Vous êtes :
Accueil » Religions» Dialogue interreligieux
Dialogue interreligieux
Le choc des religions, analyse de Guy Millière
Merci au professeur Millière pour l’analyse de cet ouvrage fruit de la rencontre de quatre témoins privilégiés.Pour commander ce livre par Amazon, cliquer sur le cliché ci-dessous :
![]() | Le choc des religions : Juifs, chrétiens, musulmans, la coexistence est-elle possible ? Par Dalil Boubakeur, Pierre Lambert et Daniel Sibony, sous la direction de François Celier |
10 janvier 2005
En ce début de vingt-et-unième siècle où la religion vient reprendre une place prédominante sur l'horizon des civilisations et où l'Europe se voit confrontée tout à la fois à la déchristianisation, à la montée d'un nouvel antisémitisme et à l'essor de l'islam militant, les ouvrages consacrés à déchiffrer ce qui se joue abondent. En concevant et en dirigeant "Le choc des religions", François Celier a adopté une démarche originale, que le sous-titre du livre rend explicite : "la coexistence est-elle possible ? ". Autrement dit, sommes-nous condamnés à voir s'accentuer les tendances lourdes qui sont, d’ores et déjà, à l'œuvre, ou pouvons-nous conserver quelque espoir qu'elles s'infléchissent ? La question est d'une importance cruciale. Si rien ne change ni ne peut changer, notre avenir s'annonce sombre. La déchristianisation s'accentuera. Un islam inéluctablement intolérant s'installera en position de prédominance de plus en plus nette.
Les Juifs d'Europe, s'ils veulent survivre en tant que Juifs, devront partir vers Israël ou les États-Unis. Et, donc, un tel changement est-il possible ? La réponse apportée par Pierre Lambert, catholique dominicain, qui se charge du "volet chrétien" du livre, ne me semble pas vraiment à la hauteur de l'enjeu. Expliquer, comme il le fait (et même s'il le fait superbement), la quête de l'infini irrationnel, inhérente au monothéisme judéo-chrétien, peut rassembler tous ceux qui sont en quête de transcendance, mais ne permet pas de voir concrètement, ici et maintenant, ce qui rendrait possible la coexistence des monothéismes.
La réponse apportée par Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée de Paris, chargé, bien sûr, du "volet musulman", me semble, elle aussi, manquer quelque peu la cible : Boubakeur pose correctement le problème auquel l'islam se trouve confronté : « le fleuve de l'islam est à un grand tournant. Ou bien il le prendra correctement, ou bien il le prendra mal et ce sera l'inondation »; il apporte néanmoins des éléments qui pourraient servir à une réforme de l'islam en direction de la modération, en proposant, par exemple, une nouvelle lecture du Coran et une révision de la Charia, souvent incompatible avec la modernité, et en soulignant la nécessité de coexister dans la paix, mais il n'apporte aucun éclairage sur la cause même de tant d'inquiétudes et ne dit pas pourquoi c'est l'islam radical et intégriste qui est au coeur de tant de problèmes du monde contemporain.
Cet éclairage sur la cause est présent, par contre, dans le troisième texte, le "volet juif" du livre, et ce texte, "Bible et Coran", écrit par Daniel Sibony, suffirait à rendre "Le choc des civilisations" [sic] indispensable. Sibony, en effet, désigne le point aveugle, la part occulte de ce qu'écrivent ses co-auteurs : le christianisme est, en lui-même dans une situation de dialogue complexe, mais possible avec le judaïsme. Les Juifs ne reconnaissent pas en Jésus le fils de Dieu, mais le message christique s'inscrit dans la continuité et le prolongement de ce que les chrétiens appellent l'Ancien Testament et qui est la Bible juive.
L'islam, lui, est dans une situation beaucoup plus épineuse.
Le Coran, en effet, reprend des parts essentielles au contenu des livres saints juifs et chrétiens, mais en les déformant, tout en prétendant les surpasser par ce qui serait l'ultime révélation.
Cela implique d'y justifier les "déformations" en en faisant l'œuvre des juifs et des chrétiens qui auraient falsifié leurs livres saints. Cela implique aussi, le mot islam signifiant soumission, que les prophètes juifs et Jésus se trouvent définis dans l'islam comme "soumis à Dieu", donc musulmans, et que le fait que juifs et chrétiens ne se définissent pas aujourd'hui comme musulmans est en soi une preuve sans cesse réaffirmée de leur fourberie, de leur renoncement à la vérité. Dans ce cadre de l'islam tel qu'il est, montre Sibony, les chrétiens et les juifs ne peuvent être considérés que comme des mécréants, tolérables sous souveraineté musulmane, mais plutôt intolérables en dehors de cette souveraineté ou de la perspective de cette souveraineté.
La coexistence avec l'islam est-elle possible ? Difficilement, dit Sibony, il faudrait d'abord regarder la réalité en face, « ce n'est pas vraiment le même message, et la différence de message est d'autant plus inquiétante, que l'islam est structuré comme projet politique. »
Un dialogue avec l'islam devrait commencer par la reconnaissance par les musulmans de ce que le Coran n'est pas "éternel et incréé", mais écrit par des hommes il y a longtemps. Tant que ce commencement ne sera pas là, la suspicion ne pourra qu'être de mise et impliquer une vigilance accrue plutôt que des paroles lénifiantes.
© Guy Millière
Le choc des religions : Juifs, chrétiens, musulmans, la coexistence est-elle possible ?
Par Dalil Boubakeur, Pierre Lambert, Daniel Sibony, sous la direction de François Celier
Presses de la Renaissance, 2004, 220p. 17 euros.
Mis en ligne le 17 janvier 2005 sur le site www.upjf.org.












