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Dialogue interreligieux
Laissez-nous vivre ! Lettre ouverte au cardinal Lustiger, Josy Eisenberg
Réaction du rabbin Josy Eisenberg après la publication par Le Nouvel Observateur, de passages du livre du Cardinal Jean-Marie Aaron Lustiger: La Promesse. Cette lettre a paru, en partie, en décembre 2002, dans Le Nouvel Observateur, et intégralement dans Information juive de janvier 2003.
[Un prêtre catholique genevoix a répondu à l'auteur par une lettre publique. Voir : Réponse d’un prêtre catholique à la lettre du Rabbin au Cardinal, A. Arbez.]
Un rabbin peut difficilement s'abstenir de réagir aux bonnes feuilles de votre dernier livre.
Permettez-moi de vous dire, tout d'abord, pour dissiper toute équivoque, qu'à l'instar de la communauté juive, j'ai, de tout temps, apprécié les efforts éclairés et courageux que vous avez faits pour changer radicalement le regard de l'Eglise sur sa filiation juive, affirmer la pérennité de la première Alliance, et proclamer que tout antisémitisme est à la fois païen et anti-chrétien …/…
Cela dit, mêlés à diverses considérations qui colorent votre raisonnement d'une empathie manifeste envers le judaïsme, je relève trois points qu'une conscience juive ne peut absolument pas accepter.
La shoah est un absolu scandale. La tentative de l'inscrire dans la souffrance du Christ en est un autre. Comparaison n'est pas raison. Vous écrivez: "Si une théologie chrétienne ne peut pas inscrire dans sa vision de la rédemption, au mystère de la croix, qu'Auschwitz aussi fait partie de la souffrance du Christ, alors on est en pleine absurdité". Cette affirmation est choquante à tous les égards.
Qu'à Dieu ne plaise que la shoah ait été une rédemption: le seul mot qui convienne est celui d'extermination. Les diverses causes directes en sont bien connues et l'enseignement du mépris est loin d'y être étranger. Cela au moins est évident. Quant à déterminer une causalité spirituelle ou théologique, c'est à dire inscrire le massacre des innocents dans un quelconque projet divin, il faut une singulière audace pour prétendre en détenir la clé.
Tout, dans la conscience juive, se révolte contre l'idée du sacrifice humain. C'est la grande leçon de l'épisode biblique de l'aqeda: le sacrifice avorté d'Isaac, ce pseudo-sacrifice où, dans une scène éminemment spectaculaire, Dieu interdit catégoriquement à Abraham de tuer son fils.
Ce même Dieu aurait-il, plus tard, décidé de sacrifier son "fils" à lui? Permettez-moi d'en douter. Un tel dieu ne serait point le Dieu d'Israël, mais plutôt un Moloch, un dieu de ce paganisme que vous avez toujours abhorré. Ne serait-il pas temps de brûler ce que vous abhorriez?
Ôtez-moi un doute. Faudrait-il comprendre que les nazis ne seraient finalement que les exécuteurs des mystérieux desseins de la providence divine? Participant de la felix culpa si longtemps reprochée au peuple juif, peut-être n'aurait-il pas fallu les juger à Nuremberg?
De grâce, Monsieur le cardinal, acceptez l'idée qu'en dépit de notre commune filiation, notre histoire, et tout particulièrement notre histoire du salut, ne vous appartient pas. Laissez-nous notre destin! Ne sacrifiez pas les martyrs d'Auschwitz sur l'autel de la christologie, en en faisant les témoins du Christ. Jadis, saint Augustin avait forgé la théorie du peuple témoin, témoin, par son abaissement, de sa culpabilité et donc de la légitimité chrétienne.
Depuis Vatican II, on croyait en avoir fini avec ces vieilles lunes. Les voilà qui réapparaissent, sous une forme apparemment plus flatteuse, mais tout aussi insupportable: la récupération de la souffrance des juifs, à nouveau baptisés peuple-témoin. Mais notre vrai témoignage est ailleurs, témoins de Dieu, comme le disait Isaïe, et non du Christ. A tout prendre, écrasé tout comme vous l'êtes par l'indicible horreur d'Auschwitz, je préfère encore me raccrocher à la théologie juive de l'absence de Dieu. Ai-je vraiment le choix?
Certes, je puis comprendre qu'une théologie fondée, somme toute, sur la mort et la souffrance d'un juif, puisse s'accommoder de la souffrance juive et même l'accommoder à sa théologie. Mais si, comme vous le dites, "c'est une absolue nécessité pour rendre cohérente cette théologie", si respectable à bien d'autres égards, alors, permettez-moi de vous inviter respectueusement, Monsieur le cardinal, à en changer.
Je reste cependant convaincu que le christianisme n'a pas besoin de cette interprétation d'Auschwitz, initiée, je ne l'oublie pas, par la plus haute autorité de votre Eglise, pour survivre et avoir des choses à dire au monde.
Vous dites aussi que "les chrétiens partagent l'espérance d'Israël portée à son paroxysme par la figure du messie crucifié". Voilà bien, pour un juif, une étrange mouture de son eschatologie. Depuis deux millénaires, le véritable paroxysme de l'espérance juive est tout autre: c'est l'avènement des temps messianiques, annoncé par le retour à la terre ancestrale, prodrome obligé et signe de ce retour en grâce, dont parle saint Matthieu quand il annonce la fin du temps des nations sur la terre d'Israël.
Second point: vous récusez, et j'en suis fort aise, la théologie de la substitution. Le christianisme n'abolit pas le judaïsme, mais il lui succède en l'accomplissant. Autrement dit, et votre choix personnel en témoigne, un juif est en droit de rester juif mais serait un juif encore meilleur - accompli - en devenant chrétien.
Voilà qu'à la théologie de la substitution, vous substituez la théologie des participations croisées: un bon chrétien ne doit pas oublier sa causalité juive, et un bon juif - un meilleur - sa finalité: la conversion. Comment voulez-vous que nous acceptions une aussi suicidaire invitation? Laissez-nous vivre. Nous sommes la source de votre histoire, mais deux fleuves en sont nés. Deux fleuves auxquels leur commune origine impose de ne pouvoir être humainement ni spirituellement séparés, mais dont les cours sont définitivement distincts: les deux voies du salut.
Je vois bien que toutes ces considérations procèdent d'un désir, sincère et fraternel, de solidariser nos deux histoires sous les auspices d'un judéo-christianisme syncrétique.
C'est oublier que si un vrai chrétien est nécessairement un peu, voire beaucoup, juif, un juif n'a nullement besoin de devenir chrétien pour s'accomplir. Vous militez pour faire accepter, par les uns et les autres, votre vision des choses. Vous n'êtes cependant pas sans savoir que la loi rabbinique, d'une part, les plus hautes autorités religieuses juives contemporaines, de l'autre, et enfin la Cour suprême d'Israël, ont martelé sans équivoque l'impossibilité de cette double identité. Il faut choisir!
Le troisième point prête à une polémique plus feutrée, mais néanmoins essentielle. Vous reprochez à l'Occident d'avoir imaginé établir ici-bas le royaume de Dieu. L'évangile vous donne raison, mais je crois que l'interprétation que l'Eglise a donnée des paroles de Jésus est tout simplement un tragique contresens.
Toute la théologie de la Torah ne fait qu'affirmer le contraire: le bonheur est dans le pré de la vie terrestre et c'est une "idée neuve" en ce bas monde.
Dans les cieux, Dieu règne sans partage. C'est sur terre qu'il faut que son règne arrive, pour ne pas donner raison à Prévert et à son fameux poème: "Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y!"
Et l'on sait quel usage les possédants et les puissants de tous temps ont fait de cette lecture du royaume de Dieu, et aussi quelle théologie de la révolution elle a provoquée au XXe siècle. …/…
Il n'en reste pas moins que le véritable accomplissement, c'est celui, hic et nunc, de réaliser la vocation humaine: faire un monde plus juste et, comme le disait Albert Cohen, transformer les primates en hommes.
D'ailleurs, deux de nos plus importantes prières, le kaddich et le notre père, ne disent rien d'autre: que votre règne arrive ici-bas, vite, vite, et nous dirons Amen.
[Texte aimablement transmis par l'abbé Alain-René Arbez, de Genève.]











