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Découragement chez les derniers juifs de Casablanca
04/10/03Source : POINTFINAL - LETTRE HEBDOMADAIRE N°113
Malgré l'attentat du 16 mai dernier, les juifs n'ont pas déserté la capitale économique, car le soutien du roi les rassure. Mais ils restent persuadés que "bientôt il n'y aura plus de juifs au Maroc". Reportage.
L'office du shabbat vient de se terminer à la synagogue du Roi-David de Casablanca. Les fidèles se dispersent après avoir écouté le sermon prononcé par Eli Cohen, un homme d'affaires influent dont la connaissance de la Torah lui a valu d'être nommé darshan [prêcheur] par ses coreligionnaires. Dans son sermon, Cohen jongle avec trois langues - un peu d'hébreu appris à l'école juive, marié avec du français et de l'arabe marocain - pour interpréter la semaine à l'aune de la Torah. "Hada hawa l'esprit juif shel mitzvat aseh" - "C'est l'esprit juif d'un commandement positif", conclut-il.
La communauté juive de Casablanca, 2 500 âmes, dispose de pas moins de 50 synagogues. Depuis les attentats du 16 mai dernier [une série d'attentats suicides ont fait 33 morts, en plus des 12 kamikazes], la sécurité a été renforcée autour de tous les édifices juifs. Mais les visages des fidèles trahissent leur appréhension. Le Cercle de l'alliance, le club juif le plus couru de Casablanca se trouve à deux pas de la synagogue. Chaque soir, des centaines de juifs s'y réunissaient dans une ambiance judéo-israélienne pour y discuter de l'actualité politique marocaine et israélienne dans un mélange d'hébreu et de marocain. Mais l'impensable est arrivé. Le 16 mai, des kamikazes se faisaient exploser en cinq endroits différents ; trois d'entre eux ont déclenché leurs explosifs devant le club juif. Ils ne savaient pas que, le vendredi, le club est fermé. Seuls des gardiens musulmans ont péri dans l'attentat. Pour David Elkeslassi, directeur du Cercle de l'alliance, si les explosifs avaient atteint leur but, cela aurait mis brutalement fin à toute présence juive au Maroc. Depuis, les autorités marocaines ne laissent rien au hasard, et chaque événement communautaire fait l'objet de mesures de sécurité exceptionnelles.
La programmation "aberrante" de l'attentat a incité les autorités à penser qu'il s'agissait de l'oeuvre d'étrangers. Ce type de déduction était censé dissiper les craintes de la communauté juive et entretenir l'illusion qu'aucun Marocain n'avait pu tremper dans cet acte horrible.
La petite communauté juive du Maroc est le dernier signe de vie d'une saga qui a débuté lorsque les juifs ont trouvé au Maroc un refuge contre l'Inquisition espagnole. A son apogée, la communauté comptait 600 000 juifs vivant dans une relative harmonie avec leurs voisins arabes. Le statut de dhimmis leur garantissait la protection du souverain, ainsi que certains droits particuliers. A la fin des années 40, le sionisme a emporté les juifs du Maroc telle une tornade. La majorité d'entre eux ont émigré en Israël, les autres en France et au Canada. En moins de quarante ans, la communauté s'est réduite à quelques milliers d'âmes, la plupart vivant à Casablanca.
Pour Eli Cohen, "l'attentat du 16 mai ne nous visait pas, mais visait bien le régime. Ça ne sert à rien de ruminer cette tragédie." Mais Michel Tordjman, un autre notable, fait grise mine. "Nous avons tous été pris de panique à l'idée que les juifs allaient se faire assassiner ! Si le roi, Dieu le protège, ne nous avait pas rassurés, nous ne serions pas ici en train d'assister calmement aux funérailles de Yaakov Azran [un religieux âgé]."
De fait, le roi Mohammed VI a joué un rôle clé dans l'apaisement des craintes de la communauté juive. Lorsqu'il a accédé au trône, en 1999, les services de renseignements occidentaux ont rivalisé de prévisions catastrophiques annonçant son renversement rapide, soit par l'armée, soit par les islamistes. Quatre ans plus tard, le roi est toujours là et a en outre lancé une révolution tranquille encourageant l'émergence d'une société civile. Le lendemain des attentats, le roi a annulé tous ses rendez-vous pour se rendre à Casablanca et visiter les cinq endoits visés par les attentats, parmi lesquels deux lieux juifs : le club et le vieux cimetière juif. Manifestement ému et choqué, il a promis aux responsables de la communauté de parrainer la réouverture du club juif et leur a assuré que l'Etat marocain participerait financièrement aux frais de reconstruction. "Nous sommes rassurés, déclare Eli Cohen, parce que c'est par hasard que les terroristes ont frappé des institutions juives alors que c'est le régime qu'ils visaient. Si ce n'était pas le cas, les juifs auraient déjà fui le Maroc." Tordjman acquiesce. "Nous avons moins peur qu'auparavant d'exprimer publiquement notre identité juive. Parce que le roi est venu à nous et a confirmé qu'il tenait à notre statut de citoyens marocains." En guise d'illustration, dix jours après les attentats, une énorme marche était organisée, et l'on a vu des milliers de juifs et de musulmans défiler main dans la main en scandant : "Juifs et musulmans, nous sommes tous des citoyens et nous sommes tous des Marocains".
Cependant, quelque chose a changé dans les relations entre juifs et musulmans au Maroc. Comme ailleurs dans le monde, les juifs du Maroc ressentent les effets de la confrontation meurtrière entre Israël et les Palestiniens. Les Marocains expriment régulièrement leur colère dans des manifestations de masse à Rabat. Les juifs sont dans une situation inconfortable : d'un côté, ils s'identifient secrètement avec le combat israélien ; mais, de l'autre, l'atmosphère anti-israélienne qui contamine l'opinion marocaine les oblige à se montrer discrets.
Khalil Hashimi Idrissi avoue être obligé de consacrer une large part de son journal Aujourd'hui le Maroc à la question palestinienne. "Comme dans tous les pays arabes, cette question est au centre de nos vies. Les Marocains se sentent solidaires du combat palestinien et voudraient que les autorités fassent quelque chose. Le conflit [israélo-palestinien] a atteint de tels sommets de cruauté mutuelle que nous avons perdu tout espoir." Quelques jours après que Silvan Shalom, le ministre des Affaires étrangères israélien, eut été reçu par le roi Mohammed VI, Israël tentait d'assassiner le cheikh Yassine [guide spirituel du Hamas]. Tandis que la presse marocaine condamnait cette opération, les partis d'opposition, en termes voilés, critiquèrent l'invitation du chef de la diplomatie israélienne dans un contexte aussi problématique.
Cinq lycées juifs de Casablanca accueillent encore un millier d'étudiants, parmi lesquels 200 musulmans. Depuis une dizaine d'années, les juifs sont de moins en moins nombreux à fréquenter ces établissements, tandis que de plus en plus de musulmans désirent s'y inscrire. Le lycée le plus prisé est l'Ecole normale hébraïque. Pour son directeur, Armand Lévy, "le nombre d'étudiants juifs diminue à un point tel que nous devrons bientôt admettre de plus en plus de musulmans. De même, face à la pénurie d'enseignants juifs, nous sommes déjà obligés d'engager des collègues musulmans et chrétiens."
Les jeunes juifs qui fréquentent aujourd'hui ces établissements sont sans doute la dernière génération juive de Casablanca. Une fois leurs études terminées, ils quitteront le Maroc. C'est la loi d'airain du judaïsme marocain. Ils sont parvenus à la conclusion que, évolution sociale et politique aidant, il n'y aura bientôt plus de juifs au Maroc.
Daniel Ben Simon
Mis en ligne le 7 octobre 2003 sur le site www.upjf.org











