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En fait, il ne s'agit pas de Saddam, Mark Steyn
National Post, 14 février 2003www.nationalpost.com/search/site/story.asp?id=E661B701-D213-48BB-B83E-2F1B6C19BA66
Traduction française par Koira, revue et corrigée * par M. Macina reinfo-israel.com
Saddam est ce qu'Alfred Hitchcock appelait le "Mac Guffin" [1]. Comme la formule ultra-secrète dans Les 39 Marches, ou l'uranium dans Les Enchaînés, il est le prétexte du film, mais il n'en est pas réellement le sujet. Français et Allemands ont beau se donner beaucoup de peine, il n'empêche : dans quelques semaines, le vieux meurtrier ne sera plus qu'un souvenir. À Washington, le vrai débat porte sur la rapidité et l'étendue de la réforme post-Saddam au Moyen-Orient : il y a, comme il se doit, des divergences d'opinion, mais pour ce qui est de l'aspect "post-Saddam", on le considère comme allant de soi. Comme je l'ai souligné ici, il y a plusieurs mois, il est le premier écarté parce qu'il est le maillon faible de la chaîne des despotes arabes. Tout le reste - les armes chimiques, les liens avec le terrorisme islamiste, les violations effectives - tout cela est vrai, mais secondaire.
De même, pour M. Chirac, Herr Schröder et leur petit pote belge, ce n'est pas vraiment Saddam qui compte. Bien sûr, ils préféreraient le voir demeurer "Président à vie", et leur "plan"-bidon d’envoyer des soldats de l’ONU arborant un casque bleu n’avait que cela pour but. Ce n'est pas, comme l'ont affirmé certains, parce qu’ils craignent que, quand les Amerloques ouvriront les armoires à dossiers, ils trouveront une masse de factures avec des noms français et allemands. Comme on s'en sera forcément aperçu depuis deux semaines, MM. Chirac et Schröder ne s’embarrassent pas pour si peu. Les rusés Continentaux hausseront les épaules devant tout ce qu'on aura pu trouver dans la cave de Saddam : ce sont les affaires, voilà tout, rien de personnel ; voyons, nous sommes entre gens du monde, n'est-ce pas ?
Non, pour eux, le sujet du film est beaucoup plus près de chez eux. Pour les stupides "experts" de ce côté-ci de l'Atlantique, l'idée d'une "rupture" entre l'Amérique et l'Europe a tant d'attrait, qu'ils ne semblent pas se soucier du fait que la vraie "rupture" est entre Chirac, Schröder et le Manneken Piss belge, d'un côté, et tous les autres, de l'autre. L'Amérique n'a jamais été isolée. Bon, d'accord, reconnaîtront les cyniques, les caniches anglo-saxons de Bush, en Grande-Bretagne et en Australie, lui reniflent le derrière, mais personne d'autre. Eh bien, il y a ces sept pays d'Europe continentale qui ont signé la lettre au Wall Street Journal. Peuh ! souffle Robert Scheer, du Los Angeles Times, rien qu'une poignée de pays "qu'on peut se payer au eBay [Nasdaq, NDLR]" Ah, vraiment ? L'Italie ? L'Espagne ? Ensuite, c’est le Groupe de Vilnius qui s’est rallié : cela fait pratiquement tous les pays des Balkans et de l'Europe de l'Est. Et Mark Shields, sur CNN, de grincer : "Ouf ! On respire : l'Albanie a signé".
Pauvres de nous! Il n'y a donc aucun étranger qui compte assez pour les Shields, les Scheer et autres "multilatéralistes" ? Engliches, Australos, Ritals, Polacks, Lituaniens : aucun qui compte. Pendant la Grande Guerre, Irving Berlin avait écrit la chanson de la maman fière de son fils qui faisait parti d'un défilé : "Il n'y en avait pas un qui marchait au pas, sauf mon Jim". Dans cette guerre, s'il faut en croire les chantres du multilatéralisme sélectif, aucun ne marche droit non plus, excepté Jacques. Voire. Le Président Chirac peut quand même les faire, ses calculs : sur le Continent européen, la majorité des pays soutiennent la position anglo-américaine. La Belgique soutient la position franco-allemande, et l'effondrement rapide des soutiens du gouvernement Schröder chez lui fait craindre, s'il ne fait pas attention, que l'Axe des Putois ne se réduise à Paris et à Bruxelles, Môssieur Mauvais et Mini-Moi. Chirac joue gros - Schröder n'est que la poule idiote qui pète plus haut qu’elle n’a le derrière - et il est important de comprendre que le cow-boy texan de parade, manieur de revolver, n'est qu'un substitut de sa véritable cible : Tony Blair.
Pour les Français, quelque chose de très étonnant vient de se produire : "l'Europe", était censée être une espèce de France en plus grand, une "union" construite à son image. À cette fin, ils tenaient pour acquis que le continent tout entier finirait inévitablement par se détacher à demi de l'OTAN, comme c'est la situation des Français depuis 1966. Pour Chirac, Tony Blair est l'empêcheur de danser en rond, avec ses vieilles faiblesses d'Anglo-Saxon pour l'alliance transatlantique. Or, comme c’est devenu évident, aux yeux des Tchèques, des Polonais, des Bulgares, des Roumains et de tous les autres, c'est Chirac qui est l’inadapté.
Que faire face à cet épouvantable crime de lèse-majesté?
Réponse : - on se débarrasse de Blair.
Ça a l'air dingue ? Pas forcément. Regardez ce qui s'est passé un mois avant la première Guerre du Golfe : en octobre, Margaret Thatcher a le vent en poupe ; en novembre, on l'abat. Elle était allée à un grand raout européiste, avait lancé une série de bordées rhétoriques, que les Euro-défaitistes de son propre parti avaient trouvé un peu trop vulgaires, et pfuitt ! le moment d'après on la portait en terre. Le fait qu'elle était la copine de George Bush ne lui a servi à rien. On peut objecter qu'elle avait changé le cours de la guerre. C'était Maggie qui avait remonté les bretelles à Bush après l'invasion du Koweït, en août 1990, en lui sortant le fameux : "Ce n'est pas le moment de se laisser aller!", qui est passé à la postérité ; à mon avis, on peut supposer sans trop de risques qu'elle aurait fait savoir au Président que plier bagages avant d'arriver à Bagdad, et laisser le voyou sur son trône, serait du laisser-aller de premier ordre, et elle aurait pu emporter le morceau. Mais, à ce moment-là, elle était déjà partie depuis trois mois, et on ne parlait plus que de "zones de non-survol" et de "zones protégées par l'ONU".
Alors, voyons les choses à la manière de Chirac : pourquoi cela ne recommencerait-il pas ? La position de Blair sur l'Irak est mal vue de son propre parti, aussi bien au parlement que par l'ensemble des militants. Pourquoi ne pas lui glisser des peaux de bananes ? Qui sait ce qui pourrait se passer en deux ou trois semaines ? Après tout, à certains égards, Blair est plus dangereux que Thatcher : celle-ci se considérait comme atlantiste et pas européiste. Blair se donne pour être l'un et l'autre - ce qui, pour Chirac et ses semblables, est une contradiction dans les termes. Alors qu'à l'évidence, ce n'est pas ainsi qu’on voit les choses dans la Mitteleuropa et au-delà. Si Blair émerge d'une guerre anglo-américaine contre l'Irak et que sa vision du monde est confirmée avec éclat, il se peut que l'Europe évolue dans un sens qui ne serait pas dans l'intérêt de la France.
Pour Chirac, l'Union européenne est bien plus importante que ne l'est l'OTAN. L'Union Européenne est une création de la France, l'OTAN, une création américaine. De sorte que la décision française de bloquer la demande d'aide de la Turquie cadre entièrement avec ses priorités à long terme : elle n'a aucune objection à ce que l'OTAN devienne un lieu de parlotes moribondes, mais elle n'a aucun intérêt à la soutenir en tant que pacte de défense mutuelle fonctionnant effectivement sous la domination des Anglo-Américains. Pour la Turquie, en revanche, faire partie de l'OTAN est une composante indispensable de l'identité nationale, en tant que pays musulman moderne, laïc et occidental. Faire la nique à la Turquie risque de porter un grave préjudice non seulement à l'OTAN, mais à l'un des rares États musulmans qui fonctionnent. Après les sales coups des Franco-Germano-Belges, je pense qu’il sera très difficile de continuer à leur accorder la dignité d’"alliés", même de nom.
Aujourd'hui, le gouvernement allemand est entre les mains de personnages passablement douteux, d'une génération dont l'opinion sur l'Amérique et le terrorisme s'est formée dans les émeutes estudiantines de 1968. La Belgique n'est pas un pays sérieux. Sa dernière prestation sur la scène mondiale a été le week-end d'avant le 11 septembre, lorsque, en sa qualité de Présidente de l'Union européenne, elle était à Durban et rampait devant Mugabe and Co pour se faire pardonner les mauvaises actions de la civilisation occidentale.
Vaut-il la peine de continuer à faire comme si les Anglo-Américains et ces types-là avaient des objectifs communs ? Mon collègue, l'honorable John O'Sullivan, supporte difficilement les blagues sur les "singes mangeurs de fromage" [les Français, NDLR] et pense que les Continentaux méritent encore qu'on se soucie d'eux. On dira que je fais pas mal de comparaisons cinématographiques aujourd'hui, eh bien, en voici une de plus: la tendance de O'Sullivan est de considérer tout ce qui se passe comme dans le film "En route pour Bagdad", avec Bob Hope et Bing Crosby dans le rôle de l'Europe et de l'Amérique : ils ont des prises de bec, se font des crosses, se font les poches mutuellement et se disputent la fille, mais, en fin de compte ils sont ici l’un pour l’autre. Ce n'est pas mon avis. Les Français ont de l'intérêt pour une Europe qui fasse contrepoids à l'Amérique, mais ils n'en ont aucun pour une Europe qui soit aussi pro-américaine que le sont Blair et le Groupe de Vilnius. Pour eux, c'est cela le sujet du film - et Saddam, et la Turquie, ne sont que les MacGuffins [1].
Pour nous autres, ce qui est en jeu depuis le 11 septembre, voire depuis la fameuse Conférence de Durban, c'est la survie de "l'Occident" - terme souple qui caractérise tout ce qui s'étend traditionnellement du Texas-au-doigt-sur-la-gâchette jusqu’à une Suède-acteur-du-muet. Si c'est la vision de M. Chirac qui l'emporte, nous pouvons pratiquement garantir, sur la base de ses exploits du mois passé, dans quel sens l'ONU, l'OTAN, la Cour Pénale Internationale et tout le reste, vont évoluer. Il est donc nécessaire que celui-ci [Chirac] émerge des ruines du Palais présidentiel de Saddam aussi sonné et diminué, que possible.
Ce n'est pas la principale raison pour faire la guerre, mais c'est désormais une importante péripétie qui découle du scénario.
Mark Steyn
© Copyright 2003 National Post pour l’original anglais
© Copyright 2003 Koira et www.reinfo-israel.com pour la traduction française
Notes de reinfo-israel.com
* Je dois à l’honnêteté de dire que sans la première traduction de Koira, je n’aurais pas été capable de venir à bout de ce texte typiquement américain, vivant, extrêmement métaphorique, bourré d’images empruntées au cinéma, et tout en allusions. Au plan littéraire, je n’ai fait que corriger les quelques fautes inévitables, revoir très soigneusement le texte à partir de l’original, et améliorer la traduction ici ou là. A en juger par le temps que cela m’a pris, je puis apprécier la somme de travail et d’expertise qu’a investie Koira dans cette traduction. Qu’elle en soit ici chaudement remerciée. Menahem Macina.
[1] Le MacGuffin est un concept fondamental dans le cinéma d'Hitchcock. L'origine du mot viendrait de l'histoire racontée par Hitchcock :
Deux voyageurs se trouvent dans un train en Angleterre. L'un dit à l'autre : "Excusez-moi Monsieur, mais qu'est-ce que ce paquet à l'aspect bizarre qui se trouve au-dessus de votre tête ? - Oh, c'est un MacGuffin. - A quoi cela sert-il ? - Cela sert à piéger les lions dans les montagnes d'Ecosse - Mais il n'y a pas de lion dans les montagnes d'Ecosse - Alors, il n'y a pas de MacGuffin".
Hitchcock citait souvent cette histoire pour se moquer de ceux qui exigent une explication rationnelle à tous les éléments d'un film. (Extrait du site "Le cinéma d’Alfred" : hitchcock.alienor.fr/cinema.html.)











