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Analyse stratégique sur l'Irak, Norbert Lipszyc
22/02/03Article adressé à reinfo-israel par Norbert Lipszyc.
La situation actuelle en Irak, telle que présentée par les médias, tous les grands médias du monde, apparaît comme tellement confuse, que je me suis senti autorisé à vous présenter mon analyse.
Qu’est-ce qui pousse la France à s’engager si fort à la défense de Saddam Hussein, tous partis et médias confondus, personne ne s’étonnant même, en France, de cette unanimité de l’extrême gauche à l’extrême droite ?
A première vue cela paraît incompréhensible, et les quelques opposants à cette position, dont je suis, ont parfois cherché des explications plus ou moins occultes - de corruption essentiellement, l’Irak aurait arrosé nombre de politiques français (ce qui est probablement vrai), mais l’influence de ce facteur est limitée, à mon avis.
La raison me semble beaucoup plus simple et profonde. Le quai d’Orsay croit, depuis toujours, à la nécessité de défendre les régimes arabes laïques pour contrer la montée de l’intégrisme religieux. Les régimes d’Assad, en Syrie, et de Khadafi, en Libye, bénéficient aussi de l’appui de la France pour la même raison. Mais Saddam Hussein est le seul régime laïque fort, et il faut le préserver. La doctrine du Quai d’Orsay, reprise par les gouvernements successifs depuis Pompidou, me semble être qu’il faut fournir à l’Irak les moyens de sa puissance, vu les risques régionaux au Moyen-Orient, et ne pas hésiter à l’armer à outrance, y compris de moyens de destruction de masse.
Si ce développement de la puissance de l’Irak et de Saddam Hussein passe par une destruction d’Israël, ce n’est pas grave car la présence d’Israël sert de tremplin aux islamistes. Si c’est un prix à payer pour la sécurité de l’Europe, tant pis, Saddam Hussein en est un meilleur garant. Si on peut l’éviter tant mieux, mais c’est secondaire. Bien sûr, cela ne peut être dit qu'après une diabolisation réussie d'Israël.
L’histoire des dictatures de type fasciste, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, montre que celles-ci (n’ayant pas de visées expansionnistes) évoluent finalement vers des régimes de type bourgeois, proches des valeurs européennes. On l’a vu en Espagne, au Portugal, au Chili, en Grèce. C’est ce qui se passera dans quelques dizaines d’années avec l’Irak, selon les stratèges du Quai d’Orsay. Il faut donc préserver Saddam Hussein. A tout prix.
Il est vrai que le régime de Saddam Hussein s’apparente tout à fait aux dictatures de type fasciste : pouvoir politique et militaire absolu aux mains d’une caste dirigeante restreinte, et liberté économique, sachant que les acteurs économiques doivent payer leur dîme au pouvoir politique. C’est comme cela que s’est transformée la Chine. Le régime irakien actuel est donc le meilleur atout pour empêcher l’ensemble du monde arabe et, à sa suite, l’ensemble du monde musulman, de basculer dans l’intégrisme wahhabite. Il faut donc maintenir Saddam Hussein, et le renforcer dès que la conjoncture internationale le permettra.
Cette analyse ne tient pas compte d’un élément majeur, mais irrationnel, donc ignoré par les bons cartésiens français qui dirigent le Quai d’Orsay : Saddam Hussein se prend réellement pour Saladin. Ce n’est pas une posture de propagande pour rallier à lui les masses, c’est une vraie croyance. Son héros de fiction préféré est le 'Parrain', celui qui gagne en protégeant son clan par tous les moyens et qui conquiert le monde qu’il désire conquérir. Saddam Hussein ne peut pas renoncer à sa vision de conquêtes dans ce contexte psychologique. Mais quand ils prennent en compte ce facteur, les stratèges du Quai d’Orsay croient qu’il peut être contrôlé, et éventuellement orienté vers des cibles qui conviendraient, en cas de besoin, comme ce fut le cas face à l’Iran conquérant des débuts du khoménisme. Si Osama Ben Laden prenait effectivement le pouvoir dans un pays producteur de pétrole il serait utile d’avoir un Irak fort, prêt à l’envahir pour éliminer cette menace.
Un élément additionnel, plus conjoncturel, qui renforce la position française, est la menace que représente le terrorisme pour la France. Les journaux arabes de ces jours-ci regorgent d’articles indiquant que Osama Ben Laden a fait parvenir à la France et à l’Allemagne un message clair : qu’ils continuent à protéger l’Irak et ils seront épargnés. (Voir l’analyse de plusieurs de ces articles sur proche-orient.info www.proche-orient.info/xjournal_pol_der_heure.php3?id_article=9855)
L’analyse du Quai d’Orsay, qui pense que le pouvoir américain ne pourra jamais contrôler le terrorisme sur tous les fronts et qu’il ne pourra pas imposer un régime démocratique en Irak, le pousse à arrêter la guerre, coûte que coûte, pour maintenir le régime de Saddam Hussein en place. Les raisons invoquées, du type "on peut désarmer par des moyens pacifiques", n’ont pour but que de rallier les foules et convaincre les peureux et les hésitants. L’objectif n’est pas de désarmer l’Irak, au contraire, il est de maintenir Saddam et de le renforcer pour qu’il puisse réarmer et servir encore de rempart. Cela aura l’avantage annexe que ce seront les entreprises françaises qui en bénéficieront, mais cet objectif n’est pas le plus important, au vu de l’analyse stratégique.
Cet objectif économique est encore plus secondaire pour les Américains. Eux aussi ont une vision stratégique, qui n’est pas limitée au monde musulman. Clinton partageait la vision stratégique du Quai d’Orsay en ce qui concerne l’Irak, et il a très bien accepté la levée pratique de l’embargo contre l’Irak, même s’il affirmait le contraire publiquement.
L’arrivée d’une administration ayant une vraie vision stratégique mondiale a tout bouleversé. En premier lieu, elle intègre les progrès militaires qui font que le rempart irakien est moins nécessaire. Ensuite, pour l’Amérique, le risque de disparition d’Israël n’est pas acceptable. Enfin la menace que représente la Chine, à terme, est beaucoup plus sérieuse, et il faut donc entourer ce pays d’un cordon protecteur, d’où la nécessité des alliances avec l’Inde et la Russie. Dans ce cadre, on pouvait ignorer l’Irak et le Moyen-Orient. Mais est arrivé le 11 septembre, et l’Amérique s’est réveillée et a réalisé le danger que présente pour elle le terrorisme. Elle a tout de suite compris que ce dernier pouvait être manipulé à distance par un ennemi potentiel puissant, comme l’URSS manipulait les mouvements révolutionnaires. Il fallait donc immédiatement décapiter ce mouvement, et, pour cela, stabiliser le Moyen-Orient. Cette stabilisation passe par une prise de contrôle direct, mais il faut agir par étapes. La théorie des dominos. Donc il faut commencer par le maillon faible, pour assurer une source majeure de pétrole, puis faire tomber les autres dominos, Arabie Saoudite, puis Iran. Après cela, le terrorisme islamique aura la tête (l’argent) coupée, et les pays musulmans pourront s’intégrer dans l’ordre économique mondial du développement.
Cette stratégie américaine est risquée. Elle ne prend pas en compte les masses musulmanes européennes, qui pourraient continuer à sévir, en Europe surtout, d’où les divergences à la fois d’appréciation et de risques entre les dirigeants des pays à forte population musulmane, en Europe (France, Belgique, Allemagne), d’une part, et les Etats-Unis, d’autre part. Cette stratégie américaine mise sur la capacité des pays arabes à se transformer en sociétés démocratiques. La stratégie française pense que c’est totalement utopique, à court terme (selon elle, cela prendra une ou deux générations, au mieux, s’il y a une paix relative entre les pays arabes et l’Europe). D’où la dissension actuelle. Mais personne ne dit clairement ce qu’il pense, car cela amènerait les Européens à reconnaître publiquement que la disparition d’Israël (prix à payer pour faire de l’Irak une puissance régionale indiscutable) ne leur fait ni chaud ni froid, et que leurs postures en ce qui concerne les droits de l’homme ne sont que des apparences. Et cela amènerait le gouvernement américain à reconnaître les risques qu’il prend, ce qui serait suicidaire au plan électoral.
Dans ce contexte les droits des peuples comptent bien peu. Qui se préoccupe des Kurdes, allègrement sacrifiés, depuis toujours, par les Européens ? Personne ne se préoccupe réellement d’Israël ni des Palestiniens, mais chacun cherche uniquement à imposer sa propre stratégie. Personne ne se préoccupe des peuples arabes, tous soumis au joug plus ou moins sanglant de leurs dictateurs. On les croit incapables de réussir une expérience démocratique, et pour justifier ce jugement, on donne l’exemple de ce qui se passe en Afghanistan. L’histoire des régimes totalitaires donne raison à la stratégie américaine, car ces régimes ne se sont jamais privés d’attaquer ceux qui les ont aidés (voir les attentats terroristes en France par exemple).
Pour les Juifs, cette analyse est génératrice de pessimisme, à court terme, car elle montre qu’il va leur falloir se défendre seuls contre les pressions de plus en fortes de tous pour qu’ils se soumettent aux désirs des uns et des autres. Quelle que soit l’issue, guerre ou pas guerre en Irak, et quel que soit le résultat de la guerre éventuelle, la pression sur Israël, mettant en danger sa survie, à court terme, sera très forte, et peut-être y aura-t-il accord, à ce sujet, entre l’Europe et les Etats-Unis. Ils pourraient bien se réconcilier spectaculairement sur le dos d’Israël [1].
Quelle sera l’issue de ces pressions ? Comment, alors, préserver Israël ? Je n’ai pas de réponse à ces questions. Mais, à long terme, que la vision américaine ou la française prévale, on ira vers une évolution démocratique du monde arabe menant à une vraie coexistence. Le danger à court terme, au cas où la France parvienne à éviter la guerre, sera beaucoup plus grand pour Israël, car il fera croire à tous les dictateurs arabes que l’Europe les aidera dans leur tentative d’éliminer Israël. Il y a un risque réel de renforcement du terrorisme, au cas où les Américains aillent de l’avant et échouent à mettre en place un régime stable en Irak, mais ce danger sera beaucoup plus facilement contrôlable. C’est pourquoi, en conclusion, j’espère que l’opération en Irak aura lieu et que Saddam Hussein sera remplacé.
Norbert Lipszyc
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[1] Une vue similaire a été exprimée par Herb Keinon, dans son article du 11 février, intitulé "La fissure Amérique-Europe et les Juifs". Note de la rédaction de reinfo-israel.com.











