances de son temps – tenir le Japon et l’Europe dans le domaine industriel, casser la Russie dans le domaine du nucléaire militaire – l’Amérique a dû, pour mettre en scène un semblant d’empire, faire le choix d’une action militaire et diplomatique s’exerçant dans l’univers des non-puissances : l’«axe du mal» et le monde arabe, deux sphères dont l’intersection est l’Irak […] L’Amérique n’est pas une hyperpuissance. Elle ne peut, au stade actuel, terroriser que des nations faibles. Pour ce qui concerne les affrontements réellement globaux, c’est elle qui est à la merci d’une entente entre Européens, Russes et Japonais.» Ceci dit, «l’économie américaine est souple par nature, et l’on peut envisager avec confiance une adaptation rapide, bénéfique à l’ensemble du système mondial […] Ce dont le monde a besoin, ce n’est pas que l’Amérique disparaisse, mais qu’elle redevienne elle-même, démocratique, libérale et productive […] » Vous êtes soulagé ? lisez la suite : «Osons devenir forts en refusant le militarisme et en acceptant de nous concentrer sur les problèmes économiques et sociaux internes de nos sociétés. Laissons l’Amérique actuelle, si elle le désire, épuiser ce qui lui reste d’énergie dans sa «lutte contre le terrorisme», ersatz de lutte pour le maintien d’une hégémonie qui n’existe déjà plus. Si elle s’obstine à vouloir démontrer sa toute-puissance, elle n’aboutira qu’à révéler au monde son impuissance.»
Dans son numéro 123 de janvier-février 2003, la revue Le Débat a fait discuter le livre de Todd par quatre experts, deux économistes, un philosophe et un homme politique.
Jean-Luc Gréau conteste l’idée que l’économie américaine serait globalement improductive mais reconnaît que «le déficit extérieur américain […] fait courir les plus grands risques au système économique et financier mondial». Il craint une grave crise de défiance qui pourrait conduire à une profonde récession mondiale. Mais il craint aussi, symétriquement, la dépendance de l ‘Europe vis-à-vis de l’Amérique, ce qui lui fait finalement écrire ironiquement qu’ «il existe de puissantes raisons pour écrire un autre ouvrage intitulé : Après l’Europe».
Jean Heffer démolit consciencieusement le livre de Todd et tient un langage de bon sens : «Je ne pense pas qu’une Europe forte doive se construire contre les États-Unis».
Philippe Raynaud est encore plus sévère. Il reste en particulier «perplexe» devant la sérénité avec laquelle Emmanuel Todd voit «dans Al-Qaida, une microstructure groupusculaire agissant dans un monde musulman voué à la démocratie grâce aux effets combinés de l’alphabétisation et de la baisse de la fécondité […] Il m’est arrivé de me demander si je vivais dans le même monde qu’Emmanuel Todd». «Même si je suis parfois perplexe devant l’évolution de la politique d’Israël et de son grand allié, il me paraît assez surprenant de leur attribuer la responsabilité principale dans la virulence de l’idéologie «antisioniste».
Finalement, le seul critique favorable au livre de Todd, c’est Hubert Védrine, qui en profite pour s’expliquer sur le terme d’ «hyperpuissance», dont il a qualifié les Etats-Unis et qui pose deux questions : «Comment être l’allié des Etats-Unis, comment les approuver ou les soutenir sans être entraînés là où nous ne voudrions pas aller ? En sens inverse, comment leur résister ou les influencer, sur la base de quels points d’appui ?»
Invité à répondre, Emmanuel Todd prend acte de l’accord de Védrine, et minimise les critiques de Gréau. Son principal désaccord avec celui-ci porte sur la fascination avec laquelle l’Europe copierait les Etats-Unis : «les sociétés ne sont pas de même nature», tranche-t-il. Il «se paye» ensuite Philippe Raynaud : «Il a raison, nous ne vivons pas dans le même monde […] Quand il suggère que la crise de transition des pays musulmans – impuissants militairement – pourrait avoir le même degré de gravité pour le monde que les crises russe ou allemande, il sort carrément d’une vision raisonnable de l’histoire. Saddam Hussein n’est pas Hitler, Ben Laden n’est pas Staline». Puis il fait preuve d’un vibrant optimisme : «A travers les projets Airbus, Ariane, à travers la mise en place de l’euro, dans le contexte difficile d’une division historique entre nations, l’Europe mène une politique de puissance tout à fait remarquable, perçue par les Américains lucides comme une formidable menace».
Dans sa réponse à Jean Heffer, Emmanuel Todd livre son credo, hymne à l’effort productif et aux régulations keynésiennes : «Il apparaît aujourd’hui, aux Etats-Unis, que l’économie surfinanciarisée du capitalisme ultra-libéral peut nuire à l’optimisation du développement (sic) des forces productives, en marginalisant les ingénieurs, les techniciens et les ouvriers qualifiés, en favorisant les avocats, les banquiers et toutes sortes de métiers domestiques et parasitaires […] Le libre-échangisme est une idéologie du déclin, portée par une société qui s’éloigne des efforts et des contraintes de la production».











