Texte original en pdf : La route_vers_Durban_II - 2009
Voir "Mise en garde de la LICRA contre une réunion prochaine d'ONG en vue d'un Durban II".
Nouveau Conseil des Droits de lHomme de lONU
Un laboratoire de haine
La route vers Durban 2 2009
Rapport réalisé par Malka Marcovich
Pour la Ligue Internationale Contre le Racisme et lAntisémitisme
22 mai 2007
Avant propos de Malka Marcovich
Depuis une quinzaine dannées, je participe à nombre de réunions, discussions, conférences, comités pour lélaboration de textes normatifs au sein des Nations Unies en tant que représentante dOrganisations Non Gouvernementales (ONG). A ce titre, jai été à maintes reprises confrontée à la manière dont sorganisent les lobbyings, dont se mène, entre pays, ONG et groupes dintérêts divers, ce que jappelle « la guerre des mots » (1). Du 28 août au 7 septembre 2001, la conférence mondiale contre le racisme à Durban et tout particulièrement le Forum des ONG - est le théâtre dune violence sans précédent dans une conférence de lONU : antisémitisme actif, diffusion des protocoles de sages de Sion, de Mein Kampf, etc., agression des personnes identifiées comme juives, appel au meurtre des Juifs dans un stade de deux mille personnes enthousiastes, à lissue du discours fleuve de Fidel Castro ; invisibilité totale des femmes : censure de toute parole, réunions annulées, suppression de phrases condamnant leur oppression dans le document final ; putsch, puis destruction du caucus * des ONG européennes dans une atmosphère de lynchage ; agressions, menaces, accusations dêtre payés par les Juifs pour ceux qui résistent. Sur place et au retour, seules quelques ONG dénoncent la violence, les manipulations, latmosphère de terreur.
* Caucus : terme utilisé dans la communauté des ONG au sein de lONU, notamment dans le cadre des conférences mondiales, pour désigner un regroupement dassociations qui travaillent ensemble sur des plateformes thématiques communes.
Revenue le 10 septembre 2001, je rédige un texte (2) qui pose la question de la crédibilité de la société civile et des ONG après Durban. Le 7 décembre 2001, ma partenaire et complice à Durban, Bernice Dubois, et moi-même organisons une conférence à lAssemblée Nationale intitulée "Durban et Après" (3), avec de nombreux témoins résistants, pour non seulement consigner les événements, mais aussi sinterroger sur "après Durban", sur le concept de "démocratie participative" (4). En 2003, jentame une recherche pour comprendre comment cette conférence mondiale a pu se mettre en place et découvre les compromissions, ou/et limplication de grandes ONG ayant pignon sur rue, dans le processus qui a abouti à ladoption du texte du Forum des ONG au mépris de toutes règles démocratiques - et à la destruction du caucus européen **.
** Le Caucus des ONG européennes est le seul à avoir été ainsi détruit, délégitimé et empêché de sexprimer. Sans doute parce quil représentait justement une entité régionale démocratique, lUE, en pleine construction politique, où le dialogue avec la société civile tient une place centrale.
Du côté des gouvernements, grâce à la ténacité du Ministre des affaires étrangères de Belgique, Louis Michel, qui présidait, en 2001, lUnion Européenne, la terminologie de haine avait pu disparaître du texte gouvernemental. A deux ans de Durban 2, elle réapparaît, de façon tout à fait officielle, dans différentes instances des Nations Unies, notamment au sein du nouveau Conseil des Droits de lHomme.
Même si depuis 2001, jai reconnu les symptômes de Durban dans dautres forums, conférences ou réunions, je ne décrirai pas ces atmosphères dans cette étude, laquelle sappuiera uniquement sur les textes qui ont été diffusés officiellement dans le cadre de lONU. Nos gouvernements doivent cesser de faire comme si de rien nétait
Les ONG droits-de-lhommistes et antiracistes ont aussi à se déterminer publiquement. Dans un mois, ou dans deux ans il sera trop tard pour prétendre que lon ne savait pas. LONU est devenue aujourdhui le laboratoire où nos démocraties sont testées, où sélaborent progressivement les normes et les idéologies de haine qui risquent de légitimer les passages à lacte de demain. Ou, pour reprendre les propos de Hillel Neuer (5), soixante ans après la création de la Commission des Droits de lHomme par Eléonore Roosevelt et René Cassin, « le rêve des fondateurs » sest transformé « en cauchemar ».
I. Introduction
Le 8 décembre 2006, le nouveau Conseil des Droits de lHomme de lONU adopte lors de sa 3ème session ordinaire, une résolution pour lorganisation dune nouvelle conférence mondiale contre le racisme en 2009 (6). Peu dONG sen inquiètent. Les médias ne sen font pas lécho. Pourtant, lensemble des pays européens membres du Conseil, dont la France, vote contre cette résolution. De même, personne ne fait état des débats des premières sessions de la nouvelle instance, qui a entériné en un temps record (de juin 2006 à mars 2007) la normalisation des discours de haine. En effet, lincitation à la violence, la stigmatisation et la délégitimation systématiques dIsraël, la condamnation de la laïcité, lentrave à la liberté dexpression et loppression des femmes entre autres choses - sont affirmées désormais au nom du droit à la différence et à lautodétermination. Grâce à lutilisation habile de tous les rouages démocratiques et structurels de lONU, on assiste désormais dans pratiquement toutes les instances et à travers chaque thème, à lélaboration de nouveaux types de discours totalitaires, qui inversent subtilement la terminologie inscrite dans les droits fondamentaux et dans le rêve fondateur onusien du dialogue entre les peuples. Le silence de nos démocraties et de la majorité des ONG en particulier les ONG droits-de lhommistes, ou anti-racistes - doit être durgence questionné. Ce rapport a pour ambition de présenter ces nouveaux enjeux et la marche vers Durban 2009, en analysant les textes et lévolution des thèmes prioritaires de lONU depuis léchec de la conférence mondiale contre le racisme de 2001. Pour ce faire, il faut remonter parfois plus loin, jusquaux origines et à la création de lONU, pour comprendre comment certaines ambiguïtés se sont muées en déséquilibres endémiques structurels, dont on ne peut ignorer limpact idéologique, et dont la majorité des démocraties semblent aujourdhui saccommoder. Si cette étude revient sur les événements qui se sont déroulés lors de la conférence mondiale contre le racisme de Durban du 28 août au 7 septembre 2001, ce ne sera que très succinctement (7), pour mettre en lumière les failles qui ont autorisé la construction des discours récents les plus inquiétants, à deux ans de Durban 2. Mais il faut savoir que cette échéance ne sera que la consécration des résolutions, rapports, textes qui sélaborent chaque jour dans les différentes instances de lONU et qui, par le renvoi dune référence à lautre ce que je nomme les « rolling texts » (8) -, finit par édifier une plateforme politique complexe et très articulée.
Cette étude reprend tous les textes rédigés entre 2002 et 2007 - dans le cadre de lAssemblée Générale, du Conseil Economique et Social, de la Commission sur le statut de la femme, de la Commission des Droits de lHomme, du nouveau Conseil des Droits de lHomme -, qui portent sur les thèmes du racisme, de lantisémitisme, de lintolérance religieuse, de la liberté dexpression, dIsraël, des territoires palestiniens, des femmes, des populations autochtones, des descendants desclaves, des réfugiés, du terrorisme, de la colonisation, de la démocratie, etc.
Durant cette même période et de manière moins systématique, les textes et rapports issus du suivi de certaines conventions, plateformes dactions, groupes de réflexions, conférences, etc., ont pu apporter de nouveaux éléments de réflexion. Le cas échéant, des textes rédigés dans ces instances entre 1945 et 2007, ou dans dautres structures faisant partie de lorganigramme des Nations Unies, telle lUnesco, ont également été utilisés. Après avoir décrit les forces en présence au sein de linstitution internationale, nous verrons comment sest mis en place le processus dinversion, en particulier depuis le 11 septembre 2001, devenu lévénement fondateur emblématique de tous les discours relativistes. La refonte organisationnelle du système des Nations Unies depuis 2006 a encore accentué cette tendance. A deux ans de Durban 2, il est important de connaître les étapes qui ont mené à la formulation des nouvelles normes qui, si nous ne nous mobilisons pas dès aujourdhui, seront consacrées à cette occasion. Savoir, pour sy préparer et envisager des stratégies possibles sil en est encore temps.
II. Les forces en présence à lONU
Du rêve au cauchemar
12. Le cauchemar dAlice, ou les mécanismes dune stigmatisation
La réticence quéprouvent les Etats à accepter lintégration dIsraël dans sa région géographique, témoigne de la difficulté, de plus en plus assumée, à reconnaître la légitimité de son existence. Son exclusion est invoquée en raison du conflit israélo-arabepalestinien. Mais cet argument ne tient pas. Nombre de pays siègent toujours dans des commissions ou groupes régionaux lorsquils sont en période de conflit ou de guerre (59).
La place unique, centrale, prioritaire que prennent Israël et/ou la Palestine, à tous les niveaux dimplication de lONU, camoufle en réalité dautres enjeux politiques et idéologiques. Dans le meilleur (ou le pire) des cas elle permet déviter que lon se penche sur des sujets qui ne présentent aucun bénéfice politique secondaire, comme la question du Tibet et de la Chine. Mais il faut reconnaître que, la plupart du temps, des motivations ou des craintes plus troubles sont à lorigine de cette complaisance générale.
Ainsi par exemple, peu interrogent le fait que Jean Ziegler, rapporteur spécial sur le droit à lalimentation (60) - co-fondateur du prix Mouammar Khadafi (61), quil reçut lui-même en 2002, avec le négationniste notoire, Roger Garaudy, après Fidel Castro, en 1998, et avant Hugo Chavez, en 2004 , focalise la plupart de ses interventions sur la Palestine, en négligeant des pays comme le Burundi, pourtant identifiés par la FAO comme zones prioritaires (62). Ni ses amitiés politiques, ni sa focalisation disproportionnée sur une région en particulier, ni ses appels répétés au boycott dIsraël qui violent le principe de neutralité conféré à son mandat, ne semblent émouvoir les gouvernements et les ONG humanitaires spécialisées (63).
Nous analyserons plus en détail, dans le chapitre consacré à la préparation de Durban 2, la volonté de certaines démocraties occidentales de se démarquer de ce qui pourrait être perçu comme une "collusion entre Israël et lOccident" (64). Cette mise à distance serait le préalable à la réconciliation tant souhaitée entre les anciennes puissances coloniales (65) et les pays indépendants "émergents" -ainsi quà la construction du dialogue du futur, dans le respect des différences. Lidée quIsraël représenterait le dernier « empire colonial » occidental permet de réécrire lhistoire du monde, lhistoire du Moyen-Orient, et également de transformer le projet onusien. On assiste alors, au sein même de linstitution, à des inversions et des abus terminologiques, événementiels et symboliques dont nous ne pouvons aujourdhui mesurer toutes les conséquences pour lavenir.
Durant les vingt premières années de lorganisation, malgré lopposition des pays arabes, lONU na jamais véritablement remis en question la légitimité de lexistence de lEtat dIsraël. Ce moment de "grâce" représente ce que lhistorien Léon Poliakoff désignait comme « le temps du grand remord » (66). Les premières actions politiques engagées par lONU après sa création concernaient la région de la Palestine, avec le plan de partage de 1947, et la première résolution sur les réfugiés en 1948. Aujourdhui, les ambiguïtés du vote en faveur dIsraël à lONU le 11 mai 1949 sexpriment sans tabou (67). Son admission représente désormais la faute originelle des pays fondateurs - faute quil leur faut expier (68). Cette version apparaît dans les documents officiels (69) : lhistoire est revisitée, une formidable propagande se construit (le mot nest pas trop fort), qui fonctionne sur linversion des termes, des symboles et des dates, sur lexclusion dIsraël de lespace de discussion, lomniprésence de la Palestine dans tous les dossiers onusiens, et la diabolisation dIsraël, qui permet de justifier ceux qui appellent à sa destruction.
Une Palestine sans Juifs
La question de la Palestine est présente dans toutes les instances de lONU ou des organismes qui lui sont affiliés (70). Six des organes subsidiaires de lAssemblée Générale portent spécifiquement sur les Palestiniens, alors quil nen existe de tels pour aucun autre peuple. La Palestine nest pas un pays, mais jouit dun statut dobservateur spécial, qui lui permet de présenter des résolutions, de formuler des protestations et de participer aux discussions des regroupements régionaux ou politiques auxquels elle appartient. Le Comité pour les droits inaliénables du peuple palestinien (71), créé en 1975, est soutenu par la Division pour les droits du peuple palestinien, créée en 1977. La Division a pour mission « détablir des études et des publications » - souvent très luxueuses (72) - « et de leur assurer la plus large publicité possible ». Elle organise aussi des réunions dans toutes les régions du monde, afin de mobiliser lopinion internationale. Elle gère une base de données informatisée sur la Palestine (UNISPAL), seule base de données de lONU, consacrée à un pays en particulier. Elle collabore avec des associations du monde entier (plus de 1000), dont certaines jouissent dun statut consultatif et sorganisent en tant que « réseau de la société civile sur la question de la Palestine » (73). Dans toutes les publications proposées sur UNISPAL (74), ainsi que sur le site de la mission permanente de la Palestine (75), on présente une histoire « révisée » dune Palestine où le peuple « indigène » aurait habité depuis plus de deux millénaires, alors que les Juifs ny auraient jamais vécu après lAntiquité. Le mufti de Jérusalem, Al Hajj Amin al-Husseini - dont on connaît le soutien au nazisme -, y est présenté comme un résistant contre linvasion sioniste (76). Dans ces conditions, il nest pas étonnant que la notion de « judaïsation » de la Palestine ou de territoires arabes - par « les puissances sionistes », se banalise dans les discours, notamment lors des cérémonies et conférences en hommage au peuple palestinien. La position de lOLP avant Oslo et celle du Hamas se banalisent. Deux Etats ne sauraient être la solution au conflit israélo-palestinien. Cest dailleurs ce que lon pouvait entendre, en 2005, à Caracas, dans une réunion de lONU sur la question palestinienne, position relayée par le service de presse de lONU (77). Depuis 1977 (78), le 29 novembre est déclaré Journée de commémoration internationale de solidarité avec le peuple palestinien (79). Comme lindique le texte de la Division, « cette date a été retenue en raison de sa signification particulière », car cest le 29 novembre 1947 que lAssemblée Générale adoptait la résolution 181 (II) établissant le plan de partage pour un « Etat juif » et un « Etat arabe ».
Il ne sagit donc pas ici de commémorer le 15 mai 1948, ce que les Palestiniens appellent la « Nakba » (80), jour qui suit la création de lEtat dIsraël, mais bien dinscrire la date anniversaire de leur tragédie dans un des premiers textes onusiens de référence proposant deux Etats sur une même terre (81). Le 29 novembre de chaque année, aux sièges de lONU à New York, Vienne, Genève, et un peu partout dans le monde, des célébrations sont organisées. A New York, le Secrétaire Général, le président du Conseil de Sécurité, les représentants des différents organes, les organisations intergouvernementales, sont conviées et interviennent dans une 'grand-messe' commémorative. Expositions, films, etc., rien ne manque pour ces célébrations, ni la minute de silence, proposée par le Président de la Commission, Paul Badgi, en 2005, devant une carte sans Israël, en lhonneur de ceux qui ont versé leur sang pour la Palestine *.
* Le président, Monsieur Sarre : « Je voudrais que les membres portent leur attention sur la carte et le drapeau qui se trouvent à lextérieur de la salle. Ce sont ceux de la Palestine, telle quelle existait avant 1948. Sil ny a pas dobjection, je demande que lon fasse entrer la carte et le drapeau, qui demeureront ici jusquà la fin de la Journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien. Sil ny a pas dobjection, il en sera décidé ainsi ». Ainsi en a-t-il été décidé. (30 novembre 1981).
Cette année-là, comme chaque année depuis 1981 (82), où la carte de la région davant 1947 fut intégrée à la commémoration, leffacement symbolique dun Etat-membre na pas semblé poser problème au Secrétaire Général, Kofi Anan, ni aux autres dignitaires qui se sont levés à la mémoire des "martyrs" palestiniens (83). Personne ne soffusque non plus du papier à entête de la Mission de la Palestine à Genève, utilisé pour la diffusion des déclarations orales de lambassadeur et qui porte lemblème de lOLP : une carte de Palestine sans Israël.
Harcèlement et condamnation
Lattaque contre lexistence dIsraël se fait à travers différents procédés. Les Comités chargés du suivi des conventions (84) sont des lieux privilégiés. Les ONG israéliennes viennent présenter des rapports alternatifs à ceux du gouvernement israélien (85), ainsi que les ONG palestiniennes, ou autres, qui font consacrent leurs commentaires à la situation dans les territoires palestiniens (sous autorité palestinienne), en faisant porter toute la responsabilité des abus sur Israël. En effet, le gouvernement palestinien na à répondre devant aucun comité, des violations des droits humains commis sur son territoire, puisque la Palestine nest pas un pays et na donc ratifié aucun texte normatif. Les discriminations à lencontre des femmes, le non-respect des droits de lenfant, les tortures et détentions arbitraires, etc., sur tous ces sujets et dautres encore, lautorité Palestinienne na de comptes à rendre à personne (87).
Les possibilités logistiques et administratives pour la promotion des discours de haine sont exceptionnelles (88). La Palestine est à la fois au cur du dispositif, et constitue en même temps un alibi pour des regroupements intergouvernementaux comme lOIC, la Ligue des Etats arabes, le Mouvement des non-alignés, le G77 et la Chine. Comment, dans ces conditions, entendre les souffrances des autres peuples - Haïtiens, Tibétains, etc. ? Cette litanie - qui affecte toute linstitution - à propos de la question palestinienne, rend secondaires toutes les autres questions. Dailleurs, linsistance sur le sujet de la Palestine confine souvent au harcèlement. Ainsi, pour la seule année 2006, lambassadeur de Palestine a envoyé au Secrétaire Général et au Conseil de Sécurité 52 lettres de protestation à lencontre dIsraël (88). Cette stratégie fonctionne admirablement bien. En 2006, Israël était encore en tête du palmarès des condamnations. 46% des 34 résolutions adoptées la concernaient (90). La République démocratique du Congo venait juste derrière, avec
5 résolutions, soit 6,85% du total, puis le Soudan avec 4 résolutions, 5,48% du total (91). Rien quen lAssemblée Générale, 22 résolutions étaient adoptées à lencontre dIsraël, mais pas une seule à lencontre du Soudan pour le génocide du Darfour.
La Litanie de haine
La terminologie utilisée dans les textes officiels, rapports, résolutions, participe au processus de diabolisation dIsraël : « puissance occupante », « puissance coloniale », etc. Les déclarations orales des délégations gouvernementales ou des ONG (92) continuent de véhiculer le langage de haine de Durban. Nous reviendrons plus tard sur le mot "apartheid", qui fera lobjet dune analyse plus approfondie. Citons cependant ces termes qui reviennent de façon lancinante : « judaïsation », « épuration ethnique », « massacres », « génocide », etc.
Linversion devient aussi une nécessité politique. Non seulement elle participe à la banalisation du génocide juif par les nazis, mais elle permet également dassocier le sionisme au nazisme (93). Voici quelques exemples de déclarations :
· « Israël na pas assouvi sa soif du sang des Libanais et la retournée sur les civiles désarmés de Beit Hanoun. » (Délégué libanais, Conseil des Droits de lHomme, 15/11/2006).
· « LHolocauste continue et cest un holocauste israélien contre le peuple palestinien ». (Ambassadeur de Palestine, Mohammad Abu-Koach, Conseil des Droits de lHomme, 12/12/2006).
· « Cette définition doit nous pousser à réfléchir sur lHolocauste perpétré, petit à petit, contre le peuple palestinien ». (M. Palavicini, délégation du Venezuela, Assemblée Générale, 26/1/2007).
· « Le régime israélien, qui vise à exploiter les crimes passés pour en faire le prétexte de nouveaux génocides ». (M. Gharibi, Iran, Assemblée Générale, 26/1/2007).
· « Un certain nombre de massacres délibérés des populations civiles ont été perpétrés par Israël ». (Rapporteur Spécial sur le droit à lalimentation, Jean Ziegler, Conseil des Droits de lHomme, 4/10/2006).
Et puis il y a les lapsus, réels ou non :
· « Cette journée de solidarité doit nous rappeler quil ny aura pas de solution finale au problème israélo palestinien, sans laccomplissement des droits inaliénables du peuple palestinien (
) et du droit au retour du peuple palestinien sur sa terre natale ». (Paul Badji, Président du Comité sur les droits inaliénables du peuple palestinien, 29/11/2005).
· « Travailler sur le multiculturalisme (
) c'est peut-être, la solution finale ». (Doudou Diène, lun des promoteurs des normes contre la diffamation de lislam, Rapporteur spécial sur le racisme, 18/9/2006, Conseil de Droits de lHomme).
· « La machine de guerre dIsraël tente, depuis plus de cinq décennies − qui ont été pour le peuple palestinien comme une longue Nuit de cristal −, daboutir à une sorte de solution finale. » (M. Dembri, ambassadeur dAlgérie, Commission des Droits de lHomme, 24/3/2003).
13. Le retour des réfugiés, une revendication à géométrie variable
Linstrumentalisation politique et idéologique de la question des réfugiés pourrait faire lobjet dune étude en soi.
Le drame humanitaire vécu par les Palestiniens est insupportable et mérite lattention de la communauté internationale. On doit cependant se poser des questions sur les raisons du déséquilibre en ce qui concerne les interventions humanitaires, et la mise à disposition de fonds en faveur de telle ou telle population vulnérable. On doit aussi sinterroger sur la fonction politique de certaines focalisations médiatiques. Une partie conséquente des brochures et des actions de la Division pour les droits du peuple palestinien porte sur le thème des réfugiés. On peut sétonner des écarts budgétaires entre les programmes du Haut Commissariat (HCR), et ceux de lUNRWA - Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (94). Pour lannée 2006, le budget de lUNRWA sélevait à 462 millions de $, soit près dun quart du budget du HCR, qui est de 1,4 milliards de $. Il équivalait au budget prévisionnel pour lensemble de lAfrique, qui sélevait à 466 millions de $. Il dépassait (de plus de la moitié) celui de lAsie - 200 millions de $ -, et celui des Amériques (Sud et Nord), 33 millions (95). Les brochures (96) et diverses publications de lONU (UNRWA, DPR, CERPP, et autres) ramènent principalement la question des réfugiés palestiniens à la date de 1948 (97). Elles évacuent, la plupart du temps, la date de 1967 et passent sous silence la révocation des passages de la Charte de lOLP appelant à la destruction de lEtat dIsraël, par la voix de Yasser Arafat et de celle Parlement palestinien, en 1998. En revanche, sur le thème des réfugiés, on trouve un texte sur le « droit au retour du peuple palestinien » (98), datant de 1978, qui justifie le retour des réfugiés dans les frontières davant 1948. Il met en exergue « la loi du retour » des Juifs en Israël, pour avancer lidée dune discrimination, thème qui revient avec force aujourdhui.
Le glissement dune date à lautre semble extrêmement construit. LUNRWA avance, pour lannée 2000, le chiffre de 4 millions de réfugiés, qui seraient les descendants de ceux dont la même organisation estimait le nombre à 800 000, en 1953. Cette confusion entre 1948 et 1967 apparaît au travers des résolutions (99) adoptées au Conseil de Sécurité, à lAssemblée Générale, au Conseil Economique et Social, à la Commission puis au Conseil des Droits de lHomme (100), ainsi quà la Commission sur la Condition de la Femme.
En 2007, trois résolutions (101) de lAssemblée Générale, dont deux précisent la date de 1967, laissant planer quelques ambiguïtés. En revanche, dans celle présentée par le Pakistan à la Commission sur la Condition de la Femme (102), adoptée le 9 mars 2007 par 40 voix pour (103) et deux contre (Etats-Unis et Canada), intitulée « la situation des Palestiniennes et laide à leur apporter », aucune date nest précisée :
· « 3. Exige quIsraël, puissance occupante, respecte pleinement les dispositions et principes de la Déclaration universelle des droits de lhomme, des Règlements annexés à la quatrième Convention de La Haye, en date du 18 octobre 1907, et de la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, en date du 12 août 1949, afin de protéger les droits des Palestiniennes et de leurs familles.
· 4. Demande à Israël de prendre des mesures pour que les femmes et les enfants palestiniens réfugiés et déplacés puissent tous regagner leurs foyers et recouvrer leurs biens, conformément aux résolutions de lOrganisation des Nations Unies sur la question ».
Lors de ladoption de ce texte, lAllemagne a pris la parole, au nom de lUE, pour expliquer leur vote favorable. Curieusement, les communiqués de presse en français et anglais diffèrent. Dans le communiqué français (104), on lit :
· LAllemagne a rappelé lengagement de lUE envers les Palestiniens et déclaré quelle avait voté en faveur du texte en raison de limportance du rôle que jouent les femmes dans la résolution du conflit israélo-palestinien.
Dans la version anglaise (105), il est indiqué que ce conflit « affecte toutes les femmes de la région, palestiniennes et israéliennes ». La déclaration semble également comporter quelques réserves qui napparaissent pas dans le paragraphe en français (106).
Depuis 1993 - cest devenu une tradition, presque une rengaine -, la Commission sur la Condition de la Femme adopte, pratiquement à chacune de ses sessions, des résolutions concernant les femmes palestiniennes (107). Et dailleurs, personne ny prête plus garde. Et certainement pas les grandes organisations de femmes. En 2007, tout comme en 2006 et les années précédentes, aucune résolution na porté sur les milliers de femmes violées, mutilées, déplacées, au Darfour, rien sur les femmes lapidées en Iran, rien sur les crimes dhonneur en Jordanie, etc. En son temps, rien na été dit sur les femmes du Sierra Leone, sur les femmes Tutsi au Rwanda, etc. Un seul pays semble porter spécifiquement atteinte aux droits des femmes : Israël (108).
14. Sionisme = racisme : tours, détours, retours, intrication de lhistoire
La lecture des résolutions et rapports portant sur le racisme, lapartheid et le conflit israélo-palestinien depuis 1974, fait apparaître des moments-clé de cette histoire. Moments de fusion/confusion, où sélabore une stratégie au long cours, qui sexaltent dans un déferlement de violence sans pareil, 25 ans plus tard, à Durban, fin août 2001. Retracer les étapes de lintrication politique de la cause palestinienne et du combat contre lapartheid, les espoirs déçus, les succès, se souvenir de quelques moments forts qui apparurent sur le devant de lactualité, permet de comprendre la filiation historique des discours qui refont surface aujourdhui.
⇒ 1972 Janvier. Lautrichien Kurt Waldheim devient le quatrième Secrétaire Général des Nations Unies. A cette époque, personne ne connaît son passé nazi et sa responsabilité dans la déportation des juifs de Joannina, en Grèce, le 25 mars 1944. Il restera en poste jusquà décembre 1981. En septembre lorganisation palestinienne "Septembre noir" prend en otages 11 athlètes israéliens, lors des jeux olympiques de Munich. Aucun ne survivra. En novembre, lAssemblée Générale lance le projet dune Convention sur lélimination et la répression du crime dapartheid (109) et vote une résolution pour une décennie contre le racisme (110), qui commencera le 10 décembre 1973.
⇒ 1973 Guerre de Kippour, du 6 au 24 octobre. La décennie contre le racisme est lancée, le 13 décembre. A cette occasion, le Comité Spécial Contre lApartheid présente son rapport, qui affirme que les sionistes sont les alliés du régime dAfrique du Sud. La résolution 3151 interdit au régime dAfrique du Sud de représenter le peuple sud-africain. Dans la même résolution, « la collusion » entre « la politique dApartheid du gouvernement sud-africain » et « le sionisme », illustrée « par laide politique, militaire et financière » dIsraël, est soulignée.
⇒ 1974 - Le 13 octobre, lAssemblée Générale, présidée par Abdelaziz Bouteflika, invite (111) Yasser Arafat, Président de lOrganisation de Libération de la Palestine, à participer aux délibérations sur la question de la Palestine. Le 14 novembre, le « Commandant en chef de la Révolution Palestinienne » intervient (112) devant lAssemblée Générale :
« Lentité sioniste sagrippe avec ténacité aux territoires arabes ; le sionisme persiste dans ses agressions contre nous et contre notre territoire [
] Lordre dun monde ancien sémiette devant nos yeux, et limpérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme et le racisme, dont la forme suprême est le sionisme, périront inéluctablement [
] La question palestinienne senracine dans les dernières années du XIXe siècle, en dautres termes, dans cette période que nous appelons lère coloniale [
] Cette période continue jusquà nos jours. Les traces évidentes de son inadmissible présence sont facilement perceptibles dans le racisme pratiqué en Afrique du Sud et en Palestine. »
Le 22 novembre, une résolution est adoptée, qui affirme le droit des Palestiniens à lautodétermination et au retour (113). Le même jour, lOLP se voit également accorder le statut dObservateur (114).
⇒ 1975 En mai : LOLP devient membre à part entière du Conseil Economique et Social de lONU pour lAsie de lOuest (115). Le 27 juin, à lissue de la première Conférence Mondiale des Femmes de Mexico, est adoptée une déclaration qui demande « lélimination du Sionisme, de lapartheid et des discriminations raciales ». En août, la résolution 77 (XII) de lOrganisation de lUnité Africaine affirme que « le régime raciste de Palestine occupée et les régimes racistes du Zimbabwe et dAfrique du Sud ont une origine impérialiste commune, ils constituent un tout, ont la même structure raciste et sont organiquement liés
»
Le 10 novembre, lAssemblée Générale adopte la résolution 3379 pour « lélimination de toutes les formes de discrimination raciale », qui affirme que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale ». Une autre résolution crée le Comité pour lexercice des droits inaliénables du peuple palestinien (116).
⇒ 1976 - La Convention pour lélimination et la répression du crime dapartheid est adoptée. En novembre, la résolution 31/6 demande au Secrétaire Général de « diffuser largement le rapport du comité spécial contre lapartheid, en plusieurs langues, afin de mobiliser lopinion contre la collaboration dIsraël avec le régime raciste sud-africain ». En décembre, la Division pour les droits du peuple palestinien est créée.
⇒ 1977 Le 7 novembre, le président égyptien Anouar el Sadate se rend à Jérusalem. Le 2 décembre, lAssemblée Générale vote la résolution 32/40 B, instaurant une journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien, qui aura lieu chaque 29 novembre, pour commémorer la partition de la Palestine en 1947, avant la naissance dIsraël (1948).
⇒ 1978 -Août : 1ère conférence mondiale contre le racisme, à Genève. Elle se focalise sur lapartheid, la collaboration dIsraël avec ce régime [celui dAfrique du Sud] et le lien entre la situation en Palestine et celle de lAfrique du Sud. Mais la terminologie sionisme = racisme napparaît pas. Le 17 septembre : accords de Camp David, qui signent la paix entre Israël et lEgypte. Anouar el Sadate et Menahem Begin reçoivent le prix Nobel de la paix.
⇒ 1982 - Fin du mandat de Kurt Waldheim.
⇒ 1983 Juillet : Conférence Internationale au siège de lONU à Vienne (117), qui porte sur les alliances entre Israël et lAfrique du Sud ; elle est organisée par le Comité contre lapartheid. Août : 2ème Conférence Mondiale Contre le Racisme.
⇒ 1984 LArchevêque sud-africain, Desmond Tutu, reçoit le Prix Nobel de la paix. Cest lui qui sera nommé, en 2006, par le Conseil des Droits de lHomme lors de sa troisième session, comme chef de la mission denquête de lONU sur les "massacres" de Beit Hanoun, [prétendument] commis par larmée israélienne.
⇒ 1989 - Décembre : « la déclaration sur lApartheid » marque le début du processus aboutissant à la fin du régime et à la constitution intérimaire en 1994. Le comité de lONU contre lApartheid continue dévoquer la collaboration entre Israël et lAfrique du Sud.
⇒ 1991 Février : lANC est légalisée et Nelson Mandela libéré. En octobre : Ouverture de la Conférence de Madrid qui aboutira aux accords dOslo. En décembre, la résolution 4686 sur lElimination du racisme et de la discrimination raciale « déclare nulle la conclusion contenue dans le dispositif de sa résolution 3379 (xxx) du 10 novembre 1975 » qui affirmait que le sionisme = racisme.
⇒ 1992 Lors dun référendum réalisé en Afrique du Sud, 68% des Blancs approuvent des discussions constitutionnelles avec lANC.
⇒ 1993 Le 19 février, la Commission des droits de l'homme adopte une résolution (118) qui instaure un Rapporteur Spécial pour la « question de la violation des droits de l'homme dans les territoires arabes occupés, y compris la Palestine ». Le 13 septembre, les accords dOslo sont signés à Washington entre Yasser Arafat et Itzhak Rabin. Nelson Mandela et Frederik de Klerk reçoivent le prix Nobel de la Paix.
⇒ 1994 - Avril : les premières élections présidentielles multiraciales en Afrique du Sud aboutissent à lélection de Nelson Mandela. Yasser Arafat et Itzhak Rabin reçoivent le prix Nobel de la paix. Yasser Arafat arrive à Gaza en juillet.
Années 1990 : Le sionisme nest plus qualifié de racisme ; fin du bloc soviétique, fin de lapartheid, accords dOslo, etc.
2000 - Septembre: deuxième Intifada.
2001 28 août-7 septembre :
- Conférence Mondiale Contre le Racisme, à Durban, Afrique du Sud.
2001 Attentats du 11 septembre aux Etats-Unis.
III. 2001 -2007
La consécration du relativisme
1. 2001 Dialogue des civilisations - année zéro
Lorsque Kofi Annan, septième Secrétaire Général de lONU, prend ses fonctions, le 1er janvier 1997, il souhaite impulser un nouveau dynamisme à lONU [en prônant] le renforcement de laction en faveur de la paix et de la sécurité internationale, le développement, la lutte contre la pauvreté et contre le Sida, la promotion des droits humains, de légalité, de la tolérance et
[il souhaite] « rapprocher les Nations Unies des peuples ». Il veut aussi entreprendre un vaste programme de réformes pour revitaliser linstitution.
Le tournant du millénaire est loccasion pour lui de relancer la prophétie de la Charte, pour un monde de justice, dharmonie et de solidarité humaine. [Le texte intitulé] « Nous les peuples : le rôle des Nations Unies au XXIe siècle » (119), trace les grandes lignes de sa vision qui est consacrée dans « Les objectifs du millénaire pour le développement » (120), qui sont adoptées par les gouvernements, lors du sommet du Millénium, du 6 au 8 septembre 2000.
Cette 'grand-messe', au tournant du siècle, réunit au siège de New York les chefs dEtat du monde entier, qui souscrivent (ou font semblant) à lutopie dun futur radieux. Ils remercient en choeur le Président de la République islamique dIran, Sayyid Mohammed Khatami, pour avoir promu la résolution (121), adoptée le 4 novembre 1998 par lAssemblée Générale, consacrant lannée 2001 : « année du dialogue entre civilisations ».
Lidée de vouer lan 1 du troisième millénaire au dialogue entre les civilisations était inscrite dans la Déclaration (122) du XIIème Sommet du Mouvement des non alignés, qui sétait tenue, les 2 et 3 septembre 1998, à Durban.
Durban, septembre 1998 Durban septembre 2001 : [il ne fallut pas plus de] trois ans pour que lannée du dialogue devienne lannée de lapogée du racisme et de la violence. Quel paradoxe, dans la ville où Gandhi commença sa révolution non-violente ! Trois ans avant que le 11 septembre ninaugure une nouvelle ère, cest la rencontre entre « la société du spectacle » et les assassinats-suicide, dignes dun film hollywoodien, devant les caméras du monde entier.
Après léchec et le déchaînement de haine de Durban, et les attaques des tours jumelles de New York, on aurait pu imaginer que les nations (sidérées) et le Secrétaire Général prennent le temps dinaugurer ce fameux dialogue. Mais cette idée na même pas été évoquée. On continua comme si de rien nétait.
Le 7 novembre 2001, « le groupe déminentes personnes (123) » désignées par le Secrétaire Général - à lissue du séminaire qui avait été organisé un an auparavant sous légide de lIran et de lUnesco lui remettent leur ouvrage : Crossing the divide (124). « Le livre explique les contexte et objectifs du dialogue : mettre en place un nouveau paradigme de relations internationales et revendiquer un rôle central pour les Nations Unies. » Parmi les « éminentes personnes », on remarque Hanan Ashrawi, de Palestine. Pourquoi ne pas avoir convié également, pour réfléchir au dialogue, une personnalité israélienne ? La prochaine « fournée » de « personnalités de haut niveau », qui présentera un rapport en 2005 pour le « Sommet Mondial », ainsi que les suivantes, qui constitueront le futur groupe « Alliance des civilisations », nen incluront pas davantage. Curieux pour les chantres du dialogue onusien, qui comptent parmi eux le Ministre des affaires étrangères français de lépoque, Hubert Védrine (125) qui, dans son discours du 10 novembre à lAssemblée Générale, rappelle « les grands objectifs » qui doivent « permettre à toutes les langues, cultures et civilisations, de vivre et de dialoguer », et dont la priorité est de « trouver une solution avant tout à la crise du Proche-Orient (126) ».
Deux mois après les violences de Durban, et les attentats du 11 septembre, ce nest pas lheure des bilans, mais bien la fuite en avant. Poser les jalons de linversion, perpétuer lexclusion, tourner le dos à luniversalisme, voilà ce que propose lONU, en cet automne 2001. Parce que lon refuse « lirrealpolitik », faut-il, pour autant, passer sous silence ce que fut Durban ? Revenant sur ces événements, Hubert Védrine écrit (127) :
« La multiplication ou la résurgence des affrontements intercommunautaires et des revendications à teinte fortement confessionnelle ou ethnique [
] semblent contredire les promoteurs de linéluctable convergence des peuples dans le consensus universaliste. Ainsi, à Durban [
] la conférence des Nations unies contre le racisme, sujet en principe et par excellence consensuel, achoppe sur la qualification de lhistoire de lesclavage et des conséquences politiques à en tirer ! Cet échec rappelle brutalement aux optimistes le fossé toujours béant entre Occidentaux, Africains et Musulmans. »
Outre le fait que lon puisse contester sa conception, passer sous silence, comme il le fait, ce qui a été au cur de Durban, est pour le moins sidérant.
Fodé Sylla, député européen à lépoque de Durban, a fort bien analysé, en novembre 2001, ce qui se mettait déjà en place (128):
« Jétais très choqué de voir quici même, au Parlement, des collègues ont essayé de minimiser ce qui sétait passé. Soit, nous navons pas la même appréhension des choses, soit, il y a la volonté de faire la politique de lautruche. Je trouve ça assez insupportable que des collègues, ici, se soient permis, ici, dans un débat consacré à lAprès Durban, de minimiser ce qui sy est passé. Soit nous nétions pas à la même conférence, soit nous ne regardions pas avec les mêmes yeux. Jai eu loccasion, devant tous mes collègues qui étaient là, de montrer des tracts, des photos, des écrits, au Ministre Louis Michel, devant tous les membres du Parlement et de la Commission. Je ne comprends pas que lon puisse minimiser cela. Voir une photo représentant Hitler, et dire cest vers ça quil faut aller, moi je ne savais plus où jétais. Il y a eu un manque de dialogue. Durban était passé, cétait un échec, un demi-échec, bon, on en parle plus, on passe à autre chose. Non seulement ce qui sest passé à Durban nétait pas quun échec, mais cela a révélé quil y avait des problèmes profonds quil fallait régler dans la société. »
Bruxelles, New York, même combat le 9 novembre 2001, « le programme daction pour le dialogue entre les civilisations » (129) est adopté. Nul amendement, nulle évocation du 11 septembre. Le 10 novembre, le président iranien Khatami, initiateur « du dialogue des civilisations », définit les fondements de cette nouvelle alliance qui doit déboucher sur les normes internationales du futur. Il indique quil a envoyé un message au Secrétaire Général, lui demandant dorganiser un sommet mondial pour mettre en uvre une politique commune contre le terrorisme et aboutir à une convention internationale. Ce nouveau traité
permettra davoir une définition mondiale du terrorisme. En attendant il fournit déjà la sienne :
« Au milieu de la crise terroriste mondiale, le monde est confronté à un genre de terrorisme intensif et très grave au Moyen-Orient. Loccupation des territoires palestiniens [
] la judaïsation de la Palestine [
] le meurtre et la terreur des civils palestiniens sans défense, la destruction des sites historiques, sont des exemples de ce phénomène. »
« Nous devons parvenir à une définition appropriée du terrorisme, qui fasse une distinction entre un acte criminel aveugle et la défense légitime contre loccupation, la violence et la répression ».
Deux mois après Durban et le 11 septembre, Katami sème les premières graines de Durban 2, qui vont se développer progressivement jusquau nouveau Conseil des droits de lhomme, en juin 2006.
· Les attaques-suicide palestiniennes ne sont pas du terrorisme.
· Le 11 septembre est lévénement fondateur dun racisme anti-musulman (qui va se transformer en diffamation de lislam).
· Les juifs détruisent des sites historiques (qui va se transformer en « patrimoine de lhumanité ») Comme nous le verrons plus loin, ces thèmes vont se décliner autour de la définition de la démocratie, de lattaque de la laïcité, et vont se conjuguer avec certaines frustrations de Durban 1 et avec les nombreuses failles du texte gouvernemental, même sil avait été épuré de son langage de haine.
2. Les failles de Durban 1, qui ont subsisté
Il ne sagit pas ici de faire un inventaire des sujets qui nont pas pu être traités à Durban, mais de relever ce qui risque de constituer le terreau de nouveaux glissements dans la perspective de Durban 2.
Le statut du texte gouvernemental (130) - qui ne comporte plus ce que lon a appelé le langage de haine est évidemment différent de celui issu du Forum des ONG (131). Néanmoins un certain nombre de problèmes subsistent. Le texte gouvernemental na pas été diffusé avant mi-2002. Jusquà cette date, le texte qui était disponible sur Internet comportait encore les « fameux » termes entre crochets qui avaient été supprimés lors des derniers jours de négociations, grâce à la détermination du Ministre des affaires étrangères de Belgique Louis Michel. Par ailleurs, ceux qui défendaient cette terminologie ont tout intérêt à ce que se perpétue la confusion. Ils peuvent aussi se référer aux textes préparatoires régionaux, notamment celui adopté à Téhéran en février 2001 pour la région Asie. Ils ont aussi tout intérêt à utiliser la rancur de ceux qui, issus de la société civile, se sont sentis frustrés par le fait que la question des réparations pour les descendants desclaves et de la colonisation nait pas été abordée. Enfin, il est possible de citer le texte gouvernemental ou celui des ONG selon lauditoire auquel on sadresse.
· Si le thème de légalité entre les femmes et les hommes, est relativement évoqué dans le texte gouvernemental, leurs oppressions et discriminations dues à des pratiques traditionnelles et/ou religieuses napparaissent nulle part. Dans le texte des ONG, le paragraphe que lon était parvenu à introduire sur « le fait que les religions ne devaient pas être utilisées pour opprimer les femmes » a tout bonnement été supprimé. Dans le texte gouvernemental, un paragraphe peut être utilisé à lencontre de la laïcité, pour condamner en particulier linterdiction du port de signes religieux :
- 71. « Nous déplorons quon tente de contraindre les femmes appartenant à certaines confessions et minorités religieuses à renoncer à leur identité culturelle et religieuse, ou à en restreindre lexpression légitime, et que lon prenne à lendroit de ces femmes des mesures discriminatoires en matière daccès à léducation et à lemploi »
Lantisémitisme est relié à « lislamophobie ». Outre le fait que nous récusons cette terminologie pour parler dun comportement xénophobe vis-à-vis dune personne en raison de sa religion musulmane (132), lassociation des deux termes est extrêmement dangereuse, car elle réduit la condition juive à lunique sphère religieuse. En niant la notion de peuple, elle exclut lespace laïc juif et empêche la reconnaissance dune forme contemporaine dantisémitisme, qui diabolise le sionisme. La reconnaissance de « la mémoire de lHolocauste » (§ 40 du texte des ONG), et la suppression de toute référence à lantisémitisme moderne - qui eut lieu dans une atmosphère de lynchage à la fin du forum - permettent de renvoyer lantisémitisme à une époque lointaine et révolue. Au § 46, le détournement des concepts est à son comble puisquil est indiqué que le racisme anti-arabe est une autre forme « dislamophobie et dantisémitisme », puisque les arabes sont des sémites.
· A la lumière des débats, des déclarations et des rapports qui circulent, tant à lAssemblée Générale quau Conseil des Droits de lHomme, depuis 2001, tout porte à croire que la terminologie du texte des ONG sionisme/racisme, apartheid institutionnalisé (§ 114), épuration ethnique (§ 99), boycott dIsraël (§ 120) reviendra en force à Durban 2.
3. Israël pays raciste
· Israël, en tant quEtat membre, doit présenter, environ tous les quatre ans, un rapport aux Comités en charge du suivi des conventions quil a ratifiées (133). En 2003, il rend son rapport au Comité des Droits de lHomme (HRC) sur lapplication du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Israël indique que son rapport (134) ne pouvait concerner Gaza et la CisJordanie, car :
« conformément à lAccord intérimaire israélo-palestinien de 1995 et aux documents élaborés et engagements pris ultérieurement par lOrganisation de libération de la Palestine (OLP), la majorité des pouvoirs et des responsabilités dans tous les domaines civils, y compris les droits civils et politiques, de même que toutes sortes de questions liées à la sécurité, ont été transférés au Conseil palestinien, qui est, en tout état de cause, directement responsable vis-à-vis de la population palestinienne de Cisjordanie et de la bande de Gaza pour toutes ces questions [
] Le fait que le Conseil palestinien ne représente pas un État nempêche pas quil doive veiller à protéger les droits de lhomme ».
Bien que reconnaissant la consistance du rapport dIsraël sur le territoire israélien, le Comité maintient quIsraël reste responsable de la non-application du pacte sur le territoire palestinien (135).
· Cette même année, Israël présente son rapport (136) au Comité des droits économiques, sociaux et culturels (CESR), qui formule les mêmes objections (137) que le Comité des droits de lhomme. De plus, le Comité indique que le principe même dun « 'Etat juif' encourage la discrimination et confère aux citoyens non juifs, un statut de deuxième classe ».
En mars 2007, Israël présente son rapport (138) au Comité sur lélimination des discriminations raciales (CERD) (139) pour lapplication de la convention. Les ONG se sont fortement mobilisées. Elles sont 36 (140) à présenter des rapports alternatifs démontrant la nature intrinsèquement raciste dIsraël, lentreprise sioniste ayant chassé « les indigènes » qui y vivaient jadis. Les organisations juives, même les plus anciennes, dont certaines existent depuis plus dun siècle, comme lAgence juive, lOrganisation sioniste mondiale, le Fonds national juif, et même le Keren Kayemet qui « a planté des arbres pour les Juifs » sont des entreprises racistes. Cette formidable mobilisation ne laisse pas le comité indifférent. Dans ses conclusions (141), il remet en question la légitimé de la dimension juive dIsraël, considère que le refus du « droit au retour » des Palestiniens est une violation de la convention, un acte raciste et discriminatoire.
De plus, Israël porte atteinte à la Mosquée Al Aqsa.
· Le message qui affirme que les sionistes détruisent les sites culturels et religieux de lislam nest pas récent. En 1974, Yasser Arafat ne disait pas autre chose (142) :
« Les sionistes [
] ont volé notre héritage culturel, notre folklore populaire [
] Leur terrorisme a même englobé nos lieux sacrés dans notre paisible Jérusalem. Ils se sont efforcés de la désarabiser et de lui faire perdre son caractère musulman et chrétien
»
Le résultat de cette discrimination est labandon et la profanation des lieux saints musulmans en Israël. De nombreuses mosquées et maints lieux saints ont été transformés en bars, magasins et restaurants. La non-reconnaissance des lieux saints musulmans constitue un mépris inadmissible envers la signification historique et religieuse de ces sites.
(Association Adalah rapport alternatif 2007.)
Dans le contexte actuel de la montée de lislam politique, de la domination de lOIC dans les débats onusiens, ce type dattaque rencontre un écho encore plus fort. Le 13 mars 2007, lors de la quatrième session du Conseil des Droits de lHomme, lAlgérie, au nom du Groupe des Etats arabes, et le Pakistan, au nom de lOIC, présentaient un projet de résolution (143) intitulée « violation par Israël des droits religieux et culturels dans Jérusalem-Est occupée », qui insiste sur « la nécessité de protéger les lieux saints chrétiens et islamiques, en tant quéléments du patrimoine religieux de lhumanité », et exige « que la puissance occupante sabstienne de tout acte ou opération qui pourrait mettre en danger les bâtiments ou les fondations ou modifier la nature des lieux saints, islamiques et chrétiens, dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est » (144).











