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Dialogue interreligieux
Cardinal J.-M. Lustiger, "La Promesse", 11 Recensions
[L'Abbé Jean-Claude Bardin * nous transmet les recensions suivantes du dernier ouvrage du Cardinal Lustiger. Qu'il en soit ici remercié.]L’unique Israël de Dieu, PAR GÉRARD LECLERC *
09 décembre 2002
Le cardinal Lustiger vient de publier un nouvel ouvrage (1) dont l’essentiel se compose d’une série de conférences spirituelles données à des religieuses contemplatives (les moniales de Sainte-Françoise-Romaine, monastère jumelé avec Le Bec-Hellouin), alors qu’il était encore curé de Sainte-Jeanne de Chantal à Paris. C’était donc à l’avènement de Jean-Paul II, et à une époque où on était encore très loin d’avoir tiré les conséquences de la réconciliation avec le judaïsme. Jean-Marie Lustiger, de son côté, les avait méditées depuis longtemps. Comment ne l’aurait-il pas fait avec son itinéraire, sa famille, sa conversion, sa confrontation avec l’histoire contemporaine ?
Mais plus encore, la question s’offrit à lui comme celle même de son baptême et de son entrée dans l’Eglise. Venant d’une famille juive – même si celle-ci était non pratiquante –, non seulement il n’avait rien renié, mais il était allé jusqu’au bout d’une fidélité, celle de la Promesse et de l’Alliance. Son sentiment, nullement arbitraire ou affectif, ne provenait pas d’un accident, mais de l’essence même de sa foi. En méditant l’Évangile, en entrant dans le mystère de l’Incarnation et de la Passion du Christ, il ne s’éloignait pas d’Israël. Bien au contraire, il s’en rapprochait à tel point qu’il comprenait qu’il était proprement impossible de penser à la mission du Christ sans se référer constamment à l’Ancien Testament, à la rencontre du peuple juif et du Dieu unique. D’ailleurs l’enseignement du Christ se référait sans cesse à la Loi, et sa vie, les gestes de son ministère s’inscrivaient dans la symbolique de la première Alliance.
Pour découvrir cela en profondeur, il fallait l’espace et le silence de la prière, le temps de la lectio divina, celui où on laisse paisiblement entrer en soi les paroles de la divine sagesse. Et pour communiquer le don reçu, ce n’était peut-être pas d’abord le genre du cours de théologie qui convenait, mais celui de la retraite spirituelle où le prédicateur, s’adressant à des âmes contemplatives, pouvait, avec elles, méditer cette divine sagesse. «Pour la première fois de ma vie, j’étais invité à aborder ce sujet dans la prière d’une communauté contemplative. En leur parlant, je n’aurais pas à me garder des curiosités maladroites ou indiscrètes. Je n’aurais pas à subir les suspicions, les préjugés ou les blessures que provoque la parole publique. La foi pleinement partagée permettait la confiance réciproque. Cette communion véritable me donnait la liberté de l’esprit et du cœur. Je le savais : ce que je pourrais dire nourrirait leur prière. J’avais d’abord, en leur parlant, à partager les richesses reçues de la grâce de Dieu.»
Ces entretiens spirituels nous sont donc restitués vingt-trois ans après. Ils gardent leur fraîcheur première et ils constituent pour tout chrétien un enseignement qui englobe la totalité de sa foi. En effet, pour se mettre à l’école du Christ, il faut d’une certaine façon devenir juif soi-même, selon la modalité la plus forte du judaïsme, l’élection. Sans l’Ancien Testament, le Nouveau Testament ne se comprend pas. Et comme le texte même est sans cesse tissé sur la trame juive, c’est celle-ci qui apparaît pour peu qu’on soit suffisamment instruit et pénétré de la foi du peuple de Dieu.
C’est l’évangile de saint Matthieu qui, de ce point de vue, est le plus significatif, car il est le plus existentiellement attentif à la réception du témoignage de Jésus dans un cœur juif. La retraite prêchée par Jean-Marie Lustiger aux religieuses de Sainte-Françoise-Romaine consiste en onze entretiens qui suivent l’enchaînement de Matthieu. Il apparaît que c’est la pure docilité au texte qui fait ressortir l’unicité de la foi au Dieu d’Israël. Le premier effet d’une telle docilité peut être expliqué en négatif. Car c’est alors que se distingue la nocivité d’une crispation qui a marqué trop souvent l’esprit du peuple chrétien, au point de dénaturer le sens le plus clair de certains passages de l’Evangile.
Prenons deux exemples. Le premier concerne le roi Hérode, celui qui fait massacrer les enfants de la région de Bethléem. Hérode est un païen, ce n’est pas un roi légitime selon la tradition de David. Si l’on ne comprend pas cela, on échappe totalement à la réalité de cet événement attaché à la naissance du Messie : «Le refus de l’élection et du Messie fit qu’Hérode massacra la race de David et tous les enfants de Bethléem.» Nous sommes pourtant face au destin dramatique d’Israël, celui auquel la Passion du Christ est indissociablement liée.
Autre exemple, celui de la phrase évangélique qui a peut-être produit le plus de méprises, de vaines interrogations exégétiques, et surtout alimenté le préjugé tenace du déicide : «Que son sang soit sur nous et sur nos enfants» (Mt 27, 25). Cette phrase, dit Jean-Marie Lustiger, est prophétique : «Elle reprend celle par laquelle, au pied du Sinaï, Moïse scelle l’Alliance entre Dieu et son peuple en répandant sur lui le sang des victimes (Exode 24, 8). C’est prophétiquement un signe de pardon et de bénédiction. Il faut vraiment une imagination sans foi pour voir là une réprobation. Ce n’est rien comprendre à ce qu’est le sang de l’Alliance. Le sang de l’Alliance pourrait-il condamner alors qu’il sauve ? Ce serait ne pas croire au Sauveur. Ce peuple, prophète malgré lui – comme Caïphe, ainsi que le dit saint Jean –, préfère Jésus-Barrabas, Jésus «fils de personne» à Jésus-Christ, le Messie.»
Tout le monde se dénie, se déjuge à la Passion. C’est donc qu’il faut tout reconsidérer dans la lumière de la Rédemption. Et là nous sommes pleinement dans la positivité de la lecture évangélique : «Le Christ, parce qu’il est l’Innocent, obéit totalement à Dieu ; il dévoile, par son innocence même et par son obéissance à Dieu, la volonté homicide qui habite le coeur de tout homme. Le péché est ainsi dévoilé par l’innocence du seul Innocent.»
Nous laisserons ici le soin au lecteur de reprendre l’ensemble de la méditation au rythme qui convient, celui de la prière. Mais nous n’éluderons pas la conclusion du cardinal Lustiger, qui consiste à prendre pleinement conscience de la perte dramatique pour les chrétiens que constitue ce brouillage du regard qui les empêche d’être en vérité les héritiers de la Promesse d’Israël. Il n’est que temps de tirer les conséquences de notre repentance nécessaire à l’égard de nos frères aînés. Un nouveau chapitre de l’histoire de nos relations est ouvert. Il commence avec notre redécouverte de l’Alliance, il se poursuivra par un dialogue fécond avec le judaïsme. Là aussi les choses commencent...
* Gérard Leclercq est un Essayiste.
(1) Jean-Marie Lustiger, La Promesse, essais de l’Ecole cathédrale, éd. Parole et Silence, 224 p., 18 euros.
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L’Express du 21/11/2002
Israël expliqué aux moniales, par Daniel Rondeau
Juif de naissance, chrétien par le baptême, l’archevêque de Paris voit dans le message de Jésus de Nazareth une continuité absolue de la loi de Moïse et confirme l’élection du peuple juif. De quoi agacer les tenants des deux familles monothéistes. La critique de L’Express et, ci-contre, les réactions à son livre, La Promesse, d’écrivains et de théologiens, juifs et chrétiens.
A la fin des années 1970, le père Jean-Marie Lustiger, curé d’une paroisse parisienne, prêche devant des moniales cloîtrées. Certaines sont des amies rencontrées au temps de leurs études en Sorbonne. Elles lui ont demandé de les aider à méditer sur le mystère d’Israël. Le père Lustiger leur parle librement et de façon improvisée. Le ton est celui de la confidence, l’amitié et la foi partagée autorisent les audaces du cœur autant que celles de l’esprit, stimulés par une relecture récente de saint Matthieu et du père de Lubac. Une semaine passe. Après son départ, les moniales dactylographient ses propos, enregistrés avec son accord. La Promesse est cette parole que l’on croyait enterrée, qui resurgit près de trente ans plus tard, toujours brûlante et tonique pour tous.
Les juifs ont fait, depuis, silence sur le christianisme ; les chrétiens ont refoulé pendant des siècles leurs origines juives
Jean-Marie Lustiger développe un thème unique, difficile, impossible à résumer en quelques lignes, puisqu’il s’agit - ni plus ni moins - de l’économie du salut: la relation entre les chrétiens et Israël (le mot Israël est pris dans son acception biblique et désigne «le peuple juif selon la bénédiction accordée par Dieu»). Relation brisée, blessée, souvent malmenée par des crimes nés de l’ignorance, et ce depuis le temps reculé où seule une minorité du judaïsme accepta Jésus comme Messie. Les juifs ont fait, depuis, silence sur le christianisme; les chrétiens ont souvent complètement refoulé, pendant des siècles, leurs racines juives. Les correspondances entre les deux religions devinrent dissonances ou tragédies: la continuité des Testaments fut niée. Pour Jean-Marie Lustiger, toute l’histoire à venir de cette incompréhension était contenue dans la disparition de l’Eglise de Jérusalem, au VIe siècle, sous la pression de Byzance.
Cette première Eglise (dite «de la circoncision») symbolisait dans l’Eglise catholique la permanence de la promesse faite à Israël et l’attestation de la grâce faite aux païens, par son intermédiaire. Depuis sa destruction, quelque chose d’essentiel du mystère d’Israël a manqué à tous les chrétiens et assombri l’histoire des hommes. Le père Lustiger voit dans cet escamotage «l’un des drames de la civilisation chrétienne», devenue athée, fausse vraie chrétienne en fait, et réduite à l’adoration d’un fils sans père. Lustiger nomme «pagano-chrétiens» ces chrétiens sans mémoire, tentés de chercher seulement dans Jésus le portrait-robot de l’homme idéal, «une figure mythique ou purement païenne de la divinité à laquelle la raison occidentale impose son triomphe». Ce sont ces pagano-chrétiens, dit-il, nazis ou soviétiques, qui sont responsables de la déportation et de l’extermination des juifs. Eux, issus de peuples très chrétiens, ils ont commis un déicide.
La parole du prêcheur éclaire rétrospectivement certains points de vue du cardinal sur les Lumières, leur divinisation de la Raison et de l’Etat, et des comparaisons plus tardives (dans Le Choix de Dieu), entre l’antisémitisme de Voltaire et celui de Hitler. Elle prolonge les écrits d’un Jacques Maritain («Lorsqu’on persécute les juifs, le christianisme est menacé dans sa chair») et rejoint parfois les réflexions de George Steiner, qui, dans le château de Barbe-Bleue, évoquait «un crime théologique» et une civilisation occidentale gouvernée par l’instinct de mort. Mais à Kafka, cité par Steiner, qui disait: «Celui qui frappe un juif frappe l’humanité tout entière», Lustiger répond: «Non, frapper un juif, c’est frapper Dieu Lui-même.» Dans les fours crématoires, c’est Dieu, son insupportable Absolu, que des Européens paganisés voulaient brûler.
Chacun connaît l’histoire personnelle du cardinal de Paris. Ses origines juives, sa mère, jamais revenue de déportation, morte à Auschwitz en 1943, sa conversion, sa façon de toujours remonter le temps, vers la source juive, jusque dans la liturgie, rappel des actes et paroles d’un certain Jésus, mais aussi des traditions et des rites du peuple d’Israël. Certains seront peut-être tentés de chercher dans son roman des origines la genèse de cette Promesse. Ce serait oublier qu’un catholique polonais suivit le même chemin, au même moment. Cet homme venu de l’Est, c’est Jean-Paul II. Et sa méditation le mena, un jour de mars 2000, jusqu’au mur des Lamentations, où il pria, une main sur la pierre, comme un juif.
© J.-P. Couderc / L’Express
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L’Express du 05/12/2002
Pourquoi Lustiger dérange, par Christian Makarian
Juif de naissance, chrétien par le baptême, l’archevêque de Paris voit dans le message de Jésus de Nazareth une continuité absolue de la loi de Moïse et confirme l’Election du peuple juif. De quoi agacer les tenants des deux familles monothéistes. Des théologiens et des religieux réagissent dans L’Express
«Le salut vient des juifs.» Cette parole de Jésus, empruntée à l’Evangile de Jean, Jean-Marie Lustiger l’a faite sienne tout au long d’une vie autant marquée par la méditation que par l’action. Il aura cependant attendu d’avoir 76 ans pour parler avec une telle liberté des liens douloureux qui unissent juifs et chrétiens. Tel Moïse descendant de la sainte montagne, il nous assène de nouvelles Tables de la Loi, à travers un livre qui fera date: La Promesse (éd. Parole et silence). Un témoignage émouvant, arraché à un destin unique, qui nous plonge dans une réflexion exigeante. Juif par la naissance, catholique par le baptême, Aron Jean-Marie Lustiger extrait de sa double culture une foi inouïe, bouleversante, qui vient déranger dans leurs antiques certitudes aussi bien le judaïsme que le monde catholique.
A l’origine, il s’agit d’une série de prédications prononcées en 1979 à la demande des moniales de Sainte-Françoise-Romaine, dans le cadre d’une retraite. Ce qui fait toute la valeur du document. A cette époque, le père Lustiger, simple curé de la paroisse parisienne Sainte-Jeanne-Chantal, parle sans détour, de manière spontanée, livrant le fond de son cœur à des jeunes femmes soucieuses d’envisager sous un nouveau jour les rapports complexes entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Elles ont dû être édifiées en entendant: «Le Nouveau Testament est tenu pour une écriture sainte par les chrétiens, et il l’est, mais pas au même titre que ce que nous appelons l’Ancien Testament.» Car tout le propos de Lustiger est de resituer le christianisme dans la perspective biblique et de souligner non pas le changement, mais la continuité absolue qui existe selon lui entre le message d’un certain Jésus de Nazareth et la loi de Moïse.
De quoi agacer juifs et chrétiens. Surtout ces derniers, parmi lesquels certains se sentiront peut-être visés par ces mots: «D’un côté, ils imaginent une religion extrêmement formaliste, tatillonne, étroite et rituelle; de l’autre, une largeur de vues qui, loin des contraintes et des étroitesses des cléricaux, veut émanciper la condition humaine. Alors, le progrès dans la perfection de l’observance de la loi de Dieu consisterait à ne plus rien observer du tout et, du coup, à ne plus rien respecter puisqu’il n’y a plus de lois étroites à respecter.» Pour Lustiger, c’est limpide: «Jésus se présente lui-même comme le Seigneur du shabbat.» Quoique ce propos n’ait rien de révolutionnaire sous la plume d’un historien ou d’un exégète, il peut paraître provocant dans la bouche d’un curé diocésain. Voilà pourquoi ce recueil de prédications a circulé sous la bure durant plus de deux décennies, tout en servant de document de travail à certaines communautés chrétiennes plus particulièrement versées dans le rapprochement avec le judaïsme. Chaleureusement encouragé à rendre publiques ces pages, le cardinal archevêque de Paris s’est décidé à les diffuser… en 2002.
Entre-temps, il est vrai, il y a eu Jean-Paul II. La visite du saint-père à la synagogue de Rome, en 1986, la reconnaissance de l’Etat d’Israël par le Vatican, en 1993, et la déclaration de repentance de l’Eglise de France, le 30 septembre 1997, sont autant de signes qui marquent une nouvelle ère (voir l’article de Jacques Duquesne page 92). Mais un certain embarras persiste, néanmoins. Un exemple suffira. Dans sa Réflexion sur la Shoah, publiée en mars 1998, Rome est loin de tenir pleinement compte du point de vue juif en affirmant: «La Shoah fut l’œuvre d’un régime néopaïen. Son antisémitisme avait des racines en dehors du monde chrétien et, en poursuivant son dessein, ce régime n’a pas hésité à s’opposer aussi à l’Eglise et à persécuter ses membres.» C’est précisément là que Jean-Marie Lustiger intervient, en allant plus loin. Beaucoup plus loin: «Nous devons croire - sinon Dieu lui-même paraîtrait incohérent par rapport à sa promesse - que toute la souffrance d’Israël persécuté par les païens en raison de son Election fait partie de la souffrance du Messie.» Voilà l’essence de sa pensée.
«Si une théologie chrétienne, écrit-il encore, ne peut pas inscrire dans sa vision de la rédemption, du mystère de la Croix qu’Auschwitz fait aussi partie de la souffrance du Christ, alors on est en pleine absurdité.» Et d’enfoncer le clou en déclarant: «Le massacre et la persécution d’Israël par les païens - il faudra aller jusqu’à dire par les pagano-chrétiens - sont le test de leur mensonge ou de leur prétendue adoration du Christ.» On saisit bien ici l’accusation: tandis que le document du Saint-Siège se départ de toute responsabilité chrétienne dans le nazisme, qu’il qualifie de régime «néopaïen», Mgr Lustiger recentre la faute sur les «pagano-chrétiens». Il achève son raisonnement en lâchant: «Si l’on a osé parler de déicide à propos d’Israël et du Christ, il faudrait parler de déicide à propos des peuples dits chrétiens d’Occident et du sort qu’ils ont réservé au peuple juif. Car, dans ce cas, ce qui s’applique à l’un s’applique également à l’autre: refus du Christ tel qu’il se donne, haine de l’Election telle que Dieu la donne.» De la dynamite théologique!
En apparence, cette conclusion semble rejoindre la fameuse phrase de Jean-Paul II, lors de sa visite en Terre sainte, en avril 2000, qui compara la Shoah à un «Golgotha des Temps modernes». Mais, en vérité, Jean-Marie Lustiger dépasse largement ce stade et montre, à travers un ton passionné qui ne peut laisser le lecteur indifférent, combien il se sent investi d’une authentique mission. Entre juifs et chrétiens, il se sent appelé à la parole, celle qui ne peut que déranger; il révèle la dimension spécifique de son ministère, celle de prêcher tout seul - ou presque - contre deux traditions deux fois millénaires. Lourd fardeau, pour le moins, qui ne peut être soutenu que par des épaules fortes. Afin de bien percevoir la portée de La Promesse, il faut remonter deux pistes. D’abord, comprendre l’objet proprement théologique du désaccord entre juifs et chrétiens. Puis songer à l’itinéraire individuel de Jean-Marie Lustiger, en vue de mesurer combien sa pensée découle du caractère particulier de sa propre élection.
La loi et le sacrifice sur la croix
Pour ce qui est de la théologie, il suffira de rappeler, comme le fait Lustiger, que Jésus est venu «assujetti à la loi», c’est-à-dire avant tout en juif, persuadé d’annoncer l’accomplissement eschatologique attendu par Israël et annoncé par ses prophètes, à savoir le royaume de Dieu. C’est si vrai que, d’après les Evangiles, ses rencontres avec les païens ne sont jamais qu’occasionnelles, l’essentiel de son ministère étant effectué parmi les juifs. Mais, en liant le Royaume à sa propre personne, Jésus propose de dépasser la loi des juifs et offre l’exemple de son propre sacrifice sur la croix. C’est ce dépassement qui pose problème, comme le prouvent les avis divergents des six personnalités qui débattent du livre dans L’Express L’Evangile de Matthieu (XXI, 43) s’adresse ainsi aux juifs: «Le Royaume de Dieu vous sera enlevé, et il sera donné à un peuple qui produira des fruits.» Le schéma est donc le suivant: de son vivant, Jésus a respecté la priorité d’Israël (sans être entendu toutefois par son propre peuple) et, après sa mort, il ne fait plus référence à Israël, mais envoie ses disciples aux quatre coins du monde, précisément aux païens: «Allez donc, de toutes les nations faites des disciples» (Matthieu XXVIII, 16-20). C’est ce que l’Eglise a théorisé sous le nom de «théologie de la substitution»: Israël ne désigne plus le peuple juif mais l’assemblée (ecclesia) de ceux qui croient en Jésus-Christ.
A cet édifice théorique, source de tant de persécutions et de malheur, Jean-Marie Lustiger oppose aujourd’hui sa relecture et souligne que le Nouveau Testament ne tient pas l’incrédulité des juifs pour définitive. Afin d’avancer dans le dédale théologique, le cardinal n’hésite pas à se frayer un chemin à coups de crosse et dénonce les chrétiens qui veulent encore ignorer les juifs. «On ne peut recevoir l’esprit de Jésus qu’à la condition stricte de partager l’espérance d’Israël et d’y accéder.» Enfin, à destination des juifs, il lance: «Jésus se présente vraiment comme celui en qui s’accomplit la promesse faite à Israël.»
C’est dans les tourments d’un choix personnel, qui remonte à sa prime adolescence, que Mgr Lustiger puise indéniablement le courage nécessaire à cette double remise en question. Tout se décide le vendredi saint de l’année 1940, alors qu’il approche ses 14ans. Ce jour-là, au transept sud de la cathédrale d’Orléans, il est frappé par la grâce et décide d’embrasser la foi du Christ. Il est pourtant né à Paris, dans une famille juive d’origine polonaise, certes influencée par le «yiddishisme», théorie due à Zhitlovski qui prônait une sorte de judaïsme sécularisé, plus attaché à sa spécificité linguistique qu’à sa dimension proprement religieuse. Tandis que son père est mobilisé, sa mère, obligée de tenir seule le magasin de bonneterie, décide d’un commun accord avec son mari d’envoyer à Orléans ses deux enfants, Aron et Arlette, pour les mettre à l’abri. Les deux petits sont hébergés par Mlle Combes, professeur de philo dans l’enseignement privé. La suite se fait d’elle-même. «Je n’ai pas joué de rôle, assurera Mlle Combes.» Toujours est-il que, le 25 août 1940, Aron, qui devient alors Jean-Marie, est baptisé ainsi que sa sœur en présence de ses parents, convaincus par des amis que la conversion protégerait leurs enfants.
La grâce du baptême n’épargnera pourtant pas le jeune Jean-Marie, qui fuira la haine nazie à Decazeville (Aveyron), puis à Toulouse, muni de faux papiers. Sa mère, déportée à Auschwitz, ne reviendra pas. De tout cela, Jean-Marie Lustiger ne parlera pas, ou très peu, préférant, alors même qu’il est étudiant en philo à la Sorbonne et pense plutôt à gauche, évoquer le mystère de la foi et les voies de Dieu. Il ira à sa rencontre, en 1951, en se rendant une première fois en pèlerinage à Jérusalem. C’est là qu’il commence à travailler intérieurement sa relation à Israël, recherche qu’il mènera toujours de pair, secrètement, avec la condition ecclésiastique, qu’il embrasse en 1954 et dans laquelle il s’est depuis accompli. Au prix de vraies blessures, comme celles que lui infligent régulièrement certaines lettres anonymes, puant l’antisémitisme, ou d’autres méchancetés, telle cette phrase du grand rabbin ashkénaze d’Israël, Ysraël Meir Lau, qui osa dire, en 1995, que Lustiger représentait «la voie de l’extermination spirituelle qui conduit, comme l’extermination physique, à la solution finale». Un engagement très lourd de sens, décidément, dont il veut sortir par le haut, même le Très- Haut, et qu’il résume dès 1985 dans son livre Le Choix de Dieu (de Fallois), issu d’une série d’entretiens avec Dominique Wolton et Jean-Louis Missika: «L’impression que me laissent mes souvenirs, confesse-t-il, est surtout celle d’une continuité entre ce qu’on appelle l’Ancien Testament et le Nouveau Testament. Je les ai lus à la file. Dès ce moment, la lecture du Nouveau Testament avait pris place dans ma conscience juive. Je suis persuadé que l’identification entre le Messie souffrant et Israël persécuté a été pour moi quelque chose d’intuitif et d’immédiat.»
Cette perception messianique confère néanmoins à Mgr Lustiger une forme de dureté qui, entre autres effets, ne lui vaut pas que des amis, y compris parmi l’épiscopat. Convaincu d’avoir une ligne directe avec le Père, le prélat parisien cède de ce fait à un autoritarisme qui n’est plus de mise dans l’Eglise de France et qui lui vaut depuis des années un mélange de profond respect et d’agacement. Si la puissance de sa foi soulève l’unanimité, il existe aussi une vraie amertume quant au peu de cas qu’il fait parfois des sentiments humains. Ceux qui ne l’aiment guère trouveront dans La Promesse ces deux mêmes versants. Car il y est beaucoup question de faute, de souffrance, de repentance, de loi, mais fort peu d’amour. Cet amour qui reste, quoi qu’on en dise, l’essentiel du message de Jésus et le meilleur moyen de démontrer que juifs et chrétiens - et même les autres... - peuvent parfaitement s’entendre au-delà de leurs différences.
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L’Express du 05/12/2002
Le judéo-christianisme : une réalité historique, par Jacques Duquesne
«Judéo-chrétien»: voilà une expression que l’on ne trouvait il y a quelques décennies que dans les dictionnaires ou les ouvrages savants. Or elle a refleuri. D’abord, il est vrai, sur le mode dépréciatif: bien des prêcheurs de la libération sexuelle expliquaient que cette dernière était bridée par le «rigorisme» de la morale judéo-chrétienne. Il n’empêche: c’était associer de nouveau deux religions, issues de la même source, qui n’avaient eu que trop tendance à se combattre au long des siècles. Et qui se redécouvrent actuellement.
Il y eut les gestes de réconciliation. Ceux du concile Vatican II abolissant la qualification de «déicide» accolée au peuple juif, de Paul VI en Terre sainte, de Jean-Paul II se rendant à la synagogue de Rome et posant la main sur le mur du Temple à Jérusalem.
Il y eut, aussi, pour la France, le travail d’historiens de tout bord montrant que la survie d’une fraction relativement nombreuse de la communauté juive à la fin de l’Occupation était due, pour une part, à l’aide de bien des non-juifs, catholiques compris et pas au dernier rang. Sur l’histoire cruelle de cette époque, les recherches minutieuses d’André Kaspi (Les Juifs pendant l’Occupation, Seuil, 1991) et d’Asher Cohen (Persécutions et sauvetages, Cerf, 1993), qui ne niaient pas pour autant collaboration et lâchetés, furent des exemples de probité scientifique.
Un autre événement entraîne à présent le rapprochement de ces communautés: elles identifient leurs racines communes. Il est loin le temps où le pape Pie XI devait rappeler que Jésus était juif. La bibliste catholique Marie Vidal publiant chez Albin Michel Un juif nommé Jésus, puis Le Juif Jésus et le shabbat, provoqua récemment cette question du grand rabbin Sirat: «Quelle fille d’Israël est capable aujourd’hui d’écrire un si beau chant d’amour en l’honneur du shabbat?» Marie Vidal montrait que, loin de s’opposer radicalement à la loi juive, Jésus l’aimait.
De son côté, Gérard Israël, philosophe juif, s’interrogeait dans La Question chrétienne (Payot, 1999): «Mis à part la question du péché originel, peut-on penser que la conception que les deux religions se font respectivement de l’homme obéit à une même logique?» Une question sur laquelle il vient de revenir, avec pertinence, revisitant la conception chrétienne du péché, dans Volupté et crainte du ciel (Payot). Et, comme en écho, le philosophe catholique Yvon Brès étudie le «jeu» du péché et de la rédemption dans L’Avenir du judéo-christianisme (Presses universitaires de France).
Judéo-christianisme: cette expression recouvre une réalité historique. Le judéo-christianisme exista en effet dans les premiers temps de notre ère. Après l’«événement Jésus» et les bouleversements qu’il suscita, ses proches continuèrent de fréquenter les synagogues et le Temple. Les «judéo-chrétiens», surtout nombreux à Jérusalem, autour de Jacques, «le frère du Seigneur», liaient les thèmes de la prédication de Jésus à ceux de la loi juive. Ils observaient les commandements de la circoncision et du shabbat, de la pureté alimentaire et le jeûne. Ils se considéraient presque comme un mouvement de réforme à l’intérieur du judaïsme. Et l’on peut se demander comment ce groupe eût évolué si le grand prêtre Anan n’avait pas fait lapider Jacques, pour des raisons obscures, en 62. Au fil des décennies, ce judéo-christianisme-là allait se disloquer, passer des divergences à la controverse, à la polémique et enfin à la lutte. Mais maintenant les recherches des historiens, des exégètes et des théologiens durant cette période sont un signe: les deux religions - peut-être poussées également par la montée de l’agnosticisme et de l’islam - s’éclairent l’une par l’autre, se redécouvrent. Certes, des divergences fondamentales subsistent: l’incarnation, notamment, la foi en un Dieu-homme. Certes, aussi, les chrétiens sont très sensibles au sort des Palestiniens, même s’ils sont révoltés par le terrorisme des kamikazes. Demeurent le message et les valeurs. Bien sûr, ce n’est pas rien.
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L’Express du 05/12/2002
«Entre chrétiens et juifs, il n’y a pas de relations neutres», par Paul Thibaud *
Prédicateur est un mot qui a mauvaise presse, et pourtant prêcher, c’est partager une expérience spirituelle, et même une prière, évoquer la manière dont ce que l’on appelle trop abstraitement les convictions se nouent à la vie, aux images, aux représentations qui vous tiennent et dont on attend une lumière toujours nouvelle. En ce sens, La Promesse est une prédication, d’autant plus vraie qu’elle fut prononcée à huis clos, en confidence, que sa publication est un secret levé sur ce que la confiance et la réceptivité d’un auditoire de religieuses ont permis naguère à Jean-Marie Lustiger d’exprimer.
Ce que montre le cardinal Lustiger avec une force imparable et une conviction blessée, c’est que les antisémites se disant chrétiens refusent le salut apporté par le Christ. Le salut n’est reçu que si l’on sait qu’on ne le mérite pas, qu’on l’obtient par grâce. Ceux qui jalousent la grâce faite au peuple juif, son Election, refusent en réalité la grâce pour eux-mêmes, parce qu’ils se croient justes par eux-mêmes. Les tentatives de couper Jésus et son enseignement du messianisme juif sont l’effet, le symptôme, dans les nations mal christianisées, d’un désir d’avoir le salut pour soi, d’un refus d’être en dette envers non seulement des prédécesseurs, mais Dieu lui-même.
Sur l’antisémitisme chrétien, on a immensément écrit, mais il fallait sans doute l’expérience de cet auteur et la façon dont il l’assume pour, écartant les causes secondaires et les contingences, nous le montrer comme un mensonge au cœur de la foi elle-même, un danger permanent, intime, impossible à ignorer pour les chrétiens. Contrairement à l’apparence, cette radicalité est déculpabilisante. Elle désigne un effort spirituel à accomplir, des prétentions à surmonter sans cesse, alors qu’il est accablant de voir réapparaître le mal que, dans un élan volontariste, on croyait avoir définitivement conjuré. Elle montre qu’entre chrétiens et juifs il n’y a pas de relations neutres, que c’est l’hostilité ou l’amitié.
On peut néanmoins penser que la signification de cette forte leçon est bornée par un certain schématisme. Le mécanisme décrit confronte pour l’essentiel le salut apporté par le Christ, le Messie d’Israël, et les nations qui ne l’accueillent pas en vérité et prétendent se l’approprier. Dans ce cadre, le rôle propre des institutions chrétiennes apparaît peu, alors que la volonté d’appropriation du message est d’abord leur fait, s’accompagnant d’ailleurs d’une volonté de domination à l’égard des nations, suscitant même dans les peuples chrétiens une rancœur dont l’expression détournée n’est sans doute pas sans rapport avec certaines poussées antisémites. La nouvelle et nécessaire réflexion chrétienne sur l’histoire du christianisme que ce livre annonce peut-être a besoin, pour libérer le christianisme des scories de son passé, de paradigmes plus complexes.
Dernier livre paru: Judaïsme et christianisme, avec Alain Finkielkraut et Gérard Israël (Tricorne).
* Paul Thibaud est président des Amitiés judéo-chrétiennes
© J.-P. Couderc/L’Express
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L’Express du 05/12/2002
«La messianité de Jésus est au cœur de la divergence», par Gérard Israël *
La pérennité d’Israël a posé de tout temps un problème à l’Eglise. Grande fut en effet la tentation des premiers théologiens chrétiens de considérer que l’Eglise s’était substituée à Israël dans l’ordre de l’élection. Mais le cardinal Lustiger écarte courageusement cette idée: «Dire qu’il y a substitution d’une révélation à une révélation autre, c’est ne rien comprendre au mystère du Christ». Mais quel est, aux yeux des chrétiens, le statut de cet Israël qui perdure? Jean-Marie Lustiger écrit: «Méconnaître ou renier cette Election [celle du peuple juif] priverait de toute signification l’histoire du salut qui fonde la foi chrétienne, et peut-être aussi toute l’histoire humaine». La disposition du peuple juif, sa fusion totale dans le mouvement religieux issu de Jésus seraient-elles inconcevables aux yeux des chrétiens eux-mêmes? La question n’est pas posée.
A vrai dire, tout le problème se situe essentiellement quant à la loi d’Israël. Que faire de la loi après que Jésus a parlé? Aussi bien saint Paul que les Pères de l’Eglise et aujourd’hui en particulier le cardinal Lustiger sont «tenus» par la parole de Jésus «Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l’accomplir», c’est-à-dire la respecter. De plus, la loi ne saurait être modifiée d’un seul iota jusqu’à la fin des temps, dit le Nazaréen. L’auteur reprend presque intégralement la théorie paulinienne. La loi est difficile, sinon impossible, à respecter (le shabbat, la circoncision, les règles alimentaires). Il vaut mieux qu’elle soit réservée dans son essence à ceux qui l’ont reçue et qu’elle ne s’applique pas intégralement aux autres.
Certes, le cardinal ne va pas jusqu’à défendre l’idée également paulinienne que la loi induit le péché et, consécutivement, la mort (I Corinthiens, XV, 56). Préférant ignorer cette interprétation de saint Paul, Jean-Marie Lustiger se conforme à ce que nous pourrions considérer comme une position novatrice de l’Eglise, exprimée dans un document publié par la Commission biblique pontificale (1) dans lequel on lit: «La théorie paulinienne de la loi est riche mais insuffisamment unifiée», ce qui pourrait bien signifier que la position de l’apôtre Paul quant à la loi est contradictoire, notamment sur la question du péché et de la mort.
La question s’est compliquée au moment où, au Ve siècle, l’Eglise, avec saint Augustin, a instauré le péché originel comme constitutif de la condition humaine, s’éloignant en cela de la conception judaïque de l’homme, conçu comme un être irréductible, accompli dès sa création. Au joug de la loi l’Eglise semble avoir substitué celui du péché originel, lui-même constitutif d’une culpabilité généralisée à toute l’humanité.
La messianité de Jésus est évidemment au cœur de la divergence; le cardinal Lustiger en est pleinement conscient. Pour la tradition judaïque, l’Envoyé de Dieu est un homme appelé à libérer de l’oppression non seulement Israël mais toute l’humanité. Il régnera sur tous les peuples (Psaume LXXII), il aura une descendance et fera que le nom divin soit connu de la Terre entière. Jésus a annoncé le monde futur, la résurrection des morts. Le judaïsme ne connaît pas de messie eschatologique, de messie annonciateur de la fin des temps... Dans sa réflexion intense et ouverte, Jean-Marie Lustiger apparaît comme un chrétien des origines, presque comme un membre de l’Eglise primitive de Jérusalem, au Ier siècle, presque comme un fervent disciple de Jacques, que l’Evangile qualifie de «frère du Seigneur».
Derniers livres parus: Volupté et crainte du Ciel. Peut-on se libérer du péché originel? (Payot). La Question chrétienne (Petite Bibliothèque Payot).
(1) Le Peuple juif et ses Saintes Ecritures dans la Bible chrétienne, publié par la Commission biblique pontificale, préface du cardinal Joseph Ratzinger. Cerf, 2001.
* Gérard Israël est écrivain et essayiste juif.
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«Accents zélotes sous la pourpre», par André Paul *
L’Express du 05/12/2002
Dans la seconde partie de son livre, faite de déclarations récentes (1995-2002) à l’adresse d’instances juives, le cardinal Lustiger cherche à corriger les accents trop chrétiens de la première, chaîne d’homélies sur l’Evangile de Matthieu destinées jadis (1979) à un auditoire captif de religieuses contemplatives. Au flot saccadé d’exégèses pathétiques où la langue de bois s’épanouit volontiers à la manière d’une gnose judéo-chrétienne succèdent des appels ô combien louables à la «connaissance mutuelle» des juifs et des chrétiens, mais c’est pour affirmer, sans ambages cette fois, que le sionisme politique mis en place en 1948 est une chose «nécessaire», bien plus: un «don de Dieu» amenant «la vision catholique du salut à retrouver ses origines et à reconnaître leur fécondité». Quant à l’Etat d’Israël, à jamais immunisé par l’effet d’une «séparation sacrée», il se trouve lavé a priori de tout péché de «racisme». L’archevêque de Paris n’hésite pas alors à déposséder la communauté chrétienne de ses Ecritures saintes, «reçues du peuple juif en leur totalité», le Nouveau Testament lui-même ayant été «écrit par des juifs». On est impressionné par les convictions musclées d’une personnalité hors de pair où semble sommeiller une graine de martyr. Mais d’irrésistibles accents zélotes percent impunément sous la pourpre. Et cette question de se poser alors: au fond, notre éminent prélat ne veut-il pas racheter la traditionnelle théologie de la substitution - l’Eglise est l’héritière de la «promesse», et donc le «vrai Israël» - qui habite encore son propos d’ecclésiastique par l’énoncé péremptoire d’une doctrine de dépendance (de l’Eglise à l’égard d’Israël, et jusqu’à l’Etat d’Israël)? Sous couvert de réhabiliter l’«identité juive», ne compromet-il pas l’identité chrétienne?
Le cardinal Lustiger veut ignorer, en particulier, ce qu’est la Bible (Biblia, mot chrétien médiéval). Depuis la fin du IIe siècle, celle-ci comprend l’Ancien et le Nouveau Testament. Et le Nouveau Testament est l’œuvre exclusive de chrétiens, pas forcément d’origine juive. Sa langue, le grec, et ses genres littéraires majeurs relèvent avant tout de l’espace littéraire de la société contemporaine, gréco-romaine et non juive. Quant à l’Ancien Testament, postérité pour le moins enrichie d’Ecritures grecques refaçonnées par les chrétiens, il se distingue très nettement des 24 livres des Ecritures hébraïques propres aux juifs, dénommées Mikrâ (litt. «Lecture») et non Bible.
Souhaitons que les chrétiens apprennent à lire le Talmud ou la Torah avec les juifs. Et que ceux-ci apprennent à lire le Nouveau Testament, ou Evangile, avec les chrétiens. Que l’on apprenne ainsi à se connaître en s’instruisant sur ce qui est différent, et combien différent: Dieu fait texte dans la Torah du côté juif, Dieu fait chair en Christ du côté chrétien.
* André Paul est bibliste et théologien catholique. Derniers livres parus: Et l’homme créa la Bible (Bayard); Jésus-Christ, la rupture (Bayard).
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L’Express du 05/12/2002
«Ce lien de la Synagogue à l’Eglise m’interpelle», par Philippe Haddad *
Certains points du livre du cardinal Lustiger peuvent déranger la sensibilité juive. La notion de mystère, récurrente, laisse perplexe l’israélite. Depuis Moïse, le mystère a été remplacé par la responsabilité. Le prophète propose une politique religieuse, sociale, économique, éclairée par une morale révélée. Sa référence est Dieu, mais sa préoccupation reste le royaume d’en bas.
La notion de loi, opposée à la foi, constitue un deuxième élément d’incompréhension. De quoi parle saint Paul dans ses diatribes? Notre société n’est-elle pas en crise par la fragilisation de la loi, cette référence au père, structurante du rapport aux autres et à soi? Ne serait-il pas judicieux dans le débat de distinguer lois cérémonielles (circoncision, shabbat, etc.) propres à Israël, et lois universelles (ne pas tuer, ne pas voler, etc.) proposées à l’humanité issue de Noé?
Le troisième point demeure le plus délicat, le cardinal l’annonce au début: l’Eglise ne peut se substituer à Israël, puisqu’elle est l’accomplissement d’Israël. Voilà le postulat de l’ouvrage.
Ce lien de la Synagogue à l’Eglise m’interpelle, moi qui suis engagé dans l’interreligieux. A mes yeux, la vérité d’une religion est son existence même. La vérité de l’Eglise est exprimée là. Et le judaïsme n’a pas à remettre en question cette mémoire chrétienne, de même que le christianisme n’a pas à définir ex cathedra l’identité juive. L’éthique commence par l’acceptation de la mémoire de l’Autre. Cette définition a le mérite de situer l’antisémitisme en péché contre l’esprit, tout en invitant l’Eglise à un retour aux sources juives. Elle oblige aussi le judaïsme à se situer objectivement dans sa vocation universaliste.
Au fond, le théologique doit rester affaire privée, dans la société laïque. L’éthique proposée par le dialogue judéo-chrétien peut offrir un élément de réponse à la vaste question du vivre-ensemble aujourd’hui. Par-delà ces deux communautés religieuses, l’islam se trouve du coup interpellé.
Le dialogue judéo-chrétien ouvre sur la promesse d’un partage du Ciel, pour mieux partager la Terre.
* Philippe Haddad est rabbin de Nîmes
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L’Express du 05/12/2002
«Le lecteur juif ressent ici un profond malaise», par Catherine Chalier *
La théologie de l’«accomplissement» qui guide Jean-Marie Lustiger est-elle un pas positif en direction des juifs? Seul, dit-il, Jésus accomplit la loi dans sa perfection et en révèle la grâce. Sans lui, la loi dévoile à l’homme son péché, mais sans l’en délivrer; elle lui fait au contraire mesurer son impuissance. Cette thèse traditionnelle heurte un lecteur juif, qui, quant à lui, ne dissocie pas la loi, l’amour et la grâce. Comme Jean-Marie Lustiger voit dans le Christ «l’Israël véritable», ce lecteur se demande quel dialogue établir sur la base de ces affirmations de foi et du mot «mystère», qui les accompagne constamment.
Les chrétiens ne sont pas cet Israël véritable; l’auteur souligne le paganisme d’où ils proviennent et qui les habite encore. Il lui attribue les persécutions qu’ils ont fait subir aux juifs, singulièrement pendant la Shoah. Jean-Marie Lustiger condamne l’antisémitisme chrétien: c’est un blasphème et une transformation de Jésus en idole. Toutefois, quand il écrit que, à cause de cela, Israël ne peut reconnaître «son Messie sous la figure qu’on lui présente», le lecteur juif reste perplexe. Sa foi n’est-elle pas appelée à la conversion? L’auteur soutient qu’Auschwitz aussi «fait partie de la souffrance du Christ», car les victimes étaient «les élus de Dieu», et il écrit que le Christ est «la clef qui permet de recevoir comme une bénédiction [...] la souffrance inexplicable et insupportable d’Israël». Malgré le grand respect de Jean-Marie Lustiger pour le peuple juif et la théologie qui donne sens à ces propositions, le lecteur juif ressent ici un profond malaise. «Vouloir détruire les juifs, c’est conduire l’humanité au suicide», dit-il encore, mais la théologie de l’accomplissement est-elle le meilleur rempart contre cela?
* Catherine Chalier est une philosophe catholique convertie au judaïsme. Derniers livres parus: La Trace de l’infini (Cerf). Et, avec Marc Faessler, Judaïsme et christianisme. L’écoute en partage (Cerf).
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L'Express du 05/12/2002
«Le Christ ne fait ombrage à personne», par Bernard Dupuy *
Il ne se réclame ni de Simon, ni de Jacques, ni de Jean. Jean-Marie Lustiger, depuis le jour de son baptême, ne veut connaître que le Christ. Le Christ seul. Celui que les nations ne connaissent pas encore et que, semble-t-il, elles n'ont jamais connu ou bien qu'elles risquent de dénaturer en le prenant pour maître et en se l'appropriant. Car l'archevêque de Paris ne se considère pas comme un fils des nations païennes. Il est juif. Il a reçu une vocation singulière, à laquelle il demeure résolument fidèle dans toutes ses paroles, dans ses écrits, dans ses réponses aux questions qu'on lui pose.
Il parle du Christ, et non pas de Jésus. Il connaît les questions de l'histoire, de l'exégèse, mais les laisse à d'autres. Comme le voyageur qui, sur le Bosphore, passe de la Grèce à l'Asie et assiste au changement de langage, et doit passer du Christ à ce Jésus d'on ne sait où, de Nazareth ou d'ailleurs. De l'Acropole à cette bourgade de Galilée où se situe l'Evangile de Matthieu, qu'il a choisi de commenter, il ne suit pas l'itinéraire de Renan, il fait le chemin inverse. Comme Paul, qui voulut parler aux grands de l'Aréopage d'une réalité inconnue, la «résurrection», avec son franc-parler, mais qui apprit alors ce que cela signifiait d'être incompris et rejeté. Lui aussi va de Damas à Athènes. Lui aussi a délaissé Jérusalem, et ses conflits, pour répondre à l'appel de la cité cosmopolite, comme a fait Paul arrivant à Antioche, la troisième ville, pour se voir interpellé, jeté dans les contradictions.
Comme Paul, il a des raisons de savoir que c'est au Temple de Jérusalem que les chrétiens ont appris les formules qui servent à prier l'Eternel. Il pense que ces formules ne sont pas comprises par les «nations». Mais il faut qu'elles le soient! Depuis des siècles elles ont retenti. Il est temps pour Jean-Marie Lustiger d'annoncer Christ avant la fin de la nuit, cette nuit qui plane sur le monde. Il est temps de révéler au monde ce beau titre qu'employaient les Ecritures pour désigner Celui qui doit venir et que le monde attend: le «désir de toutes les nations» (Aggée II, 7, Ap. XV, 4). Certains juifs s'inquiètent ou se fâchent de ce rôle assigné au Messie d'Israël. Mais cela ne trouble pas Jean-Marie Lustiger. Il le dit sans prendre garde: le Christ accomplit l'Histoire. Pour lui, c'est une évidence, une réalité. Il pense le Christ dans l'attente d'Israël, qui est la sienne. Mgr Lustiger souffre de ce que les nations soient étrangères à l'espérance d'Israël. Elles ont rejeté Israël en marge de l'Histoire. Mais Israël sait que le Messie attendu est non l'accomplissement de l'Histoire, mais sa rupture. Israël reste suspendu à l'espérance que les «temps eschatologiques», dont les chrétiens débattent depuis saint Paul et saint Luc, puissent venir. Dans ce livre, intitulé «cryptiquement» La Promesse (Hahavtahah, terme juif qui désigne aussi la confiance, Dt. XXXIII, 28), nous entendons la voix d'un témoin exceptionnel donné à notre temps pour qui la promesse faite aux juifs doit devenir un jour promesse pour les nations.
* Bernard Dupuy est traducteur des œuvres de Gerhardt Scholem et expert de la Commission romaine pour les relations avec le judaïsme.
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LE MONDE DES LIVRES, 15.11.02
Fils de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance
Une méditation poignante de Jean-Marie Lustiger, juif parisien devenu cardinal, sur le mystère d'Israël, l'antisémitisme et la crise de la foi chrétienne.
Henri Tincq
"LA PROMESSE", du cardinal Jean-Marie Lustiger, Ed. Parole et Silence (64, av. du Bois-Guinier, 94100 Saint-Maur), 224 p., 18 € .
La surprise est bien que ce livre-événement, méditation sans précédent sur le mystère d'Israël, soit "né" dès 1979, d'une retraite prêchée à des moniales et ne sorte qu'aujourd'hui. En 1979, Jean-Marie Lustiger n'est pas encore archevêque de Paris. Jean Paul II n'a pas encore commencé ce parcours à travers la mémoire qui le conduira à la synagogue de Rome (1986), à Yad Vashem et au mur du Temple (2000) pour reconnaître la dette chrétienne à ses "frères aînés", imploré leur pardon pour le mal fait, étape inouïe, mais non aboutissement du parcours de réconciliation entre l'"olivier franc" dont parlait saint Paul et l'"olivier sauvage".
Sans doute, en 1979, l'histoire avait-elle déjà changé de sens. L'antisémitisme avait été condamné par Pie XI dans les années 1920. Vatican II avait répudié la théologie de la "substitution" (l'Eglise comme "nouvel Israël"), lavé le peuple juif de l'accusation de "déicide", affirmé que le peuple élu n'était pas déchu de son Alliance avec Dieu, dont Jean Paul II dira plus tard qu'elle est "irrévocable". L'enseignement de l'estime succède à l'"enseignement du mépris" (Jules Isaac). Mais, en 1979, moins de quinze ans seulement après le concile, alors que tant de chrétiens répugnent encore à admettre la filiation entre les deux Alliances (Ancien et Nouveau Testament), que le pape polonais lui-même est accusé d'"annexer" la souffrance juive – en parlant d'Auschwitz comme du "Golgotha des temps modernes" (aussi en 1979 !) –, un homme comme Jean-Marie Lustiger a déjà tout compris du mystère d'Israël, indissociable pour lui du mystère chrétien, car seule mesure de la fidélité due au Christ.
Pourquoi cette précocité ? Et pourquoi ressentons-nous comme une frustration la publication si tardive d'un livre qui sera présenté à tort comme son "testament spirituel"? Parce que Aaron Jean-Marie Lustiger est fils à la fois de l'Ancien et du Nouveau Testament. Né juif en 1926, converti à 14 ans, sa mère est déportée à Auschwitz en 1942 pour n'en plus revenir et il porte charnellement la souffrance de son peuple. Il a reçu peu d'éducation juive, mais il a une science exacte de la destinée d'Israël, de sa place privilégiée dans l'histoire du salut. Et conscience que par sa conversion, son baptême, son entrée dans l'Eglise, il "accomplit" la vocation d'Israël, la "Promesse" faite par Dieu à son peuple, mais aussi aux "Nations", aux "gentils", aux païens. En 1981, sa nomination à l'archevêché de Paris constitue, dira-t-il, la "mise en évidence" de la part de judaïsme que porte en lui le christianisme. Et il aura cette formule qui alors fit grincer des dents, mais qui, après la lecture de ce livre, jouit d'une clarté éclatante : "C'est comme si tout à











