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Pourquoi les anti-américains ont tort, David Frum
Pourquoi les anti-américains ont tort, David Frum Traduction française de Mohamed Ibn Guadi
En France, les arguments des opposants à la guerre contre l'Irak sont connus. Pour compléter le débat, voici le plaidoyer de David Frum, un proche de l'équipe Bush, publié par le quotidien londonien The Daily Telegraph. Une réfutation anticonformiste à l'adresse des antiaméricains du Vieux Continent.
CONTEXTE
Dans une contribution au quotidien beyrouthin The Daily Star , le journaliste britannique Patrick Seale, remarque que "la nouvelle doctrine militaire américaine a clairement pour but d'éviter l'émergence d'un rival potentiel, qu'il soit chinois, russe ou européen. Les Etats-Unis veulent être libres de défendre unilatéralement leurs intérêts sans se laisser corseter par des traités internationaux et sans se soucier outre mesure de la souveraineté et des intérêts des Etats tiers." Mais il ajoute que "depuis quelques semaines, malgré la colère, l'impatience et les menaces, les Etats-Unis ne sont pas parvenus à faire adopter par l'ONU la résolution qu'ils souhaitaient". La raison ? La France - et l'Europe en général -, qui a su proposer "un modèle alternatif à l'Amérique contrastant avec l'idée américaine d'une hégémonie globale soutenue par la force militaire. Un modèle fondé sur le dialogue, sur la diversité culturelle et politique, sur le respect des droits humains, sur la résolution pacifique des conflits, sur le multilatéralisme et surtout sur l'application stricte de la loi."
NON, George W. Bush ne cherche pas à venger son père
Je veux bien l'admettre, il est vrai que la plupart des républicains estiment que la décision de laisser Saddam Hussein au pouvoir en 1991 a constitué la plus grave erreur de Bush père, une erreur qu'ils se doivent de corriger. Mais penser qu'une histoire d'honneur familial peut suffire à mettre en marche vers la guerre l'énorme et lourde machine qu'est la démocratie américaine est tout simplement (pourquoi être poli ?) débile.
Aucun président ne peut engager seul l'Amérique dans une grande guerre. Il lui faut l'aval des deux Chambres du Congrès. En 1991, après l'invasion du Koweït par l'Irak, le projet de guerre de Bush père n'était soutenu que par 250 voix sur 435 à la Chambre des représentants et par 52 sénateurs sur 100 ; celui de son fils, soumis les 10 et 11 octobre, a été approuvé grâce à 296 représentants et 75 sénateurs.
Ces 371 législateurs souhaitaient-ils défendre l'honneur de la famille Bush ? Certainement pas. Si George W. Bush a bénéficié d'un tel soutien, c'est parce que, depuis le 11 septembre 2001, l'Amérique tout entière estime que tant que Saddam Hussein sera au pouvoir il représentera une menace. En fait, l'idée selon laquelle la politique irakienne de Bush serait influencée par des questions d'ordre psychologique repose sur une incompréhension de la façon dont la politique étrangère américaine s'élabore.
Le système politique américain, organisé autour du Congrès et du président, offre un gros avantage : alors que l'organisation d'un Parlement vise à marquer les divergences entre un gouvernement et son opposition, la coordination entre le Congrès et le président permet la création d'un consensus national sur les questions les plus importantes.
Rien n'est plus dangereux pour la légitimité d'un président qu'une accusation fondée démontrant qu'il met la vie de soldats américains en danger pour servir ses intérêts personnels. Le président Clinton s'est décrédibilisé face aux républicains lorsqu'en août 1998 il a donné le feu vert à l'opération Renard du désert, deux jours avant que la Chambre des représentants ne se prononce sur son éventuelle destitution. Le système politique américain vaut surtout par sa capacité à créer des consensus, comme cela vient de se produire à propos de l'Irak. L'honneur familial n'a rien à voir dans ce long processus de maturation, qui se résume à l'intérêt national bien compris d'un peuple uni.
NON, les Etats-Unis ne se fichent pas du reste du monde
I l est indéniable que la presse américaine et les débats au Congrès regorgent de preuves de cet unilatéralisme dont les amis étrangers des Etats-Unis prennent si souvent ombrage. Mais, au regard du droit international, l'attitude de l'Amérique n'est guère différente de celle de la plupart des pays européens : satisfaisante, bien qu'imparfaite.
Au fond, ce qui contrarie de nombreux Européens, ce n'est pas que l'Amérique viole des traités qu'elle a ratifiés, mais plutôt qu'elle refuse d'obéir à des accords qu'elle n'a pas ratifiés - comme celui de Kyoto ou les conventions internationales sur les mines antipersonnel et la Cour pénale internationale.
Il en va de même pour un grand nombre de mesures prises par les Etats-Unis. Que les Américains entendent appliquer leurs propres lois sur des propriétés à Cuba ou sur le secret bancaire hors de leur pays est sans doute irritant. Comme il est irritant que les Européens fassent de même, en refusant d'extrader des criminels passibles de la peine de mort. Mais, dans un cas comme dans l'autre, il ne s'agit nullement d'une violation de la loi : c'est un problème diplomatique que des nations amies se doivent de résoudre ensemble.
Ce qui nous amène au deuxième grief : l'Amérique ne consulte pas et n'écoute pas ses alliés. Eh oui ! Washington s'en rend souvent coupable. Mais considérez la question d'un point de vue américain. Pendant cinquante ans, grâce à l'OTAN, les Etats-Unis ont risqué le suicide nucléaire pour protéger l'Europe d'une attaque. Puis, paradoxalement, la première nation à être attaquée se trouve être les Etats-Unis. Et où sont ses alliés ? La Grande-Bretagne est bien là, Dieu la bénisse. L'Australie, qui n'est pourtant pas membre de l'OTAN, est également là. Dieu la bénisse, elle aussi. Mais les autres ? Où êtes-vous ? Où sont les Allemands, que les Etats-Unis ont défendus lorsqu'ils ont encouru les plus graves dangers - lors des crises de Berlin de 1949 et 1961 ? Et les Français, les Néerlandais, les Belges ? Depuis 1945, nos relations transatlantiques ont traversé un certain nombre de crises. En général, les gouvernements européens sont parvenus à leurs fins. Le président Bush a fini par se rendre à l'ONU le 12 septembre dernier. Bill Clinton a gardé son calme tandis que l'Europe interdisait les OGM ; et Ronald Reagan a dû négocier l'implantation des missiles Pershing.
Mais aujourd'hui la situation est différente, car, pour la toute première fois sans doute, c'est l'opinion publique américaine qui se mobilise contre l'Europe. Il y a quelques semaines, un essai écrit par un Américain a atterri dans ma boîte aux lettres électronique. C'est la description saisissante d'un sentiment devenu familier depuis peu. "C'est comme si nous étions le type qui se retrouve désigné pour conduire la planète. Evidemment, nous aimerions bien nous asseoir à l'arrière et boire jusqu'à l'hébétement, avec le reste du monde, mais nous avons la responsabilité de mener autant de gens que possible à bon port. De temps à autre, une Europe saoule, débraillée, vient nous voir, la bave aux lèvres. Elle avale encore une lampée de vodka à même la bouteille et nous dit de ne pas nous inquiéter, parce qu'elle va raccompagner tout le monde dans sa camionnette du 'droit international'. Mais nous, nous savons que, si nous buvons, nous recevrons un coup de fil à 4 heures du matin, nous demandant de venir avec la remorque et les pinces de désincarcération. Etre américain aujourd'hui, c'est ça."
NON, les Etats-Unis ne sont pas inféodés à un lobby juif
A une époque, les votes juifs, même s'ils n'étaient pas nombreux, avaient un poids stratégique dans la politique intérieure étasunienne. Aujourd'hui, le vote juif a nettement moins d'importance, non seulement parce que la population juive est moins nombreuse (elle représente environ 1,7 % de la population américaine), mais également parce que, parmi les Etats à forte population juive, il n'y en a qu'un - la Floride - qui soit réellement disputé lors de l'élection présidentielle. Il est vrai que les Juifs américains participent activement au financement des partis politiques. D'après certains experts, le tiers de l'argent versé aux démocrates provient de donateurs juifs. Mais la plupart de ces dons sont motivés par des raisons d'ordre idéologique, et non religieux : Hollywood fait preuve d'une grande générosité à l'égard des démocrates, qui luttent pour l'avortement et pour l'environnement.
Voilà pourquoi ce mythe ne tient pas la route : sur la question d'Israël, les hommes politiques américains ne sont pas influencés par l'argent ou par les votes juifs. Ils sont motivés par l'idéologie, qu'elle soit conservatrice ou libérale. De tous les présidents américains, Bill Clinton est de loin celui qui s'est montré le plus bienveillant à l'égard des Juifs américains. La communauté juive américaine le lui a bien rendu. Clinton a en effet récolté plusieurs dizaines de millions de dollars de contributions directes auprès des Juifs de Hollywood et de New York. Or quel président américain a fortement insisté pour qu'Israël évacue la Cisjordanie et la Bande de Gaza afin de créer un Etat palestinien ? Qui a reçu Yasser Arafat bien plus souvent que n'importe quel autre dirigeant ? Qui, en réponse à l'Intifada d'Al Aqsa de septembre 2000, a fait pression pour qu'Israël accepte des concessions unilatérales ? Toujours Clinton. Si l'influence des Juifs suffisait à expliquer la politique américaine au Proche-Orient, comment justifier la politique de Clinton ? D'ailleurs, comment justifier celle de George W. Bush ? En novembre 2000, il n'a reçu que 19 % de votes juifs, l'un des scores les plus bas des temps modernes.
NON, les Etats-Unis ne font pas la guerre pour le pétrole
Si les Américains ne pensaient qu'à leurs intérêts pétroliers, ils seraient hostiles à une action contre Saddam Hussein car ils s'inquiéteraient des effets qu'elle aurait sur l'Arabie Saoudite. C'est le cas du lobby pétrolier américain, qui doute de la viabilité d'une démocratie arabe et est avant tout préoccupé par la "stabilité" du Moyen-Orient, c'est-à-dire par le maintien de la famille royale en Arabie Saoudite. Bien que les membres de ce lobby aient pour la plupart soutenu l'élection de George W. Bush en 2000, ils sont représentés dans les deux partis et dans toutes les instances gouvernementales.
Mais l'idée que les Etats-Unis veulent se battre "pour le pétrole" peut vouloir dire "pour avoir accès au pétrole". Or les Etats-Unis peuvent déjà se procurer tout l'or noir qu'ils souhaitent. L'accès aux ressources pétrolières n'a jamais été réellement menacé depuis l'embargo arabe de 1973-1974 et il ne l'est pas davantage aujourd'hui. Saddam Hussein veut vendre davantage de pétrole, pas moins. Et, s'il était nécessaire de conquérir et d'occuper un pays pour se fournir en pétrole, pourquoi les Américains ne s'en prendraient pas à une cible plus facile, par exemple l'Angola ?
Est-ce à dire que faire la guerre "pour le pétrole" signifie "pour un pétrole moins cher" ? L'idée serait donc d'envahir l'Irak, d'occuper ses gisements pétroliers et de vendre le baril à un prix compris entre 12 et 15 dollars, une fourchette bien inférieure à celle des 25 à 30 dollars actuels. Une telle hypothèse aurait pour conséquence l'arrêt de la majeure partie de notre production intérieure, devenue non compétitive. Sans parler de la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis des importations de pétrole brut, qui passerait, dans cette hypothèse, de la moitié aux deux tiers ou aux trois quarts de notre consommation.
La guerre "pour le pétrole" signifierait-elle alors "pour des contrats pétroliers" ? L'année dernière, Saddam Hussein aurait, dit-on, offert à des compagnies russes des contrats pluriannuels d'un montant global de 40 milliards de dollars. Les Américains convoiteraient-ils de tels marchés ? Mais pourquoi un gouvernement s'engagerait-il dans une guerre censée coûter 100 milliards d'euros dans le seul but de décrocher 40 milliards, une somme à peine supérieure à la moitié du produit intérieur brut de l'Arkansas ? Est-il concevable qu'un président, aussi exalté soit-il, risque la vie de ses soldats - et son propre avenir politique - pour un enjeu aussi modeste ?
OUI, cette guerre libérera le monde arabe
Le Moyen-Orient moderne est une invention franco-britannique, mais les Etats-Unis ont pris il y a bien longtemps la responsabilité de le surveiller et de le protéger. Au fil du temps, ce travail est devenu de plus en plus exigeant. En 1961, 6 000 soldats britanniques avaient suffi pour sauver le Koweït de l'Irak. Trente ans plus tard, les Etats-Unis et leurs alliés durent en mobiliser plus de 500 000.
Mais ce n'est qu'après le 11 septembre 2001 que l'énormité du prix à payer pour maintenir l'ordre postcolonial dans cette partie du monde devint évidente. Le Moyen-Orient est une région surpeuplée, où le chômage fait des ravages, où des dizaines de millions de jeunes hommes sont victimes de frustration économique et sexuelle. Dans cette région, les régimes oppressifs détournent la colère de leur population vers Israël et les Etats-Unis, jusqu'au jour où cette haine finit par engloutir 3 000 vies à New York. Ce matin-là, le vieil ordre régional est mort.
Depuis lors, jour après jour, les Américains ébranlent une partie de l'édifice. En suivant la piste du terrorisme, ils mettent à nu les liens étroits entre les Etats dits modérés et les organisations terroristes comme Al Qaida. En réprimant le financement du terrorisme, l'Amérique devient une menace pour nombre de potentats du monde islamique qui, par peur ou par conviction, ont versé des millions de dollars aux réseaux terroristes. Enfin, en appliquant fermement la formule de George Bush "Qui n'est pas avec nous est contre nous", les Etats-Unis privent les régimes arabes de cette marge d'ambiguïté qui les protégeait à la fois des Américains et des radicaux.
Par ailleurs, lorsqu'ils ont compris combien l'oppression politique dans le monde arabe avait dressé les populations contre l'Occident, les Américains ont entrepris, pour la première fois, de promouvoir la démocratisation de ces sociétés. Les appuis arabes de Londres et de Washington ont vite compris leur charge subversive, la plus dangereuse de toutes étant la guerre contre l'Irak.
S'ils démocratisaient un Etat arabe comme l'Irak, les Etats-Unis mettraient au pied du mur non seulement les dirigeants des Etats modérés, comme la famille royale saoudienne ou le clan Moubarak, mais aussi toute l'élite dirigeante : en clair, tous ceux qui ont amassé des fortunes grâce aux prébendes et aux faveurs, un système qui concentre la richesse du monde arabe entre les mains d'une poignée de notables. Le terrorisme d'Oussama Ben Laden n'est pas le travail de quelques sociopathes isolés : c'est le produit d'une complicité profonde à travers le monde arabe. Repérer, démanteler, discréditer et détruire le terrorisme aura aussi des conséquences profondes et surtout imprévisibles. C'est pourquoi tant d'Européens ayant quelques intérêts, notamment pétroliers, dans le monde arabe ont exhorté les Etats-Unis à apprendre à vivre avec la terreur. Il faut être réalistes, nous serinent-ils, et s'accommoder de la terreur aveugle, comme eux ont eu à le faire. C'est parce que les Etats-Unis refusent ce "réalisme" que beaucoup, en Europe, sont embarrassés, vexés et même furieux contre nous. Mais l'Amérique, elle, va de l'avant.
Texte original: David Frum paru dans le Daily Telegraph











