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Le Président qui voulait être empereur, Mark Steyn
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The National Post, 20 février 2003

www.nationalpost.com/commentary/story.html?id=EE934491-344A-4AB3-98AD-EFEB02D7B91D

Traduction française de Koira, revue et corrigée par Menahem Macina pour reinfo-israel.com


Aucun doute, la Folie du Roi Jacques est l'événement artistique de l'année européenne. C'est au grand raout de lundi dernier qu'on a eu droit au dernier éclat du président Chirac, lorsqu'on l'a vu gronder tous ces pays de l'Est, candidats à l'Union Européenne, pour avoir publiquement soutenu les États-Unis. Ma parole, ils se croient tout permis !

"Ce n’est vraiment un comportement responsable", a déclaré M. le Président. "Ce n’est pas très bien élevé. Ils ont perdu une bonne occasion de se taire… "La Roumanie et la Bulgarie ont été particulièrement irresponsables", a-t-il poursuivi, "alors que leur position est déjà très délicate. Si elles voulaient diminuer leurs chances d’entrer dans l'Europe, elles ne pouvaient trouver meilleur moyen"
Heureux qu’il ne soit pas une de ces brutes arrogantes de cowboys américains !

Cette réaction n'était pas une surprise. L'automne dernier, M. Chirac avait annulé une rencontre avec Tony Blair parce que le rosbif avait commis un affreux crime de lèse-majesté. Des subventions à l'agriculture, le Premier Ministre britannique avait dit une chose qui n'était pas du goût du Président, et Jacquot l'avait pris pour lui :
"Vous avez été très impoli", avait-il sifflé, "on ne m’a jamais parlé de cette manière jusqu’ici".

Ce n'est pas moi qui en douterais. Trente ans auparavant, lorsque Chirac, alors Premier Ministre, avait personnellement négocié le contrat de vente d'un réacteur nucléaire avec Saddam Hussein, alors Vice-Président de l'Irak, il avait parfaitement saisi que c'était de l'uranium de qualité nucléaire que Bagdad voulait, et pour quoi faire. Mais Saddam avait toujours été très poli, très respectueux, et n’avait jamais mis les pieds dans le plat, si bien que Chirac avait conclu le marché.
Le Président a la réputation d’être un séducteur à la française. On raconte que, lors de la dernière visite du fils Assad à Paris, Chirac a tenté de séduire la femme du dictateur. Ne jetons pas la pierre au vieux coureur : Madame Assad est un éblouissant morceau dictatorial. L'ennui, c'est que Chirac, maintenant, voudrait étendre son droit de cuissage au continent européen tout entier, et pour quiconque renâclerait à se coucher et à se laisser faire, le charmeur devient vite menaçant. T'as perdu une bonne occasion de la fermer, poupée, si tu sais où est ton intérêt.

Le problème, pour ceux à qui s'adresse cet avertissement - l'Europe centrale et orientale -, c'est qu'ils ne cherchent pas une bonne occasion de la fermer. L'Union Soviétique les a réduits au silence pendant un demi-siècle, et le souvenir en est trop récent pour qu'ils ne soient pas particulièrement pressés de recommencer l'expérience. Du premier ministre actuel (et ancien Roi) de Bulgarie au Ministre des affaires étrangères de Slovaquie, les dirigeants européens ne se sont pas fait prier pour dire à Maître Jacques d'aller voir ailleurs s'ils y étaient.

"Dans la famille européenne, il n'y a ni mamans ni papas, ni enfants : tout le monde est égal dans la famille", a déclaré Wlodzimierz Cimoszewicz, Ministre des affaires étrangères de Pologne.

Les journaux ont fait encore plus fort. J'ai particulièrement apprécié l'éditorial de l'Expres roumain :

"On peut se demander ce que la France et l'Allemagne ont fait, en 50 ans de communisme, pour l'ensemble des pays du Bloc de l'Est. La réponse est bien simple : rien d'autre que des affaires ! Pour nous, qui gémissions dans les prisons du communisme, il n'y avait que des salutations distinguées… Pendant que le Communisme nous tordait le cou, les honorables démocraties publiaient des communiqués. Et maintenant, ils s'étonnent que l'ensemble des pays de l'ancien bloc communiste méprisent les stratagèmes périmés de la France et de l'Allemagne."

Bien envoyé ! Soit dit en passant, s'il y avait en Europe quelqu'un pour s'en souvenir et qui ne soit pas un membre vieillissant de la famille Ceausescu, Pierre Trudeau, le Canadien , figurerait, lui aussi, dans ce Panthéon des minables. Mais en voici davantage :

"Bucarest sait bien qui apprécie l'amitié de la Roumanie, et qui ne la considère guère plus que comme une colonie... Il est temps de prendre en considération ce qu'avait dit un jour Ion Lahovary, chef du parti conservateur et père de Martha Bibescu : 'Une coalition à laquelle l'Angleterre s'est jointe gagne toujours'. Nous avons eu assez de déconvenues avec la France et l'Allemagne !"

Magnifique ! Pourquoi ce type-là n'écrit-il pas pour nous ? On devrait l'embaucher et mettre à la porte Jonathan Kay, notre propre rédacteur en
chef pour les éditoriaux, qui, à en juger par l'article d'hier, a fait preuve d'une déplorable mollesse envers les mangeurs de grenouilles. La thèse de mon collègue est que la querelle sur l'Irak ne porterait pas sur Saddam, mais sur les avantages éventuels de son élimination : c'est le plan anglo-américain que d'apporter la liberté, le Droit et la démocratie au Moyen-Orient, a contrario, le Continent reste sceptique sur la possibilité d'exporter au monde arabe des conceptions occidentales telles que la démocratie. D'après M. Kay, cette méfiance vis-à-vis de l'idéalisme anglo-américain aurait ses racines dans l'expérience française en Algérie.

Hum. En Algérie, les Français n'essayaient pas d'exporter la démocratie, ils tentaient de conserver ce pays comme colonie. Et leur hostilité envers la démocratie représentative anglo-saxonne ne provient pas du gâchis algérien, mais des quatre décennies qui se sont écoulées depuis, quand ils se sont rendus compte qu'en général, la dictature, en Afrique, en Asie, en Amérique Latine et en Europe de l'Est est tout à fait profitable aux Français. Une bonne partie des pires gangsters d'Afrique sont des anciens de l'armée coloniale française, depuis le copain de Giscard, feu l'Empereur Bokassa, cannibale dont le réfrigérateur
était en infraction vis-à-vis de la réglementation de l'Union Européenne en matière de stockage des produits alimentaires, jusqu'au pote de Chirac, l'assassin de masse togolais Gnassingbe Eyadema. Ils avaient même un personnage, Jacques Foccart, Monsieur Afrique, dont le boulot, pendant des décennies, avait été d'intégrer, sans faire de vagues, les nouveaux dictateurs dans la stratégie géopolitique française. L'arrivée, cette semaine, à Paris, de Robert Mugabe, le paria du Commonwealth, est un rappel du fait que personne n'est assez répugnant pour que M. Chirac refuse de lui faire la bise [1].

Ce furent Reagan et Thatcher qui élevèrent la voix pour la liberté, et non les lèche-bottes de dictateurs de l'école de la "détente". Ce n'était ni de la "naïveté", ni de l'"idéalisme". Au contraire, comme nous le voyons, depuis quelques semaines, exporter la liberté a valu bien des nouveaux amis aux États-Unis et à la Grande-Bretagne. L'extension de la démocratie à travers toute l'Europe, l'Amérique latine et même certaines parties de l'Afrique représente un défi pour Chirac : il va se retrouver à court de clients.

De sorte que le Président français vient de confirmer, de manière spectaculaire, ma thèse d'il y a une semaine : c'est l'Europe, et non pas Saddam, qui est en cause [2]. N'était-ce qu'une crise de mauvaise humeur, lundi dernier ? Voire. Un jour plus tard, la Ministre française de la défense rappelait sévèrement aux pays de l'Est que Paris était tout à fait capable de bloquer leur accession à l'Union Européenne. Il faut prendre cela au sérieux. Aujourd'hui, une Union Européenne franco-allemande réduite a plus d'attraits qu'une organisation plus large où Tony Blair pourrait rassembler un important comité de gens qui partagent les mêmes vues.

Entre-temps, à propos de la guerre, M. Chrétien [Premier ministre canadien], à la remorque des hommes de jadis, est désormais passé dans le camp des Chiraquistes. Dites-donc vous, là, les anti-Bush, essayez donc d'imaginer le Texan au doigt sur la gâchette disant au Canada de "la boucler", parce que, sinon, ça sera sa fête.

La tradition de l'Anglosphère (catégorie qui exclut désormais notre ancien Dominion moisi) est authentiquement multilatérale - en ce sens qu'elle respecte le droit qu’ont les pays souverains de choisir leur camp. On les convainc, mais on ne leur donne pas d’ordres. M. Chirac, depuis ses années à l'ENA - prestigieuse école française qui forme les grands commis de l’Etat -, a adopté une conception plus dirigiste des choses, aussi bien chez lui qu'à l'étranger. Il a clairement fait savoir que, pour être un bon "Européen" - ou du moins pour être admis en tant que candidat à l'Union Européenne, ce qui n'est pas tout à fait la même chose -, il faut être anti-américain. Dans la conception française d'une instance "multilatérale", il n'y a qu'un camp que vous puissiez choisir, et c'est Paris qui décidera lequel. Ce n'est pas une coïncidence si cette conception-là, ce sont ceux qui ont la mémoire la plus fraîche de la dictature qui la rejettent avec le plus de vigueur.

Si j'étais un de ces multilatéralistes mabouls de la CBC [Canadian Broadcasting Corporation], et si je croyais vraiment que tout ce qu’il y a de bon dans le monde découle de l'ONU & Co, je serais fumasse envers Chirac. Quels que soient les dangers d'une "course à la guerre", cette non-course vers la non-guerre cause chaque jour davantage de tort aux accords internationaux, que tous vos fétichistes du multilatéralisme considèrent comme allant de soi. A l’heure actuelle, l'OTAN et l'ONU sont moins menacés par l'"impérialisme" américain que par les velléités impériales de la France. Êtes-vous bien sûr, comme la femme du dictateur, de vouloir vous mettre au lit avec le vieux danseur de swing fripé ?

Jonathan Kay a raison : pour les Français, l'ombre de l'Algérie porte loin. Le problème est que, pour eux, l'Union Européenne est un substitut de l'Algérie, une Plus Grande France où, comme l'a noté ce journal, la Roumanie n'est "guère plus qu'une colonie". Pour les nouvelles démocraties de l'Est, s'il s'agit de choisir entre un patronage français et un patronage américain, rien de plus facile. Comme le disait, cette semaine, un diplomate tchèque facétieux, dans The Economist :

"Il y a une chose que les années 1930 nous avons apprise : plus de garantie de sécurité de la part des Français !".

La seule question est de savoir si on formalisera des accords sous la forme d'une sorte d'ALET, d'Association de Libre Échange Transatlantique, qui encouragerait les liens commerciaux sans porter atteinte à la souveraineté.

Pour l'instant, alors qu’il y plus de dirigeants européens pour soutenir Bush qu’il n’y en a pour soutenir Chirac, ce n'est pas le genre de couleuvres que les Français soient prêts à avaler.

Cependant, dans cette non-course vers la non-guerre, chaque jour voit mourir un autre présupposé poussiéreux du multilatéralisme.

Jacques, a toi de jouer.

Mark Steyn


© Copyright 2003 National Post


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Notes de la rédaction de reinfo-israel .com

[1] Précisons, que Chirac n’a pas fait la bise au dictateur, mais lui a donné une poignée de mains - que nombre d’observateurs ont qualifiée de "froide". Personnellement je ne l’ai pas jugée telle.

[2] Voir "En fait, il ne s'agit pas de Saddam". NDLR de reinfo-israel .com
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