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Dialogue interreligieux
J. Ratzinger et les Juifs, anthologie compilée par M. Macina
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Mise à jour (ajout d'un point 4), le 01/05/05.

L'article ci-après est repris du site Rivtsion.net :
www.rivtsion.net/detail.do?noArticle=2726&noCat=117&id_key=117#

Ratzinger le jour de son élection à la papauté


Plutôt que de nous lancer dans des spéculations ou des prédictions, que l'avenir risque de démentir, il m'a paru plus opportun d'illustrer par des citations tirées des écrits de Joseph Ratzinger, avant son élévation au pontificat, à quel point sa pensée concernant le peuple juif et les relations entre le christianisme et le judaïsme sont dans le droit fil du texte sur les Juifs (Déclarations Nostra Aetate § 4), promulgué, en 1965, par le Concile Vatican II, et en parenté étroite avec la pensée et les innovations, en cette matière, de Jean Paul II auquel il succède et dont il était à la fois le conseiller très écouté et l'ami intime. Notons encore que l'aspect le plus spécifique - voire le plus courageux - de la réflexion du futur pape sur le lien entre la foi juive et la foi chrétienne, est la netteté avec laquelle il souligne l'impasse théologique à laquelle a abouti, jusqu'ici, le dialogue entre les deux religions, si on sait dépasser les discours faussement dialogiques, qui, à force d'en souligner les points communs, gomment leurs spécificités irréductibles.

1. Extraits d’un article de J. Ratzinger, paru dans L'Osservatore Romano, le 29 décembre 2000, sous le titre "L'héritage d'Abraham, don de Noël ?".

«…Cette histoire commence par la foi d'Abraham, Père des croyants, Père aussi de la foi des chrétiens, et notre Père par la foi. Cette histoire se poursuit par la bénédiction des patriarches, par la révélation de Moïse et par l'exode d'Israël vers la terre promise. Une nouvelle étape s'ouvre avec la promesse, faite à David et à sa descendance, d'un règne sans fin. Les prophètes, à leur tour, interprètent l'histoire, appellent à la pénitence et à la conversion et préparent ainsi le cœur des hommes à recevoir le don suprême. Abraham, Père du peuple d'Israël, Père de la foi, est ainsi la racine de la bénédiction, en lui "se béniront toutes les familles de la terre" (Gn 12, 3).

La tâche du peuple élu est donc de donner son Dieu, le Dieu unique et véritable à tous les autres peuples et, en réalité, nous, chrétiens, sommes les héritiers de leur foi au Dieu unique. Notre reconnaissance va donc à nos frères juifs qui, malgré les difficultés de leur histoire, ont conservé, jusqu'à aujourd'hui, la foi en ce Dieu et en témoignent devant tous les autres peuples qui, privés de la connaissance du Dieu unique, "demeuraient dans les ténèbres et l'ombre de la mort" (Lc 1, 79).

….La conscience néotestamentaire de Dieu, qui culmine dans la définition johannique : "Dieu est amour" (1 Jn 4, 16), ne contredit pas le passé, mais au contraire synthétise toute l'histoire du salut, dont le protagoniste initial était Israël. C'est pourquoi, dans la liturgie de l'Eglise, des origines jusqu'à aujourd'hui, résonnent les voix de Moïse et des prophètes; le psautier d'Israël est aussi le grand livre de prière de l'Eglise. Par conséquent, l'Eglise primitive ne s'est pas opposée à Israël, mais a cru, en toute simplicité, qu'elle en était la continuation légitime. La splendide image d'Apocalypse 12, la femme, enveloppée de soleil, couronnée de douze étoiles, enceinte et souffrant les douleurs de l'enfantement, c'est Israël qui donne naissance à celui "qui doit gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer" (Ps 2, 9); et pourtant, cette femme se transforme en un nouvel Israël, mère de peuples nouveaux, et est personnifiée en Marie, la Mère de Jésus. Cette unification de trois significations – Israël, Marie, Eglise – montre comment, pour la foi des chrétiens, Israël et l'Eglise étaient et sont indissociables.

On sait que tout enfantement est difficile. Indiscutablement, depuis son début, la relation entre l'Eglise naissante et Israël eut souvent un caractère conflictuel. L'Eglise fut considérée par sa mère comme une fille dégénérée, cependant que les chrétiens considéraient leur mère comme aveugle et obstinée. Au cours de l'histoire de la chrétienté, les relations, déjà difficiles, dégénérèrent ensuite, donnant lieu, directement dans de nombreux cas, à des attitudes antijudaïques, qui ont causé, dans l'histoire, de déplorables actes de violence.

Et même si l'ultime et exécrable expérience de la Shoah fut perpétrée au nom d'une idéologie antichrétienne, qui voulait frapper la foi chrétienne à sa racine abrahamique, en l'espèce du peuple d'Israël, on ne peut nier qu'une résistance insuffisante des chrétiens à ces atrocités s'explique par l'héritage antijudaïque, présent dans l'âme d'un nombre non négligeable de chrétiens. C'est peut-être précisément à cause du caractère dramatique de cette ultime tragédie qu'est née une nouvelle vision de la relation entre l'Eglise et Israël, une volonté sincère de vaincre toute forme d'antijudaïsme et d'inaugurer un dialogue constructif de connaissance réciproque et de réconciliation.

Mais pour être fructueux, un tel dialogue doit commencer par une prière à notre Dieu pour qu'il donne, avant tout à nous autres chrétiens, une plus grande estime et un plus grand amour envers ce peuple, ces "Israélites, à qui appartiennent l'adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses, et aussi les patriarches, et de qui le Christ est issu selon la chair, lequel est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement! Amen." (Rm 9, 4-5), et ce non seulement dans le passé, mais également au temps présent, "car les dons et l'appel de Dieu sont sans repentance" (Rm 11, 29)

…Il est évident que le dialogue entre nous, chrétiens, et les juifs se situe sur un plan différent, par rapport à celui que nous avons avec les autres religions. La foi dont témoigne la Bible des Juifs, l'Ancien Testament des chrétiens, n'est pas, pour nous, une autre religion, mais le fondement de notre foi. C'est pourquoi les chrétiens - et aujourd'hui encore davantage en collaboration avec leurs frères juifs – lisent et étudient avec une telle attention, comme une partie de leur héritage même, ces livres de la Sainte Ecriture… »


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2. Extraits d’un mien article intitulé "La 'Question juive': La théologie doit répondre" (*).


Le cardinal pose d’abord, sans ambages, la question-clé [1]:

«Même si nous savons qu’Auschwitz a été l’horrible expression d’une idéologie qui, non seulement a voulu détruire le judaïsme, mais a également haï, dans le christianisme, l’héritage juif et cherché à l’extirper, la question reste posée : quelle peut être la cause d’une telle hostilité historique entre ceux qui, en fait, devaient avoir une commune appartenance en raison de leur foi en un Dieu unique et de l’obéissance à sa volonté? Cette hostilité tiendrait-elle à la foi même des chrétiens, à “l’essence du christianisme”, à tel point qu’il faudrait s’écarter de ce cœur et nier le christianisme en son centre, si l’on veut arriver à une véritable réconciliation ?»

Le prélat évoque ensuite le noyau même de l’opposition irréductible entre les deux confessions de foi :

«La confession de Jésus de Nazareth comme Fils du Dieu vivant et la foi dans la Croix comme rédemption de l’humanité, signifient-elles une condamnation explicite des juifs, comme entêtés et aveugles, comme coupables de la mort du Fils de Dieu ? Se pourrait-il que le cœur de la foi des chrétiens les contraigne à l’intolérance, voire à l’hostilité à l’égard des juifs et, à l’inverse, que l’estime des juifs pour eux-mêmes, la défense de leur dignité historique et de leurs convictions les plus profondes, les obligent à exiger des chrétiens qu’ils renoncent au coeur de leur foi et donc, requièrent semblablement des juifs qu’ils renoncent à la tolérance ? Le conflit est-il programmé au cœur de la religion et ne peut-il être résolu que par la répudiation de ce cœur ? »


* Cet article reprend des passages d’une conférence du cardinal Ratzinger, Israël, l’Église et le monde : leurs relations et leur mission, selon le Catéchisme de l’Église Catholique, reproduite dans La Documentation catholique, n° 2091, du 3 avril 1994, p. 324.

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3. Extraits d’un livre de J. Ratzinger, Many Religions, one Covenant : Israel, the Church and the World (Beaucoup de religions, mais une seule Alliance : Israël, l’Eglise et le monde), paru en 2000 *.

"Alors qu'auparavant… et ce durant de longs siècles, la majorité des Chrétiens considéraient comme opposés l’Ancien et le Nouveau Testaments, et les alliances qu’ils incarnaient avec le peuple d'Israël d'une part et avec l'Eglise de l'autre, comme si l’affirmation de l’un impliquait nécessairement la négation de la légitimité de l'autre, le cardinal Ratzinger montre qu'ils sont en fait complémentaires.

Tout au long du livre, il souligne «la continuité interne de l'histoire de salut». Jésus, argumente-t-il, a observé la Loi juive (la Torah), et ce faisant, il a accompli la Loi et les Prophètes.

C'est seulement en reconnaissant ce que Jésus a reconnu, à savoir, la validité de la loi de Dieu pour le peuple juif comme une grâce divine plutôt que comme un fardeau légaliste, que les Chrétiens, choisis d’entre les Gentils, peuvent accepter comme leur l'histoire biblique d'Israël et être greffés sur elle, c’est-à-dire avoir part à l’histoire du salut.

«Accomplissement», conclut le cardinal Ratzinger, «est le contraire de 'substitution'. La 'nouvelle' loi du Christ n'est pas et ne peut pas être 'nouvelle', au sens où elle serait différente de 'l’ancienne', ou l’aurait remplacée. La loi de Dieu ne peut jamais être ancienne ni révoquée, mais seulement confirmée et approfondie.»

En Jésus, l’Alliance donnée aux Juifs est universalisée, offerte aux Gentils. Mais elle reste, de manière paradoxale, spécifique et salvifiquement valide pour les Juifs qui y ont été appelés en premier.

L’agir de Dieu, qui a consisté à faire librement alliance avec les Juifs en premier et ensuite, à travers Le Christ, avec ceux qui ont été appelés d’entre les Gentils, n’est pas, pour le cardinal Ratzinger, un «ou / ou», ni un «nous gagnons / vous perdez» – comme de trop nombreux prédicateurs chrétiens l'ont décrit, au fil des siècles (en ignorant les éléments qui se trouvent au cœur du témoignage biblique) – mais d'une manière retentissante, un «l’un et l’autre / et». En conséquence, Juifs et Chrétiens sont appelés à être «témoins ensemble» des vérités divines, de l'unité de l’unique Dieu, le Dieu d'Israël, et de la volonté de Dieu pour toute l'humanité.

«Même si nous savons qu’Auschwitz a été l’horrible expression d’une idéologie qui, non seulement a voulu détruire le judaïsme, mais a également haï, dans le christianisme, l’héritage juif et cherché à l’extirper, la question reste posée : quelle peut être la cause d’une telle hostilité historique entre ceux qui, en fait, devaient avoir une commune appartenance en raison de leur foi en un Dieu unique et de l’obéissance à sa volonté? Cette hostilité tiendrait-elle à la foi même des chrétiens, à “l’essence du christianisme”, à tel point qu’il faudrait s’écarter de ce cœur et nier le christianisme en son centre, si l’on veut arriver à une véritable réconciliation ?»


Le prélat évoque ensuite le noyau même de l’opposition irréductible entre les deux confessions de foi :

«La confession de Jésus de Nazareth comme Fils du Dieu vivant et la foi dans la Croix comme rédemption de l’humanité, signifient-elles une condamnation explicite des juifs, comme entêtés et aveugles, comme coupables de la mort du Fils de Dieu? Se pourrait-il que le cœur de la foi des chrétiens les contraigne à l’intolérance, voire à l’hostilité à l’égard des juifs et, à l’inverse, que l’estime des juifs pour eux-mêmes, la défense de leur dignité historique et de leurs convictions les plus profondes, les obligent à exiger des chrétiens qu’ils renoncent au coeur de leur foi et donc, requièrent semblablement des juifs qu’ils renoncent à la tolérance? Le conflit est-il programmé au cœur de la religion et ne peut-il être résolu que par la répudiation de ce cœur ?»



* Propos cités dans une "Recension d'Eugène J. Fisher", délégué de la conférence des évêques des Etats-Unis pour les relations avec les Juifs, Service des nouvelles catholiques du Secrétariat pour les Relations entre Catholiques et Juifs de la Conférence Nationale des Évêques catholiques des Etats-Unis, Wahington, D.C.

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4. Extraits de la Préface du Cardinal Ratzinger au document ecclésial intitulé "Le peuple juif et ses Saintes Ecritures dans la Bible Chrétienne" (mai 2001).


Le Document de la Commission biblique pontificale, que cette préface introduit, déclare à ce sujet: « Sans l'Ancien Testament, le Nouveau Testament serait un livre indéchiffrable, une plante privée de ses racines et destinée à se dessécher » (no 84).

[…] La reconnaissance de la pluridimensionalité du langage humain, qui ne reste pas fixé à un unique point de l'histoire, mais a prise sur l'avenir, a été une aide permettant de mieux comprendre comment la Parole de Dieu peut se servir de la parole humaine pour conférer à une histoire en progrès un sens qui va au delà du moment présent, et pourtant produit, précisément de cette façon, l'unité de l'ensemble. En partant de l'apport d’[un précédent document de] la Commission Biblique Pontificale […] publié en 1993 sur « L'interprétation de la Bible dans l'Église » […] et en se basant sur d'attentives réflexions de méthode, la Commission Biblique a examiné la relation qu'ont entre eux les divers grands ensembles thématiques des deux Testaments, et elle a pu conclure que l'herméneutique chrétienne de l'Ancien Testament, qui, assurément, est profondément différente de celle du judaïsme, « correspond cependant à une potentialité de sens effectivement présente dans les textes » (no 64). C'est là un résultat qui me semble de grande importance pour la poursuite du dialogue, mais aussi et surtout pour le fondement de la foi chrétienne.

Dans son travail, la Commission Biblique ne pouvait pas faire abstraction de notre contexte actuel, où le choc de la Shoah a mis toute la question dans une autre lumière. Deux problèmes principaux se posent: les chrétiens peuvent-ils, après tout ce qui est arrivé, avoir encore tranquillement la prétention d'être des héritiers légitimes de la Bible d'Israël? Ont-ils le droit de continuer à proposer une interprétation chrétienne de cette Bible ou ne doivent-ils pas plutôt renoncer avec respect et humilité à une prétention qui, à la lumière de ce qui est arrivé, doit apparaître comme une usurpation? La deuxième question se rattache à la première: la façon dont le Nouveau Testament lui-même présente les Juifs et le peuple juif n'a-t-elle pas contribué à créer une hostilité contre le peuple juif, qui a fourni un appui à l'idéologie de ceux qui voulaient anéantir Israël ? La Commission s'est posé ces deux questions. Il est clair qu'un rejet de l'Ancien Testament de la part des chrétiens, non seulement, comme on l'a indiqué ci-dessus, abolirait le christianisme lui-même, mais en outre ne pourrait pas favoriser la relation positive entre les chrétiens et les Juifs, car ils perdraient précisément le fondement commun. Mais ce qui doit résulter de ce qui s'est passé, c'est un nouveau respect pour l'interprétation juive de l'Ancien Testament?. A ce sujet, le Document dit deux choses. D'abord, il déclare que « la lecture juive de la Bible est une lecture possible, qui se trouve en continuité avec les Saintes Écritures juives de l'époque du second Temple, une lecture analogue à la lecture chrétienne, laquelle s'est développée parallèlement » (no 22). Il ajoute que les chrétiens peuvent apprendre beaucoup de l'exégèse juive pratiquée depuis plus de 2000 ans; en retour, les chrétiens peuvent espérer que les Juifs pourront tirer profit des recherches de l'exégèse chrétienne (ibid.). Je pense que ces analyses seront de grande utilité pour la poursuite du dialogue judéo-chrétien, ainsi que pour la formation intérieure de la conscience de soi chrétienne.

La question de la façon dont les Juifs sont présentés dans le Nouveau Testament est traitée dans la dernière partie du Document; les textes « anti-judaïques » y sont soigneusement éclairés. Ici, je voudrais seulement souligner un aspect qui me paraît spécialement important. Le Document montre que les reproches adressés aux Juifs dans le Nouveau Testament ne sont ni plus fréquents ni plus virulents que les accusations contre Israël dans la Loi et les prophètes, donc à l'intérieur de l'Ancien Testament lui-même (no 87). Ils appartiennent au langage prophétique de l'Ancien Testament et sont donc à interpréter comme les oracles des prophètes: ils mettent en garde contre des égarements contemporains, mais ils sont toujours essentiellement temporaires et laissent aussi toujours prévoir de nouvelles possibilités de salut.


(A suivre…)

Menahem Macina

© rivtsion.net et chretiens-et-juifs.org


Mis en ligne le 20 avril 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.




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