J'aurais une question à vous poser. Les chrétiens et les juifs disent que c'était Isaac qui devait être sacrifié par Abraham puis ne l'a pas été, sur ordre de Dieu. Or les musulmans disent que c'était Ismaël. J'aimerais avoir plus de détails sur ce point. D'autant plus que les premiers disent des musulmans qu'ils ont modifié les données des Ecritures, et que les musulmans leur répondent que ce sont eux qui ont falsifié la Torah et l'Evangile !
Mon frère, si vous pouvez m'éclairer je suis prêt à vous lire.
Réponse :
Le passage coranique qui relate l'épisode où Abraham, après avoir reçu une révélation (wah'y manâmî) de la part de Dieu, était prêt à sacrifier son fils par amour pour Dieu, n'explicite pas de qui il s'agit. Voici ce qu'on y lit : "Et il [= Abraham] dit : "Je pars vers mon Seigneur, Il me guidera. Seigneur, donne-moi (une progéniture) du nombre des pieux." Nous lui donnâmes la bonne nouvelle d'un garçon longanime. Ensuite, quand celui-ci eut atteint (l'âge de) l'accompagner, (Abraham lui) dit : "O mon fils, je vois en songe que je suis en train de t'immoler. Vois donc ce que tu en penses." Il dit : "O mon père, fais ce qui t'est ordonné ; tu me trouveras, si Dieu le veut, du nombre des patients." Puis, lorsque tous deux se furent soumis et qu'il l'eut mis sur le front, voila que Nous l'appelâmes : "O Abraham, tu as confirmé le songe." C'est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants. C'était là l'épreuve manifeste. Et nous le rachetâmes d'une grande immolation. Et Nous perpétuâmes dans la postérité (cette parole) : "Paix soit sur Abraham !" Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants. Il était du nombre de Nos serviteurs croyants" (Coran 37/99-111)
Qui est ce "garçon longanime" que Abraham reçut l'ordre d'immoler, en songe, par révélation divine (seuls les songes des prophètes sont formels, car constituant une forme de révélation), on le voit, le passage coranique ne l'explicite pas Et il y a divergence d'avis à ce sujet entre les commentateurs du Coran (dont certains Compagnons eux-mêmes) :
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Certains disent qu'il s'agissait de Ismaël (sur lui soit la paix). Cet avis est relaté notamment de Ibn Omar, Abû Hurayra, Qatâda, Mas'rûq, 'Ikrima, 'Atâ, Muqâtil, az-Zuhrî, as-Suddî (Tafsîr Ibn Kathîr 4/19).
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D'autres disent que c'était Isaac (sur lui soit la paix). Cet avis est relaté entre autres de Ibn Mas'ûd, al-Hassan al-Basrî, Mujâhid, Sa'ïd ibn u-Mussayib, ar-Rabî' ibn Anas, Muhammad ibn Ka'b al-Qurazî, al-Kalbî (Tafsîr Ibn Kathîr 4/18).
At-Tabarî a donné préférence à ce second avis : selon lui il s'agissait de Isaac. Les arguments de at-Tabarî sont : -
le passage coranique suscité affirme que Abraham reçut la bonne nouvelle de la naissance prochaine d'un fils : "Nous lui donnâmes la bonne nouvelle d'un garçon longanime" (Coran 37/101) ;
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or, ailleurs dans le Coran, il est dit explicitement que c'est de la naissance de Isaac que Abraham reçut la bonne nouvelle : Dieu dit en effet : "Nous te donnons la bonne nouvelle d'un fils plein de connaissance" (Coran 15/53) ; "et ils lui annoncèrent la bonne nouvelle d'un fils plein de connaissance" (Coran 51/28) ; suit le récit de l'étonnement de l'épouse de Abraham, déjà très âgée (Coran 51/29) : or c'est Sarah et non Agar qui enfanta son fils à un âge très avancé : c'est elle l'épouse qui s'étonna de la nouvelle de sa grossesse prochaine ; le fils dont Abraham reçut la bonne nouvelle est donc Isaac ; d'ailleurs un autre verset le nomme explicitement (Coran 11/71-72) ;
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on en déduit que dans la sourate 37 aussi, le "fils longanime" non nommé dont Abraham reçut la bonne nouvelle de la naissance est Isaac ;
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le passage disant que c'est ce "fils longanime" que Abraham reçut l'ordre de sacrifier (sourate 37), le fils qui a failli être sacrifié était donc Isaac (argumentation relatée par Ibn Kathîr).
Ibn Kathîr, s'il a cité cet avis, ne l'a pas trouvé très pertinent. Il écrit que l'avis correct à ce sujet est celui selon lequel c'est Ismaël qui faillit être sacrifié. Et il a repris sur ce point l'argumentation de Muhammad ibn Ka'b al-Qurazî. Ce dernier fait valoir que, à lire le passage coranique en question, on s'aperçoit qu'il y a d'abord le verset qui relate l'annonce faite à Abraham de la naissance d'un "fils longanime" et que suit la relation de l'ordre divin de sacrifier ce fils une fois qu'il eut quelque peu grandi (verset 102). Mais on lit, ensuite, plus loin, un autre verset qui dit : "Et Nous lui donnâmes la bonne nouvelle de Isaac, prophète parmi les pieux" (verset 112) ; et on relève que la citation de la bonne nouvelle de sa naissance est articulée avec ce qui précède par la conjonction "Et", ce qui fait qu'il ne s'agit pas d'un récapitulatif de ce qui précède mais d'un propos différent.
"Et il dit : "Je pars vers mon Seigneur, Il me guidera. Seigneur, donne-moi (une progéniture) du nombre des pieux." Nous lui donnâmes la bonne nouvelle d'un garçon longanime. Ensuite, quand celui-ci eut atteint (l'âge de) l'accompagner, (Abraham lui) dit : "O mon fils, je vois en songe que je suis en train de t'immoler. Vois donc ce que tu en penses." Il dit : "O mon père, fais ce qui t'est ordonné ; tu me trouveras, si Dieu le veut, du nombre des patients." Puis, lorsque tous deux se furent soumis et qu'il l'eut mis sur le front, voila que Nous l'appelâmes : "O Abraham, tu as confirmé le songe." C'est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants. C'était là l'épreuve manifeste. Et nous le rachetâmes d'une grande immolation. Et Nous perpétuâmes dans la postérité (cette parole) : "Paix soit sur Abraham !" Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants. Il était du nombre de Nos serviteurs croyants. Et Nous lui donnâmes la bonne nouvelle d'Isaac, comme prophète d'entre les pieux. Et Nous (les) bénîmes, lui et Isaac. Et dans la descendance des deux il y a l'homme de bien et celui qui est manifestement injuste envers lui-même" (Coran 37/99-113)
Dans le texte de la Genèse :
Par ailleurs, ce que le verset du texte de la Genèse dit à ce sujet est : "Prends ton fils, ton fils unique, que tu aimes tant, Isaac" (Genèse 22/2) ; or le même texte dit clairement que Ismaël est resté, plus de treize ans durant, fils unique, puisque lorsqu'il est né Abraham avait 86 ans (Genèse 16/17) et que lorsque Isaac est né Abraham avait cent ans (Genèse 21/5). Ce passage biblique est donc pour le moins étrange :
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soit l'ordre concernait Isaac, et le mot "unique" est alors de trop, car Isaac n'a jamais été "fils unique";
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soit c'est le nom "Isaac" qui est de trop, et l'ordre "Prends ton fils unique, que tu aimes tant", concernait bien Ismaël, fils unique de Abraham en ce sens qu'au moment de l'épisode du sacrifice, Isaac n'était pas encore né.
On lit par ailleurs à propos de Ismaël : "Cette parole [de Sarah] fâcha beaucoup Abraham, car Ismaël était son fils" (Genèse 21/12) : cet événement se passe quand Isaac est déjà né (voir Genèse 21/11). On voit que, selon le texte de la Genèse, Abraham considérait bel et bien Ismaël comme "son fils" aussi, même quand Dieu lui avait déjà annoncé que c'est avec Isaac qu'Il établirait Son alliance (annonce faite avant même la naissance de Isaac selon Genèse 17/19) (il s'agit de l'Alliance première d'après nous musulmans).
La Torah, falsifiée ?
Un point, cependant : vous parlez de "falsification". Or je ne suis pas d'avis que les fils d'Israël aient falsifié la Torah. Ibn Khaldûn écrit :
"Quant à ce qui est dit que leurs savants ont modifié des passages de la Torah conformément à leurs intérêts religieux, Ibn Abbâs a dit, d'après ce que al-Bukhârî a rapporté de lui dans son Sahîh : "Ceci est peu probable". Il a dit en substance : "A Dieu ne plaise qu'une nation parmi les nations falsifie volontairement le livre qu'elle a reçu, révélé à son prophète !" Il a dit : "C'est par une interprétation erronée ("ta'wîl") (de certains passages) de leur part qu'il y a modification [du sens de certaines parties du message donné par Dieu] [et non par une falsification délibérée du texte même]." Va dans le sens de ces propos (de Ibn Abbâs) la parole de Dieu qui dit : "alors qu'auprès d'eux se trouve la Torah dans laquelle se trouve le jugement de Dieu" : s'ils avaient modifié les mots de la Torah, il n'y aurait pas "auprès d'eux la Torah dans laquelle se trouve le jugement de Dieu". ( ) Par contre, une modification des mots a pu se produire involontairement ( ). Ceci est possible, d'autant que leur royaume a été détruit et que leur groupe a été dispersé en différents horizons" (Târîkh Ibn Khaldûn, 2/7-8).
Ibn Khaldûn fait probablement allusion, ici, à la destruction du royaume de Juda par Nabuchodonosor en 587 : il s'agit en effet d'un tournant dans l'histoire des fils d'Israël et dans la conservation de leurs Ecritures : plus tard, on tenta de reconstituer le texte.
"The final fusion of the Five Books of Moses, called the Pentateuch, occurred around 450 B.C. in other words, not until eight to sixteen hundred years after some of the events narrated in them took place. Is it not reasonable to suppose that in that period of time [i. e. before 450 B.C.], before there were any written records, many changes and alterations must have occurred as the stories and legends were handed down orally from generation to generation ?" (Jews, God and History, New American Library, 2nd edition, p. 31).
"As a second move toward forging a national religious and spiritual Jewish character, Ezra and Nehemia decided not only to revise the Book of Deuteronomy but to add to it four other Books of Moses. Under their direction, priest and scholar labored diligently to fuse the most important of the divergent Mosaic documents, including the Deuteronomy of Josiah, into the five books of the Pentateuch, namely, Genesis, Exodus, Leviticus, Numbers, and Deuteronomy. All Five Books of Moses were now made divine. From here on, no deletions, changes or additions to the Pentateuch could be made, nor have any been made" (Ibid., p. 63). "There are two versions of many, many other events, as the perceptive reader of Old Testament may have noticed. Are we dealing with two versions of the same story, or with two different stories merged into one ?" (Ibid., p. 28).
Cliquez ici pour lire notre article au sujet de l'authenticité des textes des Révélations antérieures.
Or l'usage antique était d'insérer des notes et des commentaires dans le texte même, à la suite des passages à commenter. Etudiant le texte sous la conduite d'un maître, le fidèle apprenait à distinguer le texte originel des notes des commentateurs. Et il semble que, lors de la reconstitution du texte de la Torah, des commentaires et des développements, écrits auparavant par des scribes en tant que notes, aient été incorporés au texte lui-même.
Ce phénomène s'est produit également lors de la compilation des Hadîths : un transmetteur a ajouté un petit développement à la fin du propos du Prophète qu'il relatait, ou une petite introduction au début du propos du Prophète, ou encore un commentaire au milieu ou à la fin du propos du Prophète ; un des transmetteurs postérieurs relate le propos du transmetteur sans préciser qui en est l'auteur, en sorte que, à lire le texte du Hadîth et du commentaire, on se demande si le tout a été prononcé par le Prophète ; et, quelques générations plus tard, il peut arriver qu'un autre retransmetteur croie effectivement que le tout est parole du Prophète. On appelle ce phénomène "id'râj" ("incorporation"), et le commentaire ainsi incorporé à tort : "mud'raj ul-matn" ("propos incorporé dans le texte du hadîth"). Contrairement à d'autres religions, en islam les savants religieux des premiers temps mêmes ont été conscients que, dans l'ensemble de ce qui est attribué au Prophète, il y a, à côté de l'authentique, du non-authentique, ce qui a créé un effort pour distinguer ce non-authentique ; c'est ce qui a engendré une discipline à part entière, avec ses spécialistes. Et ces spécialistes du Hadîths ont également fait des efforts pour distinguer ces mots incorporés, des propos véritables du Prophète. Ils parviennent à cerner les propos "mud'raj", entre autres, par le moyen de la comparaison entre les différentes narrations, ou par le moyen de l'établissement d'une contradiction avec des faits ou des textes établis. Cliquez ici pour en savoir plus.
Or, il est des commentaires tant de Hadîths que de versets du Coran qui sont corrects, et d'autres commentaires qui sont erronés (khata'). Aucune incorporation n'a eu lieu dans le texte du Coran, mais il arrive que certains commentaires en soient erronés. Ainsi, on lit dans certains ouvrages de Commentaires du Coran, en l'occurrence Tafsîr ul-Jalâlayn :
"Et ils te questionnent au sujet de Dhu-l-Qarnayn, dont le nom était Alexandre, et qui n'était pas prophète. Dis : "Je vais vous en réciter une mention" (fin de citation).
"Et ils te questionnent au sujet de Dhu-l-Qarnayn. Dis : "Je vais vous en réciter une mention" (Coran 18/83).
La présence, dans le passage de la Genèse relatif à l'épisode du sacrifice, du nom "Isaac" contredit les termes "ton fils unique" du même passage, car Isaac n'a jamais été fils unique. A notre sens il est possible que l'explication de la mention de ce nom "Isaac" après celle de "ton fils unique" réside dans le fait que dans les temps ayant précédé la catastrophe de - 587, un scribe, pensant par erreur que le fils qui avait failli être sacrifié était Isaac, aurait écrit ce nom en commentaire, et que lors de la collation suivant le retour, le commentaire ait été incorporé au texte.
Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).











