Vous êtes :
AccueilNoeudRacine
Union européenne
Est-il permis de défendre l'Etat Juif ? François Zimeray *
Article paru dans Le Figaro du 10 mai 2003 La nomination d'Abou Mazen au poste de Premier ministre de Yasser Arafat offre à la paix au Proche-Orient une chance nouvelle à saisir absolument. Elle éclaire autrement la réalité des courants qui traversent la vie politique palestinienne en apportant la démonstration que le regard que de nombreux palestiniens portent sur le terrorisme, entretenu depuis si longtemps par quelques leaders corrompus qui leur servent d'autorité, peut être au moins aussi lucide que celui des soutiens d'Israël les plus épris de paix et de réconciliation.
Si la nomination du nouveau premier ministre a fait l'objet de tractations si difficiles avec Arafat, c'est bien que les obstacles à la paix ne sont pas exclusivement israéliens, et qu'imputer les raisons du conflit qui ensanglante la région à la seule politique conduite par Sharon relève de la stigmatisation, de même qu'il relève de la manipulation de réduire tous ceux qui condamnent avec force le terrorisme palestinien au carré des soutiens inconditionnels de cette politique.
Parmi les procureurs d'Israël, qui prétendent forger la pensée de la gauche et des socialistes français sur la question du Proche-Orient, Pascal Boniface offre dans Est-il permis de critiquer Israël? (1), la démonstration la plus parfaite des perversions intellectuelles et politiques auxquelles les postures les plus partiales et les moins nuancées conduisent à coup sûr.
Comme socialiste français, comme parlementaire européen, comme juif attaché viscéralement à la pérennité d'Israël mais aussi à la reconnaissance d'un Etat palestinien, je ne peux que trouver haïssable un ouvrage qui entretient la haine en tentant de prouver que la violence serait systématiquement, et presque par essence, israélienne, alors que la souffrance ne serait que palestinienne, transformant par là-même le terrorisme en avatar de cette souffrance, au point de le légitimer par un prétendu désespoir.
La question de savoir si l'on peut critiquer Israël n'a d'intérêt que pour autant qu'on commence par reconnaître qu'Israël est d'abord effectivement critiqué à Paris, à Durban ou à Tel Aviv. Car Israël est d'abord critiqué par lui-même, c'est d'une démocratie que l'on parle, une démocratie dont les gouvernements sont démocratiquement élus, au terme de débats qui ont la violence des confrontations les moins complaisantes, une démocratie dont certains leaders historiques ont payé de leur vie le choix qu'ils avaient su faire de la paix.
Israël est aussi critiqué dans le monde, et pour des raisons qui ne tiennent pas seulement à sa politique, qui renvoient simplement à la légitimité de son existence. Y en a-t-il d'autres dans ce cas ? Enfin, Israël est critiqué par certains intellectuels et médias occidentaux, qui, consciemment ou non, voient dans leur posture systématiquement pro-arabe, le moyen de solder à bon compte les dettes de leur passé colonial en réduisant la question du Proche-Orient à l'occupation des territoires par Israël. Ceux-là mêmes qui reprochent aux juifs de ne pas avoir su dépasser la Shoah, sont ceux qui témoignent d'une incapacité à dépasser la relation qu'ils entretiennent à leur propre histoire coloniale. Et lorsque Pascal Boniface, dans une note interne aux dirigeants socialistes, préconise qu'on arbitre en faveur du vote 'beur', au détriment du vote juif, pour des raisons qui empruntent davantage à la prégnance de la démographie qu'à celle de la morale, il apporte une démonstration supplémentaire de cette névrose très française, qui est celle du colonisateur coupable, névrose pour laquelle le soutien aveugle et inconditionnel à la cause palestinienne agit comme une thérapie.
Pour Pascal Boniface, comme pour d'autres dont il exprime la pensée dans l'outrance, la question n'est donc pas de savoir si l'on peut critiquer Israël, puisque tout, dans les faits, apporte témoignage qu'Israël est volontiers accusé, mais elle est de savoir si l'on peut critiquer davantage Israël, en faisant reposer sur lui tous les péchés qu'en langage populaire on lui prête aisément. Et si, dans la démonstration, l'idée de sa supériorité militaire, institutionnelle - et pourquoi pas démocratique - pouvait le faire percevoir aux yeux du monde comme plus arrogant, alors sa défense face au terrorisme qui frappe aveuglément ses enfants pourrait aussi se révéler condamnable. C'est par cet enchaînement des choses que le terrorisme palestinien tend à devenir légitime.
Dès lors, je comprends pourquoi la condamnation de l'incitation à la haine des juifs dans les manuels scolaires palestiniens, outils d'une pédagogie financée par l'Union Européenne, justifie aux yeux de Pascal Boniface mon excommunication de la gauche et du parti socialiste. C'est que ce combat contre la haine et pour la paix entre les Palestiniens et Israël interdit un procès instruit seulement à charge. Il ne faut pas unilatéraliser la critique afin de ne pas alimenter les haines unilatérales.
De ce point de vue, c'est une étrange perversion de l'esprit que de trouver hautement condamnable la dénonciation d'un enseignement dispensé en forme d'incitation à la haine, et d'ériger cette condamnation en faute morale justifiant ainsi un procès en excommunication digne des méthodes les plus pernicieuses des tribunaux les plus expéditifs, puis d'inférer de cette position qu'elle constitue un soutien inconditionnel à «la politique de Sharon».
A ceux qui pensent comme Pascal Boniface, à ceux qui trouveront dans son ouvrage de quoi alimenter leur pensée, il faut rappeler que le courage de Rabin ou de Sadate ne tolérait aucune complaisance à l'égard du terrorisme de la désespérance, car la guerre se poursuit aussi longtemps qu'il est des intellectuels pour porter des haines légitimes.
* François ZIMERAY est Député Européen











