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Désinformation
Un monde sans Israël, Josef Joffe
Article remarquable, qui restera classique. Toutefois, sa densité et le style elliptique qui le sert autant quil le dessert, en rendent la lecture assez difficile. Il ne faudrait surtout pas se laisser rebuter par laustérité de cette analyse, car la pertinence de ses arguments est sans égale, à ce jour. À lire, relire et faire connaître largement (sous réserve de mention expresse des copyrights et de notre site). Menahem Macina.
Mise à jour du 04/03/05, suite à la publication dune série darticles qui contestent violemment cette analyse de J. Joffe.14/01/05
Article paru sur le site de Foreign Policy.com
Janvier/février 2005
Original anglais : "A world without Israel"
Traduction française : Menahem Macina, pour upjf.org.
La publication de cet article a déclenché une vive polémique. On trouvera, ci-dessous, des liens à certains articles y afférant :
- David Ouellette, Polémique autour dUn monde sans Israël (J. Joffe).
- Fouad Ajami, Une expérience audacieuse [à propos de Joffe].
- Josef Joffe, Le danger de prendre un bouc-émissaire.
Imaginez quIsraël nait jamais existé. Le marasme économique et la répression politique qui poussent des jeunes gens en colère à se transformer en bombe-suicide cesseraient-ils dexister ? Les Palestiniens auraient-ils un État indépendant Les États-Unis, débarrassés de leur encombrant allié, seraient-ils tout à coup aimés de tout le monde musulman ? Ce serait prendre ses rêves pour la réalité. Loin de créer des tensions, Israël réfrène, en réalité, plus dantagonismes quil nen cause. Depuis la seconde guerre mondiale, aucun État na autant souffert quIsraël de si cruels retournements de situation. Inconditionnellement admiré, dans les années 70, comme lÉtat de "ces Juifs pleins de cran", qui ont survécu contre toute attente et ont fait fleurir la démocratie et le désert, dans un climat hostile tant à la liberté quà la verdure, Israël est devenu lobjet dune délégitimation rampante.
Le dénigrement se manifeste sous deux formes. La première - la version douce - impute à Israël, dabord et surtout, tout ce qui ne va pas au Moyen-Orient, et laccuse davoir dévoyé la politique étrangère des États-Unis. Cest le leitmotiv des éditoriaux partout dans le monde, sans parler du venin qui suinte des pages de la presse arabo-islamique. La version récente la plus dure sen prend à lexistence même dIsraël. Selon cette interprétation, cest Israël en tant que tel, et non son comportement, qui est à lorigine des troubles au Moyen-Orient. Par conséquent, la conclusion "étaticide" est que la naissance dIsraël, à laquelle présidèrent les États-Unis et lUnion soviétique, en 1948, fut une erreur grave, si grandiose et digne de respect que lévénement ait pu être alors.
La version douce est assez familière. Un des ses motifs est la théorie consistant à "secouer les puces à son chien". Ainsi, aux États-Unis, le "lobby juif" et une cabale de néo-conservateurs aurait emberlificoté ladministration Bush dans une stupide politique pro-israélienne, contraire à lintérêt national. Comme cela sest produit si souvent dans lhistoire, ce point de vue majore limportance des Juifs. Mais, derrière cette accusation, sen profile une autre, plus générale, selon laquelle il serait, de toute manière, antidémocratique que des groupes sous-nationaux se jettent dans la mêlée quand il est question de politique étrangère. Passons donc en revue les différentes manières dont les entités sous-nationales luttent en matière dintérêt national : les syndicats et les sociétés réclament des exemptions tarifaires et fiscales ; les organisations non gouvernementales font campagne pour des interventions humanitaires ; et les Cubains américains nous empêchent de fumer des cigarillos de Vuelta Abajo. Ces dernières années, des Polonais ont milité en faveur de Solidarité [Solidarność], des Afro-Américains ont lutté contre la ségrégation en Afrique du Sud, et les Lettons, contre lUnion soviétique. En dautres termes, lempoignade démocratique ne connaît pas de limites. Une autre version douce est la théorie de "la cause originelle", dans ses nombreuses variantes. Puisque les Israéliens, "obstinés" et "récalcitrants" sont les principaux coupables, ils doivent être punis et chassés pour le bien de la paix. "Faites pression sur Israël" ; "supprimez laide économique et militaire" ; "faites-leur savoir que nous ne fermerons pas les yeux sur leurs brutalités" telles ont été les homélies passe-partout, les obsessions même, des classes bavardes et des décideurs du ministère des Affaires étrangères, durant des décennies. Toutefois, comme Sigmund Freud nous la rappelé, les obsessions ont tendance à se répandre. Aussi y a-t-il toujours plus dajouts créatifs à la théorie bien rodée de la cause originelle. Anatol Lieven, de la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale, affirme que ce qui se passe entre les Israéliens et les Palestiniens est « un obstacle énorme à la démocratisation, parce que cela enflamme tous les aspects les plus négatifs et régressifs du nationalisme et de la culture arabes. » En dautres termes, le conflit nourrit la pathologie, et non linverse un peu comme si un agresseur de passants sur la voie publique expliquait à la police : « tout a commencé quand ce type sest rebiffé contre mon attaque. »
Cet argument de la cause originelle présente une triple difficulté : Il brouille, quand il ne les inverse pas, la cause et leffet. Il fait limpasse sur une myriade de conflits sans lien avec Israël. Et il absout les Arabes de toute culpabilité, en faisant retomber le blâme sur qui vous savez. À en croire lancien inspecteur Scott Ritter, la recherche darmes arabo-islamiques de destruction de masse, et, par extension, la guerre contre lIraq, portent aussi la marque dIsraël. « Tant quIsraël a des armes nucléaires, estime Scott Ritter, il choisit une voie qui implique la confrontation Car les pays arabes, le monde musulman, ne vont pas rester à la traîne ni laisser faire, ils chercheront donc à se procurer leur propre force de dissuasion. On a vu cela en Iraq, non seulement pour la force de dissuasion nucléaire, mais également pour la force de dissuasion biologique que les Iraqiens développaient pour contrebalancer la supériorité nucléaire israélienne. »
Cette théorie aurait de quoi séduire si elle ne se heurtait à quelques faits gênants. Les Iraqiens nont pas utilisé leurs armes de destruction de masse contre lusurpateur israélien, mais contre leurs coreligionnaires musulmans, durant la guerre Iran-Iraq, et contre leurs concitoyens iraqiens, lors de lattaque au gaz mortel contre les Kurdes, à Halabja, en 1988 or, ni lun ni lautre ne brandissaient la moindre menace nucléaire. Quant au programme nucléaire iraqien, nous sommes maintenant en possession du "rapport Duelfer", réalisé à partir des comptes rendus dIraqiens loyalistes envers le régime, qui concluait : « LIran était la cause prépondérante de cette politique. Tous les hauts dirigeants iraqiens considéraient lIran comme le principal ennemi de lIraq dans la région. Laspiration à parvenir à un équilibre des forces avec Israël et à acquérir un statut et une influence dans le monde arabe, constituait aussi une motivation, mais secondaire. »
Passons maintenant à la version dure du dénigrement dIsraël. Toujours aussi subtilement, une tonalité plus sinistre se glisse dans ce récit : Israël nest pas simplement un voisin indiscipliné, mais un intrus malvenu. Bien que cette version sexprime encore timidement en dehors du monde arabe, ses promoteurs en Occident occupent la scène comme des diseurs de vérité, qui osent transgresser le tabou. Ainsi, lauteur britannique A. N. Wilson déclare-t-il que cest à contrecur quil en est venu à la conclusion quIsraël a prouvé, par ses propres actes, quil navait pas le droit dexister. Et, après le 11 septembre 2001, le savant brésilien Jose Arthur Giannotti a déclaré : « Convenons que lhistoire du Moyen-Orient serait entièrement différente sans lÉtat dIsraël, qui a ouvert une plaie entre lIslam et lOccident. Peut-on venir à bout du terrorisme musulman sans venir à bout de cette blessure, qui est la source de la frustration des terroristes potentiels ?»
Lidée même dun État juif est un "anachronisme", argue Tony Judt, professeur et directeur de lInstitut Remarque, à lUniversité de New York. Cela ressemble à "un projet séparatiste de la fin du dix-neuvième siècle", qui na "aucune place" dans ce nouveau monde merveilleux qui se dirige vers la perfection téléologique de lunité multiethnique et multiculturelle, liée par le droit international. Le moment est venu "de penser limpensable", et, par conséquent, dabandonner cet État Juif au profit dun seul État binational, garanti, bien sûr, par une force internationale.
Eh bien, supposons quIsraël soit un anachronisme et une erreur historique, sans laquelle le monde arabo-islamique, qui sétend de lAlgérie à lÉgypte, et de la Syrie au Pakistan, serait un endroit bien plus heureux, surtout du fait que le péché originel, la création dIsraël, naurait jamais été commis. Puis, remontons dans le passé avant de revenir à lépoque présente, comme si nous avions le pouvoir de donner un coup de baguette magique puissante, suite auquel Israël disparaîtrait soudain de la carte.
Une culture civilisationnelle daffrontements
Commençons la litanie des "que-se-serait-il-passé-si" en 1948, quand Israël est né dans la guerre. Mort-né, cet État aurait-il tué le problème palestinien dans luf ? Pas exactement. LÉgypte, la Transjordanie (aujourdhui Jordanie), la Syrie, lIraq, et le Liban ont marché sur Haïfa et Tel Aviv non pour libérer la Palestine, mais pour sen emparer. Linvasion était un exemple classique de lutte de pouvoir entre États voisins soucieux de sapproprier un territoire. Sils avaient remporté la victoire, cela naurait pas donné lieu à lémergence dun État palestinien, et il y aurait toujours eu pléthore de réfugiés. (Rappelons que la moitié de la population du Koweit a fui la "libération" de ce pays par le dictateur Saddam Hussein, en 1990.) En effet, dans lhypothèse où le nationalisme palestinien se fût alors éveillé, comme il la fait vers la fin des années 60 et 70, les Palestiniens pourraient maintenant envoyer des terroristes-suicide en Égypte, en Syrie, et ailleurs.
Imaginons quIsraël ait disparu en 1967, au lieu doccuper la Cisjordanie et la bande de Gaza, alors dominées, respectivement, par le roi Hussein de Jordanie et le président égyptien Gamal Abd el-Nasser. Ces dirigeants auraient-ils abandonné leur souveraineté au chef palestinien Yasser Arafat et abandonné Haïfa et Tel-Aviv, pour faire bonne mesure ? Probablement pas. Les deux potentats, ennemis en tout, sans que ce soit dit, nétaient unis que par leur haine et leur crainte communes dArafat, le fondateur du Fatah (mouvement national de libération de la Palestine), quils soupçonnaient, avec raison, de comploter contre les régimes arabes. En bref, la "cause originelle" de labsence dun État palestinien aurait persisté, même sans Israël.
Finalement, supposons, par hypothèse, quIsraël disparaisse dun seul coup, aujourdhui. Comment ce développement affecterait-il les pathologies politiques du Moyen-Orient ? Seuls ceux qui pensent que la question palestinienne est au cur du conflit du Moyen-Orient envisageraient, à la légère, un avenir heureux pour cette région éminemment problématique, une fois Israël disparu. Car, il nexiste rien de tel que "le" conflit. Un rapide calcul fait apparaître cinq situations prévisibles denlisement - ou pire - de la situation dans la région :
États contre États : Lélimination dIsraël du concert régional ne contribuerait guère à la concorde interarabe. Le retrait des puissances coloniales, Grande-Bretagne et France, au milieu du XXe siècle, a laissé un groupe de jeunes États arabes redessiner la carte de la région. Dès le début, la Syrie a exigé le Liban. En 1970, seule larmée israélienne a dissuadé Damas denvahir la Jordanie sous le prétexte de soutenir un soulèvement palestinien. Tout au long des années 50 et 60, lÉgypte de Nasser sest érigée en nouveau champion du panarabisme, et est intervenue au Yémen, dans les années 60. Le successeur de Nasser, le président Anouar Es-Sadate, sest trouvé mêlé à des désaccords avec la Libye vers la fin des années 70. La Syrie est entrée au Liban en 1976, puis, elle a annexé le pays 15 ans plus tard, et lIraq a déclenché deux guerres contre les États de ses coreligionnaires musulmans : lIran, en 1980, le Koweit, en 1990. Le conflit avec lIran fut à lorigine de la plus longue guerre conventionnelle du XXe siècle. Aucun de ces affrontements na le moindre lien avec le conflit israélo-palestinien. En fait, la disparition dIsraël permettrait seulement daffecter les crédits militaires à la gestion de ces rivalités internes.
Croyants contre croyants : Ceux qui pensent que le conflit du Moyen-Orient est une "affaire entre Musulmans et Juifs" feraient mieux de regarder de plus près le décompte des points : 14 ans de carnage fanatique au Liban ; la campagne dextermination des chiites par Saddam, au lendemain de la première guerre du Golfe ; le massacre de 20 000 personnes par la Syrie, dans la place forte musulmane des Frères musulmans de Hama, en 1982, et la violence terroriste contre les chrétiens égyptiens, dans les années 90. Ajoutez à ce décompte loppression interconfessionnelle, comme en Arabie Saoudite, où la secte fondamentaliste des wahhabites brandit la matraque de la puissance dÉtat pour imposer son style de vie austère aux moins dévots.
Idéologies contre idéologies : Le sionisme nest pas le seul "isme" à sévir dans la région, concurremment à dautres idéologies. Quoique les partis baathistes de Syrie et dIraq soient issus des mêmes racines fascistes européennes, tous deux ont lutté pour la préséance au Moyen-Orient. Nasser a utilisé le panarabisme-socialisme contre lÉtat-nation arabe. Et baathistes et nassériens se sont opposés aux monarchies, comme en Jordanie. LIran khomeiniste et lArabie Saoudite wahhabite demeurent des ennemis mortels. Quel est le lien avec le conflit arabo-israélien ? Aucun, à lexception du Hamas, armée terroriste des croyants, jadis soutenue par Israël en tant que rival de lOrganisation de Libération de la Palestine, et aujourdhui responsable de beaucoup dexplosions-suicide en Israël. Mais le Hamas se débandera-t-il après la disparition dIsraël ? Certainement pas. Le Hamas a de plus grandes ambitions que celle déliminer "lentité sioniste". Lorganisation naspire à rien moins quun État arabe unifié sous un régime théocratique.
Utopie réactionnaire contre modernité : Lhostilité commune envers Israël est la seule chose qui empêche les modernistes et les traditionalistes arabes de déchirer leur société. Les fondamentalistes luttent contre les laïques, et les musulmans réformistes combattent pour la fusion de la Mosquée et de lÉtat sous le drapeau vert du prophète. Une lutte de classe à peine dissimulée oppose une minuscule bourgeoisie et des millions de jeunes hommes sans emploi, à la structure du pouvoir qui est le plus souvent une sorte de coterie étatique ayant la haute main sur les moyens de production. Loin de créer des tensions, Israël réfrène réellement les antagonismes dans le monde alentour.
Régimes contre peuples : Lexistence dIsraël ne peut expliquer limportance et lampleur des services de Moukhabarat (police secrète) dans lensemble du Moyen-Orient. À lexception de la Jordanie, du Maroc, et des émirats du Golfe, qui pratiquent un monarchisme modéré et éclairé, tous les pays arabes (outre lIran et le Pakistan) ne sont que des variantes du despotisme depuis la dictature dynastique de la Syrie jusquà lautoritarisme de lÉgypte. Les dissensions intra-nationales en Algérie ont tué près de 100 000 personnes, sans quaucun répit soit en vue. On dit que le nombre des victimes de Saddam sélève à 300 000. Après la prise de pouvoir de Khomeini, en 1979, lIran a été entraîné non seulement dans la guerre Iran-Iraq, mais également dans les troubles civils contenus avec peine dans les années 80. Le Pakistan est sur le point dexploser. La répression impitoyable est le prix de la stabilité dans cette région.
Redisons-le, il faudrait une imagination féconde pour croire que le fait dexclure Israël de léquation du Moyen-Orient donnerait lieu à linstauration de la démocratie libérale dans la région. Il pourrait être plausible darguer du fait que la dialectique de lhostilité favorise, dune manière ou dune autre, la dictature dans les "États limitrophes", comme cest le cas des gouvernements égyptiens et syriens, qui invoquent la proximité de la "menace sioniste" comme prétexte pour écraser la dissidence. Mais comment expliquer, alors, les mutilations dans la lointaine Algérie, le bizarre régime de culte de la personnalité, en Libye, la pieuse coutume de couper la main des voleurs en Arabie Saoudite, le despotisme des clercs en Iran, ou léchec durable de la démocratie, qui ne parvient pas à prendre racine au Pakistan ? Israël a-t-il causé, dune manière ou dune autre, les divers putschs qui ont produit la république de la peur en Iraq ? Si la Jordanie, lÉtat qui a la plus longue frontière commune avec Israël, peut faire lexpérience dune monarchie constitutionnelle, pourquoi pas la Syrie ?
Il ne servira à rien dimputer à Israël les déficits de démocratie et de développement du monde arabe. Israël est un prétexte, pas une cause, et donc sa répudiation ne guérira pas les blessures que sest infligées à lui-même le monde arabo-islamique. La version douce de l"étaticide" - lÉtat binational - ne réussira pas davantage le coup, étant donné la "culture civilisationnelle daffrontements" (définition empruntée à lhistorien britannique Niall Ferguson), qui est la marque distinctive de la culture politique arabe. La lutte mortelle entre les Israéliens et les Palestiniens ne ferait que se déplacer de lextérieur à lintérieur.
Mon ennemi, moi-même
Quelquun peut-il affirmer, en toute bonne foi, que ces dysfonctionnements du monde arabe disparaîtraient avec la disparition dIsraël ? Deux rapports de lONU sur le "Développement Humain Arabe", rédigés par des auteurs arabes, répondent par la négative. Les calamités sont le fait du monde arabe. La stagnation et le désespoir ont trois causes originelles. La première est le manque de liberté. Les Nations unies évoquent la persistance des autocraties absolues, des élections truquées, dune magistrature redevable à lexécutif, et des contraintes qui pèsent sur la société civile. Les libertés dexpression et dassociation sont aussi très sévèrement limitées. La seconde cause originelle est le manque de connaissance : soixante-cinq millions dadultes sont illettrés, et environ 10 millions denfants nont pas eu la moindre instruction. De ce fait, le monde arabe rétrograde toujours davantage en matière de recherche scientifique et de développement de la technologie de linformation. Troisièmement, la participation féminine à la vie politique et économique est la plus basse au monde. La croissance économique continuera à stagner, aussi longtemps que le potentiel de la moitié de la population demeurera en grande partie inexploité.
Tout cela sera-t-il corrigé quand linsulte judéo-occidentale faite à la fierté arabe disparaîtra définitivement ? Les millions de jeunes chômeurs désemparés, chair à canon pour les terroristes, disparaîtront-ils aussi en même temps que le pouvoir exercé par un parti unique, la corruption, et les économies opaques ? Cette perspective na de sens que pour ceux qui aiment les explications simplistes, ou, pire, nourrissent une animosité particulière envers lÉtat juif et son refus de se comporter comme la Suède. (Il faut réfléchir au fait que la Suède ne serait pas la Suède non plus si elle vivait dans le monde hobbesien du Moyen-Orient.)
En conclusion, le plus populaire de tous les "que-se-serait-il-passé-si" est le suivant : Le monde islamique détesterait-il moins les États-Unis si Israël disparaissait ? Comme tous les "que-se-serait-il-passé-si", celui-ci nadmet également quune preuve intuitive. Pour commencer, lidée que 5 millions de Juifs sont les seuls responsables de la fureur denviron un milliard de musulmans ne peut porter le poids dont on la charge. Deuxièmement, les haines arabo-islamiques des États-Unis sont antérieures à la conquête de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Rappelons-nous le dégoût laissé par le coup de force réalisé par les États-Unis pour rétablir le pouvoir du Shah à Téhéran, en 1953, ou lintervention américaine au Liban, en 1958. Dès que la Grande-Bretagne et la France ont quitté le Moyen-Orient, les États-Unis sont devenus la puissance dominante et la cible numéro 1. Une autre évidence intuitive est que lanti-américanisme (officieux) le plus féroce émane des prétendus alliés de Washington au Moyen-Orient arabe, en Égypte et en Arabie Saoudite. Israël est-il la cause de cette situation ou peut-être est-ce bien commode, pour ces régimes, « doccuper des esprits étourdis avec des querelles étrangères » (comme le dit le Henry IV de Shakespeare), afin de détourner lattention populaire de la dépendance à légard du "Grand Satan " ?
Voyez la déclaration du Caire contre "lhégémonie américaine", texte approuvé par 400 délégués du Moyen-Orient et de lOccident, en décembre 2002. Ce long acte daccusation ne mentionne la Palestine que de manière accessoire. La condamnation centrale, émise avec une profusion de variantes, prend pour cible les États-Unis, quelle accuse de monopoliser la puissance « dans le cadre dune globalisation capitaliste, de restaurer le colonialisme et dempêcher lémergence des forces qui modifieraient léquilibre au profit dune multipolarité. » En bref, lAmérique entière est responsable de toutes les misères du monde arabe, Israël venant, à distance, en deuxième position.
Ce conte familier comporte un coup de théâtre ironique : lun de ses principaux signataires est Nader Fergany, lauteur qui a dirigé la rédaction du rapport onusien de 2002, sur le Développement Humain Arabe. Ainsi, même ceux qui reconnaissent les échecs internes du monde arabe finissent par accuser "lAutre". Étant donné lénormité de lacte daccusation, abandonner Israël nabsoudra pas les États-Unis. Les khomeinistes dIran ont raison - si lon peut dire - quand ils dénoncent lAmérique comme le "Grand Satan", et Israël seulement comme le "Petit Satan", au service de la puissance américaine. Ce qui met réellement en rage ceux qui haïssent lAmérique, au Moyen-Orient, cest que Washington simmisce dans leurs affaires, que ce soit pour des problèmes liés au pétrole, ou au terrorisme, ou aux armes de destruction de masse. Cest pour cela que Oussama ben Laden, qui ne sest entiché de la cause palestinienne quaprès coup, appelle les Américains les nouveaux croisés, et les Juifs, leurs doublures impérialistes.
Rien de tout cela na pour but de plaider en faveur de la poursuite de loccupation, par Israël, de la cisjordanie et de la bande de Gaza, ni de justifier les difficultés cruelles quelle impose aux Palestiniens, ce qui est dommageable pour lâme même dIsraël. Mais, comme cette analyse le suggère, la vraie source de langoisse arabe est lOccident, en tant que miroir évident de la misère (arabe) et cible irrésistible de ce que Fouad Ajami, célèbre spécialiste du Moyen-Orient, a appelé "la fureur arabe". Ce qui est mystérieux, cest que tant dOccidentaux, comme ceux qui ont signé la déclaration du Caire, croient quil en est autrement.
Sagit-il dantisémitisme, comme tant de Juifs sont prompts à le suspecter ? Non, mais nier la légitimité dIsraël a une ressemblance étrange avec quelques traits majeurs de cette croyance, qui compte parmi les plus ténébreuses. Selon elle, les Juifs sont omnipotents, omniprésents, et donc responsables des maux du monde. Aujourdhui, Israël se trouve dans une situation analogue, que ce soit comme serviteur ou comme manipulateur de la puissance des États-Unis. La version douce soupire : « Si seulement Israël était plus raisonnable » La version semi-dure exige que « les États-Unis coupent lherbe sous les pieds dIsraël » pour lui imposer la docilité qui vient de limpuissance. Quant à la version dure-dure, elle rêve dun salut qui découlerait de la disparition dIsraël.
Ben, voyons. Cela ne rappelle-t-il pas cette vieille blague de la guerre de lindépendance dIsraël : Alors que les balles sifflaient au-dessus des têtes de deux Juifs qui couraient se terrer pour échapper aux rafales, lun deux grogna : « Tant quà nous donner un pays qui nétait pas le leur, pourquoi les Angliches ne nous ont-ils pas donné la Suisse ? » Hélas, Israël nest quun lopin de terre dans la région la plus délétère du monde, et le nettoyage nest même pas commencé.
Josef Joffe *
© Foreignpolicy.com pour loriginal anglais, et upjf.org pour la version française.
* Josef Joffe est léditeur de Die Zeit, chercheur attaché à la Hoover Institution, et membre distingué de lInstitut dÉtudes internationales, lun et lautre à luniversité de Stanford.
Mis en ligne le 14 janvier 2005 sur le site www.upjf.org.
Mise à jour 04/03/05.











