08/07/08
Sur le site Causeur.
Le titre de cette chronique nest pas celui du dernier chef-duvre de Peter Greenaway, mais la formule qui mest venue à lesprit lorsque jai commencé à creuser des pistes pour une recherche demploi en Israël.
Dabord, le casting : le travailleur immigré - vous laurez compris si vous me lisez depuis le début de ces chroniques (sinon, je vous y encourage) -, cest moi. La caissière de supermarché, cest la dame très, très polie, qui vous adresse le fameux Bonjour, merci et au revoir, le tout en souriant mais seulement à partir du moment où vous êtes devenu son client. Auparavant, et tant quelle soccupait du chaland précédent, vous avez chargé son tapis roulant avec les couches du petit dernier, votre stick de déodorant favori, une bouteille de single malt (elle aussi de votre marque favorite), votre dernière paire de chaussettes. Bref, elle connaît tout de vous, de votre pointure à votre passe-temps entre copains, mais elle ne vous a toujours pas dit bonjour. Cest normal, elle est encore occupée à scanner les charentaises de la dame qui vous précède. Une fois que cette dernière sest éloignée, la caissière vous dit enfin bonjour, très souvent avec ce petit air malicieux exprimant : Cest donc pour toi ces chaussettes bleues avec des poussins et des oisillons ? Le métier de caissière de supermarché est lun des plus difficiles du monde : Etale dabord ton être sur mon grand tapis roulant, et après seulement, je te dis bonjour.
Le chef dentreprise israélien, cest strictement linverse. Alors que la caissière ne vous dit bonjour quune fois quelle sait tout de vous, le chef dentreprise israélien lui, vous ouvre son cur avant même de connaître votre nom. Quand le travailleur immigré (je vous rappelle que cest moi) prend le premier contact avec lui, voilà comment ça se passe.
« Ecoute, je mappelle Laurent Cudkowicz, jhabite en France. Non, pas à Paris, loin de la Tour Eiffel et du Moulin Rouge. Je te parle anglais parce que je ne parle pas assez bien lhébreu, mais ne tinquiète pas, je prendrai des cours dès mon arrivée dans six mois. Non, je nai pas encore la nationalité israélienne, et nai donc pas encore le droit de travailler en Israël. Je ne sais pas encore dans quelle ville je vais habiter. Je nai aucune expérience de la mentalité israélienne des affaires, mais, vraiment tu devrais membaucher. »
Tout chef dentreprise normalement constitué devrait répondre :
« Ecoute mon ptit : tu vas aller apprendre lhébreu, parce que ton anglais, cen est pour moi (de lhébreu). Ensuite, tu vas toccuper de trouver un toit pour abriter ta famille. Puis, tu vas effectuer toutes les démarches administratives qui tautorisent à travailler. Enfin, tu vas faire des stages dapprentissage de la mentalité israélienne et seulement là tu reviens me voir. »
Le chef dentreprise israélien, lui, va réagir différemment. Jusquà ce que vous lui annonciez la couleur en vous présentant comme un futur nouvel immigrant, il gardera son attitude proprement israélienne qui se résume à : Quest-ce que toi, tu peux mapporter à moi concrètement dans les 90 prochaines secondes ? Si la réponse est rien, vous devenez transparent. Non pas quil vous méprise, mais il ne voit pas de raison de perdre son temps avec quelque chose, ou quelquun qui lui est inutile à très court terme. Cela se résume par un mot hébreu quil vaut mieux avoir compris avant son arrivée dans le pays : tahless. Réellement intraduisible, ce mot, ce concept est une véritable philosophie de vie : un français le traduirait par concrètement. Un Américain par to the point. En fait, sous ce vocable, se cache une attitude générale qui nest sans doute pas étrangère à la réussite de la progression économique, culturelle et technologique du pays au cours des soixante dernières années : tout ce qui napporte pas quelque chose de concret et dimmédiat à lobjectif fixé, est considéré comme inexistant. Il ne sagit pas de mépris, mais tout simplement, dinutilité. Lantinomie de cette philosophie se retrouve assez fréquemment dans nos sociétés occidentales, en particulier en France. Connaissez-vous le moyen le plus sûr de faire fortune ? Vous achetez un Français pour ce quil vaut et vous le revendez pour ce quil croit valoir. Comment être sûr quil sagit bien dun Français ? Sil estime avoir résolu un problème après avoir simplement réussi à lénoncer, vous êtes bien en présence dun Français.
Le paradoxe, voire le miracle est que, dès quil entend le mot immigrant, le chef dentreprise fait abstraction de sa philosophie originelle : il oublie son point de vue tahless, il devient tout mielleux et attentionné, rassurant et complaisant. Il simagine être en face de son père, ou son grand-père, vingt, quarante, ou soixante ans plus tôt, qui a, très souvent dans des circonstances bien plus ardues, franchi la Méditerranée pour venir sétablir dans un petit Etat en pleine création. Il vous prodigue des conseils plus ou moins bons, il vous rassure et vous encourage. Il devient doux comme un agneau mais en plus bavard. Puis dun coup, il se ressaisit, et vous dit : Viens me voir quand tu es dans le pays. Là, il a repris son état desprit naturel, et il veut dire par là, non pas comme en France On vous écrira, cest-à-dire Ta candidature nest pas retenue, mais il veut dire réellement Viens me voir quand tu es dans le pays. Vous commencez à comprendre le tahless ? Non ? Alors je vous propose de continuer à me lire dans les prochaines semaines : entre temps, jy serai dans le pays, et jaurai, sans doute, de multiples exemples très descriptifs à vous donner.
En attendant, je vous propose, la semaine prochaine de vous parler du fameux déclic qui nous a poussés à prendre notre décision dimmigrer : vous verrez, cest très instructif (en tous cas, ça la été pour moi).
Laurent Cudkowicz
© Causeur
Mis en ligne le 11 juillet 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











