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Nous marchons sur Bagdad et les Nations-Unies vers l'oubli, Mark Steyn
National Post, 6 février 2003Traduction française de Koira pour reinfo-israel.com
Ce sera donc la guerre. Non seulement parce que la seule raison pour griller ces sources de renseignement est que vous comptez bien vous promener tranquillement dans les installations dans quelques semaines. La présentation d'hier était aussi faite pour la postérité. Lorsque, après la libération, on verra les squelettes de Saddam dégringoler de ses placards, on ne pourra pas dire : "Quelle surprise! Si on avait su !" Les Français aussi ont des services de renseignement. Lorsque les Américains et les Britanniques disent "Voici ce que nous savons", le sous-titre est : "Les Français et les Russes le savent aussi en partie. C'est seulement qu'ils n'en tiennent pas compte".
Cela n'aura fait changer personne d'avis, et ce n'était pas là pour ça. Si vous êtes du genre à croire que Colin Powell entretient une troupe de comédiens radiophoniques pour imiter des communications radio en arabe, ou de ceux qui croient vraiment qu'il y a une explication parfaitement bénigne à tous ces bavardages sur la suppression de toute références aux "gaz innervants", c'est que rien ne vous fera changer d'avis. Ces dernières semaines, on a vu se mettre en place un intéressant effet de cliquet : la gauche laisse de plus en plus tomber ses dénonciations de Saddam, même pour la forme - "bien sûr, je voudrais le voir s'en aller, mais…". Pour eux, comme l'illustre la technique d'interview de Tony Benn, façon Monica [Lewinsky ?], le vieux boucher est en train de devenir une idole, un autre Hô, un nouveau Fidel.
Cependant, si vous prenez la position, plus souple, de M. Chirac - en gros, de charmants Frenchies font tourner les Nations-Unies en bourrique, pourquoi Saddam ne le ferait-il pas ? - alors la force des arguments du général Powell est sans objet également. Si bien que, à l'issue de sa présentation, ceux qui étaient favorables à la guerre étaient toujours pour, et ceux qui s'y opposaient étaient toujours contre. Le Canada s'est-il laissé convaincre de prendre l'une ou l'autre position ? C'est une intéressante question philosophique, mais sans grande importance pour le monde.
La surprise a été l'affirmation tranquille, par M. Powell, des liens de Saddam avec le terrorisme et de la présence à Bagdad, depuis huit mois, de membres-clés d'Al-Qaïda ayant des liens avec les terroristes au ricin, récemment arrêtés en Grande-Bretagne.
Le Secrétaire d'État s'est donné la peine de souligner que les complots récents de ces agents étaient principalement dirigés contre des cibles européennes, et, dans sa liste des pays, il a choisi à chaque fois de mentionner en premier la France. En d'autres termes, si, pour votre sécurité, vous choisissez de mettre vos billes dans une procédure interminable à l'ONU, c'est à vos risques et périls. Et si vous acceptez ses informations, alors le débat dépasse l'objet de la résolution 1441 : Al-Qaïda à Bagdad, ce n'est plus un sujet de débat pour l'ONU mais une menace pour la sûreté des États-Unis.
Vous pouvez choisir de ne pas le croire, si cela vous chante. les preuves ne sont qu'indirectes et, comme un torrent sans fin de soi-disant experts nous l'assure jour et nuit, les "intégristes" islamistes comme Al-Qaïda détestent la "laïcité" de Baassistes comme Saddam. T'as qu'à croire. Tout d'abord, l'Irak vient de sortir une édition du Coran pour collectionneurs, entièrement écrite avec du sang qu'avait donné Saddam. Cela en fait un dirigeant moins "laïc" que, disons, Hillary Clinton ou Gerhard Schroeder. Quiconque prend le comportement de Saddam depuis vingt ans pour un indicateur fiable de ses ambitions comprendra qu'il n'aurait aucune objection idéologique à faire cause commune avec Al-Qaïda, et plusieurs raisons décisives pour la maintenir en activité, ne serait-ce que comme diversion. Vous pouvez discuter là-contre, si bon vous semble. Cependant, votre argumentation implique nécessairement de donner à Saddam, comme à Al-Qaïda, le bénéfice d'un doute bien plus grand que leur conduite passée ne le justifie. Votre raisonnement consiste essentiellement à dire : "On ne peut pas être certain qu'il vendrait ces valises atomiques à des terroristes avant qu'il en fasse exploser une à Detroit. Alors, on dira : 'd'accord, peut-être, qu'il y a un lien, finalement'".
Les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Australie, l'Italie, l'Espagne et leurs autres alliés - catégorie qui, hélas ! n'inclut pas le Canada - sont au-delà de ce stade du débat. La résolution 1441, péniblement négociée, syllabe après syllabe, par M. Powell et son homologue de mauvaise foi au Quai d'Orsay, n'a jamais porté sur Saddam. Elle porte sur les Nations-Unies. le choix est le suivant : mettez Saddam dans les poubelles de l'histoire ou mettez-vous y vous-même. Ce film-là, à en juger par leurs réactions d'hier, les membres du Conseil de Sécurité n'y ont toujours rien compris. Russes et Français ont répondu à Powell par des platitudes ampoulées sur la nécessité de renforcer le régime des inspections. Même en tenant compte du fait que ces réponses étaient préparées à l'avance, cette suffisance était une insulte. Car ce que M. Powell entendait prouver était tout ce qu’il y a de simple : ce n'est pas avec des inspections que l'on soumettra Saddam.
L'énoncé de cette évidence n'a trouvé aucun soutien auprès des autres Membres permanents du Conseil, mise à part la Grande-Bretagne. Jack Straw, Ministre britannique des Affaires étrangères et du Commonwealth, a commencé par féliciter l'Allemagne et son ami Joschka Fischer, au moment où celui-ci assumait la Présidence du Conseil, puis il s'est mis à rédiger la chronique mortuaire de l'ONU, comme une autre bande de poules mouillées internationales, tout dans la parlote et rien dans l'action :
"La Société [des Nations] a échoué, parce qu'elle ne pouvait traduire ses paroles par des actes... À toutes les étapes, ces braves gens disaient : 'attendez, ce mal-là n'est pas assez gros pour qu'on s'en prenne à lui' ; et puis, sous leurs yeux, le mal en question est devenu trop gros pour qu'on s'y attaque."
En gros, les français en sont toujours à la première étape. Mais il y a quelques raisons de penser que Herr Fischer et son gouvernement en sont déjà à la seconde : ils sont arrivés à la conclusion que l'alliance de fait entre les Islamistes et les États-voyous est trop grosse pour qu'on l'affronte directement. Tandis que les Français se conforment à leur génie propre, la rhétorique pacifiste du gouvernement allemand est trop aiguë pour cadrer avec son demi-siècle de tradition politique. Lorsque Schroeder faisait campagne pour sa réélection sur un thème expressément anti-Texan, les gars de la Realpolitik nous assuraient que ce n'était là que de la poudre aux yeux pour préau d'école, et qu'après l'élection les affaires reprendraient. Mais elles n'ont pas repris. Qu'est-ce donc qui les travaille à ce point ? Quand on garde cette question-là à l'esprit, les remarques de M. Powell sur 'Abu Moussab 'Al-Zarqaoui sont d'une pertinence particulière : le Süddeutsche Zeitung d'aujourd'hui rend compte des projets de Zarqaoui de s'en prendre à des "installations israéliennes" - entendez par là des synagogues -, en Allemagne.
En tant qu'État souverain, l'Allemagne a le droit de prendre cette position. Tout comme les Français : le Daily Telegraph rapporte qu'en France, les extrémistes islamistes en sont déjà à mener une "intifada larvée". En cas de guerre contre l'Irak, la "rue arabe" de Lyon et de Hambourg sera bien plus incendiaire que celle de Bagdad. M. Chirac, dans la coulisse, semble se montrer quelque peu disposé à se laisser mener en-dehors de cette impasse où il est entré avec tant d'éclat : hier, on ne parlait pas beaucoup de veto français, ni à New York ni à Paris. Mais l'état d'esprit autour de la table au Conseil de Sécurité permet clairement de deviner qu'on n'y trouve guère de volonté politique pour autre chose qu'une énième résolution de la "dernière chance".
Ça ne marchera pas cette fois-ci. Le problème de l'ONU est très simple : à ses débuts, cette organisation reflétait la réalité du défilé des vainqueurs de la Guerre mondiale. Des années 1950 aux années 1980, elle a reflété celles du blocage de la Guerre froide. Aujourd'hui, ce qu'elle reflète n'est pas la nouvelle réalité - un monde unipolaire dominé par une hyperpuissance -, mais le refus de reconnaître ce fait. Pour la plupart des participants à la réunion d'hier, l'ONU n'est pas le reflet de la puissance géopolitique, mais un substitut de cette puissance, un instrument des Lilliputiens pour entraver le Gulliver texan. L'aspect fantomatique, surréaliste, qu'elle a pris après l'effondrement du communisme a scellé son destin. L'épisode d'hier n'en est que la confirmation.
Deux ou trois douzaines de pays se joindront à la guerre de libération de l'Irak. Si les Américains et les Britanniques en ont la sagesse, ils feront mousser le menu fretin, permettront à ses généraux de gérer certaines des conférences de presse, monteront en épingle leurs exploits guerriers. Toutes les institutions de la fin du XXe siècle - l'UE, l'OTAN et certainement l'ONU sont sur le point d'être remodelées.
Mark Steyn
© National Post (Canada)
Original anglais : www.nationalpost.com/search/site/story.asp?id=18C181A0-5FE2-47E7-B967-D299A9466DF9











