«Lapologie (nimporte quelle apologie) est grande consommatrice dà-peu-près dans tous les domaines : ses ravages dans lordre de lhistoire et de la charité ne se comptent plus.» (F. Lovsky, La déchirure de labsence, Paris, 1971, p. 68).
* Article paru dans la Revue d'études juives du Nord, n° 24, hiver 1995-1996, Lille, pp. 95-107.
Durant lété de 1947 sest tenue, en Suisse, une rencontre interconfessionnelle dont le but était de parvenir à une meilleure compréhension entre juifs et chrétiens. Dénommée Conférence de Seelisberg, ses travaux ont été résumés dans ce quon a appelé les «Dix points de Seelisberg». Hormis quelques spécialistes, la majorité des chrétiens ignorent tout des circonstances de ce rassemblement, de la teneur de ses débats, des difficultés quil a fallu surmonter, ainsi que de linfluence des résolutions adoptées alors sur les relations judéo-chrétiennes subséquentes.
Ci-après, on sattardera sur un grave incident qui, sil navait pas trouvé sa solution, eût sinon compromis définitivement, du moins retardé considérablement la mise en uvre du dialogue entre Église et judaïsme. On rappellera la nature du différend, ainsi que la manière dont il fut surmonté. Ensuite, à la lumière de certains faits regrettables de même nature, qui se sont produits bien plus tard et jusquà ces derniers mois, on se demandera si les griefs et soupçons antijudaïques du passé sont réellement effacés de la conscience chrétienne et, si ce nest pas le cas, ce quil convient de faire pour que soit définitivement éliminé cet obstacle majeur sur la voie de «lenseignement de lestime» que préconise dorénavant lÉglise, depuis Vatican II.
Genèse dun «aggiornamento» chrétien douloureux
Nous sommes au lendemain de la guerre. Les sentiments des juifs sont mêlés. Si les mieux disposés dentre eux reconnaissent volontiers laide, souvent héroïque, apportée par nombre de chrétiens aux Israélites pourchassés durant lOccupation, certains nen exonèrent pas pour autant lenseignement traditionnel de lÉglise concernant les juifs dune part de responsabilité dans la Shoah. Le chef de file de cette tendance est, sans conteste, Jules Isaac [1]. À cette époque, il navait pas encore forgé sa célèbre formule d«enseignement du mépris» pour caractériser le retour endémique et le caractère pernicieux de la perpétuelle polémique doctrinale antijuive de lÉglise, déjà perceptible dans le Nouveau Testament et surtout dans lévangile de Jean , mais qui sétait faite de plus en plus virulente et diffamatoire au fil de siècles. Pourtant, dès 1946, il affirmait sans ambages que lenseignement de lÉglise concernant les juifs avait nourri lantisémitisme racial et constitué une cause, au moins indirecte, du déchaînement bestial de la haine antisémite nazie, qui trouva son apogée inhumaine dans la Shoah [2]. Certains chrétiens, dont plusieurs ecclésiastiques, sils nallaient pas jusquà reprendre à leur compte laccusation de J. Isaac, nen exprimaient pas moins leur honte, en termes parfois très énergiques [3].
Commencée, sur un ton douloureux et vivement polémique, comme cétait bien compréhensible après lhorreur de la Shoah, cette véritable «croisade», entreprise avec une passion prophétique et poursuivie avec une détermination sans faille, durant près de deux décennies, par cet homme exceptionnel, exerça une grande influence sur les milieux où commençait de sélaborer un véritable dialogue entre juifs et chrétiens. Les thèses vigoureuses et profondément dérangeantes de J. Isaac firent des adeptes tant chez les catholiques que chez les protestants. Comme le rappelait fort justement le Grand Rabbin Kaplan [4], elles inspirèrent les propositions françaises élaborées lors des travaux préparatoires de la Conférence de Seelisberg, qui se tint en Suisse, en juillet-août 1947 :
«Elles établissaient que lenseignement de lÉglise sur la responsabilité des juifs dans la mort de Jésus nétait pas conforme à la vérité historique et que laccusation de déicides entretenait de génération en génération un sentiment de haine contre les juifs, et quil avait rendu possibles les crimes inouïs perpétrés à Auschwitz et ailleurs.»
L«incident» de Seelisberg
Le Grand Rabbin Kaplan, qui en fut le témoin et lun des principaux protagonistes, en sa qualité de membre de la Commission française qui participait aux travaux de cette importante rencontre, en a narré les circonstances [5] :
«La Commission des Églises qui eut à soccuper de la question [de la responsabilité de lenseignement de lÉglise dans lantisémitisme] était composée de quinze membres, dont onze nétaient pas juifs. Les délégués français du judaïsme suggérèrent comme base de discussion, les propositions de Jules Isaac et demandèrent à la commission de faire connaître dans quelle mesure elle serait disposée à en tenir compte [
] Nous nétions pas venus pour solliciter une faveur, mais pour mettre les Églises chrétiennes en face de leurs responsabilités, et exiger quelles ne favorisent plus elles-mêmes lantisémitisme par la manière dont elles dispensent leur enseignement religieux. Les discussions franches furent un moment très vives. Cétait un après-midi. Notre commission sétait réunie en plein air sous la présidence du Père Calliste Lopinot [capucin venu de Rome]. Du côté chrétien, on était daccord pour reconnaître une responsabilité dans la propagation de lantisémitisme par léducation donnée, au catéchisme, aux jeunes chrétiens. On voulait, en contrepartie, que nous aussi, dune certaine manière, nous reconnaissions quelque tort de notre part envers le christianisme de par notre enseignement religieux. Or, sur ce point, on ne pouvait rien nous reprocher. Nos livres dinstruction juive en portent témoignage. Nous ne disons aucun mal du christianisme, nous nen parlons pas [
] Malgré cela, en vue dobtenir sans doute une déclaration commune équilibrée, on ne cessait dinsister auprès de moi pour obtenir satisfaction [
] Linsistance était déplaisante, mais javais le sentiment que, pour certains de mes interlocuteurs, cétait mon obstination qui létait. Quel ingrat! devaient-ils penser, nous chrétiens, nous sommes sur le point de faire notre mea culpa, et ce rabbin ne veut reconnaître aucun grief de sa part à notre égard! Si javais eu un tort quelconque, même insignifiant, à évoquer, il aurait été démesurément grossi [
] Or, dans le domaine de la formation de nos jeunes, nous navions pas la moindre peccadille à nous reprocher envers les chrétiens [
] Jestimais donc quil valait mieux que notre commission se séparât sans rédiger de résolution commune plutôt que de concéder quoi que ce soit dinexact qui ne pourrait que nuire au judaïsme. De guerre lasse, le Père Calliste Lopinot, dépité, abandonna son fauteuil présidentiel et partit [
] Mais il fut remplacé presque aussitôt par le Père de Menasce, professeur à lUniversité catholique de Fribourg. Pour moi, dans un esprit de conciliation, jétais disposé à donner suite à toute formule daccord, à condition quelle ne mît pas en cause notre enseignement religieux, où, encore une fois, on ne trouve aucune attaque contre le christianisme. Cette formule, on chercha longtemps avant de la trouver. Finalement, elle consista à prendre lengagement, de part et dautre, de promouvoir le respect mutuel des valeurs sacrées de nos conditions respectives.»
Il est à peine besoin de souligner le caractère irrationnel de cette affirmation de la présence dun enseignement antichrétien permanent dans léducation juive. Au lendemain de la guerre, peu de chrétiens eussent osé la formuler. On pensera sans doute que cest a fortiori le cas de nos jours, où les vieux poncifs dun antijudaïsme théologique séculaire sont réputés définitivement balayés par le souffle vivifiant de la Déclaration conciliaire Nostra Aetate, et les mesures concrètes très positives des textes dapplication subséquents, issus dune hiérarchie catholique qui invitait ses fidèles à porter un «nouveau regard» sur le peuple juif. Hélas! à la lumière de quelques faits, largement postérieurs au Concile, que nous allons évoquer ci-après, il semble quil faille réviser à la baisse ce bel optimisme.
«Haro sur le baudet!» ou lart de transmuer la peccadille en crime
Lexpression, on le sait, est due à La Fontaine, dans sa fable : Les animaux malades de la peste. Elle illustre cruellement lattitude cynique des puissants qui, ayant beaucoup à se reprocher et refusant de ladmettre, sont toujours prêts à tomber à bras raccourcis sur plus faible queux, pour peu quil ait commis la moindre peccadille. Nous allons voir que ce «haro!» séculaire, popularisé par lexpression antisémite «Cest la faute aux juifs!», même sil ne sexprime pas toujours publiquement, reste tapi au plus profond du subconscient de maints chrétiens, prêt à jaillir à la moindre occasion propice. En voici quelques exemples, qui ne sont certainement pas uniques.
En janvier 1984, un ecclésiastique, professeur dans une université catholique, réagissait à un article portant sur lantijudaïsme du Nouveau Testament, écrit par un savant américain. Dans une lettre quil adressait à ce dernier [6], pour exprimer son désaccord avec ses thèses, il accusait les juifs dêtre responsables du «decretum neronianum» (68 ap. J.C.) [7] qui, selon lui, livrait les chrétiens à la mort, du chef de pratique dune religio illicita. Puis, après avoir flétri lanathème de Gamaliel II contre les hérétiques [8], dont il affirmait quil avait pour conséquence de «confisquer les droits religieux» des chrétiens après avoir «confisqué leurs droits civiques», ce censeur poursuivait en ces termes :
«Le rabbinisme [
] a conservé cette attitude religieuse tout au long de lhistoire, continuant de sapproprier lhéritage du judaïsme et déniant aux chrétiens tout droit à saffirmer dans la ligne de la Bible. En outre, il ny a rien de sacré chez les chrétiens quil ne traite avec une dérision méprisante et, pour les chrétiens, blasphématoire, en transformant tout terme sacré par une parodie outrageante : lÉvangile, lEucharistie, la croix, et même la mère de Jésus, quils appellent la mère du bâtard, une courtisane de bordel pour militaires. Les juifs ne comprennent donc pas ce que représente pour les chrétiens la Sainte Vierge Marie [
] Ils ny croient pas, soit, mais ils insultent notre mère. Et il ne sagit pas de propos venus du petit peuple, mais de lintelligenzia juive, les maîtres à penser du judaïsme, Docteurs de la loi. Les Pères de lÉglise, que votre enquête met souvent en cause, avaient devant eux, il ne faut pas loublier, ces juifs-là, et si ces débordements nétaient sans doute pas connus du grand public, ils caractérisaient lattitude des juifs, et ne pouvaient que se manifester dans leur conduite.» (Cest moi qui souligne).
Dans un ouvrage provocateur, publié en 1992, le théologien catholique A. Paul pouvait, sans déclencher un scandale, parler dun messianisme juif «à caractère impérialiste», et accuser le judaïsme dentretenir un esprit de «revanche» et de «projeter dans lécrit limage du retour et du renversement total des choses, le juif vaincu devenant, dans ce tableau, le vainqueur et le maître exclusifs.» (Cest moi qui souligne) [9].
Une bible catholique à grand tirage, publiée en 1994 et dûment munie de limprimatur, affirme, entre autres commentaires à caractère nettement antijudaïque [10]:
«Les Juifs [
] ont su faire en sorte quon les tolère, bien que leur religion condamne toutes les autres.» (Commentaire dAc 18, 13)
«Nous avons rappelé que la certitude dêtre les fidèles du Dieu unique amène tout naturellement à être insupportables vis-à-vis des autres (Esther 10). Les juifs ont donc souffert de la part des chrétiens du même fanatisme quils portaient eux-mêmes [sic].» (Commentaire de Rm 11, 25). Cest moi qui souligne.
En janvier 1995, un ecclésiastique occupant une fonction importante au sein dune Commission ecclésiale pour les relations judéo-chrétiennes, donnait, dans une faculté de théologie française, une conférence sur létat de ces relations. On retiendra ce résumé dun passage de son exposé accréditant lidée dun enseignement juif antichrétien :
«Certes, les attitudes chrétiennes envers les juifs sont encore loin dêtre parfaites, mais beaucoup a déjà été fait. Je pense en particulier à Nostra Aetate et, avant cela, à lenseignement du pape Pie XI : Spirituellement, nous sommes tous des sémites!. Depuis, on est allé encore plus loin. Les manuels denseignement religieux ont été expurgés des clichés antijudaïques. On peut même dire que lÉglise est allée bien au-delà de ce quexigeait la stricte justice. On ne compte plus les déclarations, les pas en avant en direction des juifs. Mais, face à tout cela, je le demande, quelle a été la contrepartie juive? Alors que nous, nous étudions le judaïsme, que nous multiplions les initiatives de dialogue, que font les juifs? Enseignent-ils le christianisme? Sy intéressent-ils seulement? Non. Ils ne cherchent même pas à connaître le contenu de notre foi! Mais il y a plus dommageable encore. Non seulement les rabbins ne sintéressent pas au christianisme, mais même ils le dénigrent à longueur de temps, en particulier dans leurs yeshivot. Dailleurs, leur Talmud contient des passages très hostiles à la foi chrétienne et même des insultes envers les personnages les plus augustes de notre religion.» (Cest moi qui souligne).
Dans le courant du mois de mai 1995, en réaction à un article paru dans lorgane de presse dune université catholique, qui rendait compte de laction menée par un de ses chercheurs contre la bible évoquée plus haut [11], un lecteur adressait à la rédaction la lettre suivante :
«Ayant lu attentivement larticle sous rubrique, je crois que les amis catholiques de [lauteur] feraient bien de scruter le Talmud, ce monument de la culture juive, avec plus de zèle quils ne mettent à dépouiller la Bible des Communautés Chrétiennes. Une plongée exploratoire dans cet Océan de sagesse consternera plus dune âme adonnée au dialogue judéo-chrétien. Elle découvrirait, cette âme, comme vous allez le faire, je nen doute pas, le summum de lorgueil, du mépris, de la haine et du racisme dépassant de loin le pâle Mein Kampf de Monsieur Hitler. Or notre docteur en Israël, je parle de [lauteur], connaît le Talmud et na pas lair de sémouvoir lorsquil y lit, entre autres insanités, que la Vierge Marie est une pute et que le Christ est un imposteur qui commettait la bestialité avec son âne. Ce qui moblige à dire que ce donneur de leçons, pire : cet inquisiteur, est un des scribes et pharisiens hypocrites que Jésus apostrophait il y a deux mille ans. Parce quil sait fort bien que cet enseignement scandaleux est dispensé dans toutes les Yeshivot et les cours de Talmud Tora. La paille et la poutre quoi! Je ne doute pas un instant que vous-mêmes et de nombreuses associations vigilantes comme la LICRA, le MRAP, la Ligue des droits de lhomme, conjuguerez vos efforts pour alerter les corps constitués et les media afin dattraire [sic] en justice les rabbins et autres sages qui enseignent pareilles insanités racistes à longueur dannée. Quant à linquisiteur [lauteur], la plus élémentaire mesure dhygiène consisterait à vous passer de ses services. À moins, bien sûr, que certains citoyens ne soient plus égaux que dautres. À moins, encore, que les autorités rabbiniques naient solennellement abjuré pareilles monstruosités. Où et quand?» (Cest moi qui souligne).
Citons enfin cette réaction dun lecteur [12], moins diffamatoire que la précédente, plus subtile aussi dans la forme, mais de même esprit quant au fond :
«Je suis un fervent partisan de lcuménisme et il faut dès lors avant tout voir ce qui nous réunit plutôt que ce qui nous sépare. Dans cette optique, la Bible des Communautés chrétiennes est une profonde maladresse. Japprécie par contre que la notion de peuple déicide napparaisse plus dans lOffice du Jeudi Saint, mais ceci mamène à vous demander si cette évolution chrétienne a trouvé un écho. En dautres termes, les hautes autorités juives ont-elles fait une déclaration solennelle exprimant le regret que les grands prêtres aient, il y a 2000 ans, demandé la crucifixion du Christ? Jose espérer que pour ces autorités, Jésus-Christ, sil nest pas à leurs yeux le Messie, fut pour le moins un prophète qui, ayant enseigné lAmour, ne méritait pas la mort. Si une telle déclaration existe, je serai le premier à men réjouir et je souhaite en recevoir le texte et en connaître les références.» (Cest moi qui souligne).
Pour venir à bout du «syndrome de Seelisberg»
On laura sans doute remarqué, le point commun entre les six faits rapportés ci-dessus est laffirmation arbitraire et qui ne prend jamais la peine dapporter la preuve de ce quelle avance selon laquelle le judaïsme rabbinique, depuis ses origines jusquà nos jours, est hostile aux chrétiens, dénigre systématiquement leur foi et tourne en dérision, voire couvre dordures les mystères et les personnages les plus sacrés de leur religion.
Il est exact que le Talmud comporte certaines attaques ou allusions désagréables à légard du christianisme, et il nest pas question de nier lexistence de pamphlets médiévaux, tels les fameux Toledot Yeshou dont on a dailleurs grandement exagéré la portée réelle [13]. Pour lobjectivité du débat, il convient de rappeler que le contexte dans lequel a fleuri ce type de littérature était celui de lexaspération dune minorité juive, dont nul nignore quelle eut à subir, de la part des chrétiens, au long des siècles, les accusations et le mépris, voire les persécutions sanglantes.
En tout état de cause, cest une attitude et un procédé indignes que de prendre prétexte de quelques écarts littéraires regrettables, de les amplifier de manière obsessionnelle, et de sen servir comme dun argument ad hominem pour faire limpasse sur les siècles d«enseignement du mépris», dont la victime fut précisément le juif. Le moins que lon puisse en dire est que cette prétendue apologétique chrétienne qui, faisant feu de tout bois antisémite, pose le bourreau en victime et rejette la culpabilité sur cette dernière, est injustifiable et immorale [14].
Dailleurs il existe un argument péremptoire pour saper, à sa base même, toute prétention chrétienne de demander des comptes à la tradition rabbinique pour tel ou tel propos, à lévidence antichrétien, ou pour lune ou lautre insultes et propos désobligeants envers les mystères et les saints personnages du christianisme. Et cest le suivant :
Lhistoire na jamais, autant quon sache, relevé la moindre persécution, le plus petit pogrom de chrétiens, qui fussent, à lévidence, imputables à des propos rabbiniques insultants. Par contre, sont bien connus les ravages causés aux juifs par les accusations chrétiennes de crimes rituels ou dempoisonnements de puits, ainsi que les poncifs théologiques antijuifs dont se sont nourris tant lantisémitisme vulgaire et politique que le nazisme, tels le déicide, lamour de largent, et la prétendue haine sournoise du juif pour le «Goy», pour ne citer que quelques thèmes connus.
Quant à la «contrepartie» demandée aux juifs dans leur ensemble [15], en lespèce dun intérêt pour le christianisme, voire dune étude de ce dernier, elle apparaît au moins dans létat actuel des choses comme indécente, si lon se souvient du prix exorbitant qua payé ce peuple pour rester fidèle à son identité nationale, à ses coutumes et à ses convictions religieuses ancestrales. Dailleurs, lorsquon appartient à une société dont de nombreux membres et responsables politiques et religieux ont, activement ou passivement, discriminé les juifs, ou détourné la tête et gardé le silence face aux exactions commises contre des victimes innocentes, il ny a quimpudeur à exiger impatiemment des survivants et des descendants de ces dernières quils oublient le scandale à eux causé par ces graves agissements, pour sintéresser avec sympathie à une religion qui leur a valu tant de souffrances et dinjustices.
Même si le faible échantillon quils constituent ne permet pas de les considérer comme représentatifs dune large opinion chrétienne [16], puissent les faits relatés ci-dessus alerter les âmes de bonne volonté et convaincre les autorités ecclésiales de lurgence dune purification des consciences de leurs fidèles. Est-ce trop attendre des Églises que de demander à leurs responsables de promulguer une nouvelle mouture des «Dix points de Seelisberg», qui mette canoniquement hors-la-loi les résurgences têtues de l«enseignement du mépris» et serve désormais de charte et de norme pour un dialogue véritable, empreint de vérité et dhumilité, entre chrétiens et juifs?
Alors le «syndrome de Seelisberg» et ses récurrences endémiques nauront pas les conséquences désastreuses dont ils sont potentiellement porteurs, mais deviendront, au contraire, loccasion dune véritable conversion des mentalités chrétiennes, qui seule peut rendre possible l«enseignement de lestime», prophétiquement entrevu et appelé de leurs vux ardents par les précurseurs du dialogue judéo-chrétien, et devenu, depuis Vatican II, une priorité ecclésiale.
Menahem R. Macina, Université Catholique de Louvain
[1] Historien de métier et inspecteur général de lenseignement de lhistoire au ministère de lÉducation nationale, Jules Marx Isaac, juif français (1877-1963), horrifié par la persécution antijuive nazie (sa femme, ses deux filles et son gendre périrent dans les camps dextermination), consacra le reste de son existence à étudier et à dénoncer les racines chrétiennes de lantisémitisme et à prôner un redressement radical de lenseignement de lÉglise concernant le peuple juif. Très mal perçu au début et contesté dans ses analyses, réputées incompétentes, du Nouveau Testament dont il affirmait que lenseignement antijudaïque était à la racine de lantisémitisme chrétien , il parvint à se faire entendre de certains chrétiens et même du pape Jean XXIII, qui accorda une attention bienveillante à son vibrant plaidoyer en faveur dune prise de position positive explicite de lÉglise envers le peuple juif et dune rectification de son enseignement antijudaïque traditionnel. Il fut à lorigine du discrédit croissant de conceptions erronées telle laccusation de «déicide», et de labolition de la formule Pro perfidis Iudaeis, dans loffice de la semaine sainte. Et il ne fait pas de doute que son action est pour quelque chose dans la décision que prit lautorité suprême de lÉglise de traiter des juifs au Concile Vatican II. Principaux ouvrages : Jésus et Israël, Paris, 1948; Genèse de lantisémitisme, Paris, 1956; Lenseignement du mépris, Paris, 1962.
[2] Témoin sa diatribe écorchée vive contre lécrivain Daniel-Rops qui, dans son célèbre et populaire ouvrage (Jésus en son temps, Paris 1944), avait scandaleusement présenté les malheurs des juifs, et spécialement la Shoah récente, comme un juste retour des choses, voire une sanction divine frappant le «peuple déicide» qui, lui, «navait pas eu pitié» de Jésus :
«Ce nest pas au christianisme que jen ai, loin de là, mais à vous, à un certain pharisaïsme chrétien que vous navez pas eu le courage de répudier, dont vous perpétuez, au contraire la meurtrière tradition, oui, meurtrière, car je vous le dis tout net : elle mène à Auschwitz. Vous parlez pesamment des responsabilités juives ; je dis, moi, quil serait temps de parler des responsabilités chrétiennes, ou pseudo-chrétiennes.» (Cest moi qui souligne).
(Extrait dune «Note de rupture» adressée par J. Isaac à Daniel-Rops, le 21 avril 1946, et reproduite, sous le titre Comment on écrit lHistoire (Sainte), dans la revue Europe, 24e année, n° 7, Paris, 1er juillet 1946, pp. 12-25).
Voir aussi la mise au point concernant cette affaire douloureuse faite ultérieurement par lhistorien juif lui-même dans Jules Isaac, Lenseignement du mépris, Paris, 1962, pp. 137-152. Vingt ans plus tard, ce texte du Comité exécutif du Conseil cuménique des Églises (W.C.C.), semble bien sinspirer des conceptions les plus extrêmes de J. Isaac :
«Lenseignement du mépris des Juifs et du judaïsme dans certaines traditions chrétiennes sest révélé comme un bouillon de culture pour le crime de lHolocauste nazi.» (cest moi qui souligne).
(Ecumenical Considerations on Jewish-Christian Dialogue, Genève, Conseil cuménique des Églises, 1983, section 3-2, p. 9, cité par M. Saperstein, Juifs et chrétiens : moments de crise, Paris 1991, p. 103, n. 3).
[3] Je me limiterai ici à trois textes.
a) Cest dabord le jésuite Henri de Lubac qui, dans un mémoire confidentiel quil adressait à ses supérieurs, le 15 avril 1941, écrivait ceci (cest moi qui souligne) :
«Lantisémitisme sévit sous sa forme la plus abjecte, par la campagne destinée à lui rallier lopinion : presse, image, cinéma (on vient de passer à Lyon un film répugnant, importé dAllemagne) et il commence de sévir aussi sous une forme injuste dans des lois arbitraires [
] Lantisémitisme actuel nest pas celui quont pu connaître nos pères; outre ce quil a de dégradant pour ceux qui sy abandonnent, il est déjà de lantichristianisme [
] Il importe dautant plus dy prendre garde, que cet antisémitisme fait déjà des ravages jusque dans les élites catholiques, jusque dans nos maisons religieuses.»
(H. de Lubac, Résistance chrétienne à lantisémitisme, souvenirs 1940-1944, Paris 1988, pp. 25-26).
b) Cest ensuite lexpression de Stanislas Fumet, rapportée par P. Pierrard :
«LÉglise, au lendemain de lholocauste, aurait dû sarracher les vêtements.»
(in Le Grand Rabbin Kaplan, Justice pour la foi juive. Dialogue avec Pierre Pierrard, Paris 1995, p. 139).
c) Cest enfin cette méditation douloureuse dun grand écrivain français :
«Le livre de Jules Isaac sur Jésus et Israël est placé sous mes yeux comme par hasard, alors que je cherchais à mettre en ordre quelques idées sur ce problème qui, entre tous, me tient à cur. Une première lecture des vingt et une propositions qui résument cet ouvrage a quelque chose de si bouleversant quon nose garder le silence alors quIsraël pousse un tel cri dangoisse. Lauteur a souvent raison; il est même scandaleux quil puisse avoir raison à ce point et il serait tout aussi scandaleux de ne pas essayer de lui répondre, parce que beaucoup des accusations quil dirige contre nous sont, je le crains, celles-là même dont un juge infiniment plus puissant que lui nous accablera un jour. Car il est inutile de nous dérober : nous autres chrétiens, nous sommes presque tous responsables à des degrés qui varient mystérieusement dune âme à lautre selon la mesure de leur lumière et le supplice de Jésus se poursuit jour et nuit dans le monde. Après avoir été cloué sur la croix romaine il est persécuté dans sa race avec une cruauté inexorable. On ne peut frapper un juif quon natteigne du même coup celui qui est lhomme par excellence et en même temps, la fleur dIsraël; et cest Jésus quon frappait dans les camps de concentration, cest toujours lui; il nen finit pas de souffrir. Ah! mettre un terme à tout cela et tout recommencer! Que ne pouvons-nous nous retrouver au matin de la Résurrection et embrasser Israël, sans un mot, en pleurant! Il ny a que les larmes qui puissent avoir un sens après Auschwitz. Chrétien, essuie les larmes et le sang sur le visage de ton frère juif, et la face de votre Christ à tous deux resplendira.»
(Julien Green, Journal, dans Revue de Paris, juin 1949; cité dans J. Isaac, Lenseignement du mépris, Paris 1962, pp. 185-186).
[4] Le Grand Rabbin Kaplan, Justice pour la foi juive. Dialogue avec Pierre Pierrard, Paris 1995, pp. 139 ss.
[5] Ibid., pp. 142-144. Les mises en exergue (italiques) sont de mon fait.
[6] En date du 8 janvier, reproduite par lecclésiastique lui-même, qui en communique spontanément copie à ses collègues, voire à tel journaliste en vue, quil veut convaincre du danger que représente, pour lintégrité de la foi chrétienne, ce quil considère comme un philosémitisme de mauvais aloi.
[7] Il sagit, en fait, de lInstitutum Neronianum, auquel faisait allusion Tertullien. Voir, à ce propos, C. Saumagne, Tertullien et lInstitutum Neronianum, Theologische Zeitschrift, n° 17, Bâle 1961, pp. 334-336. Lopinion des historiens est partagée sur le fait de savoir sil sagit vraiment dune loi, ou si le terme ne «désigne» pas plutôt «une coutume, un usage introduit par Néron» (cf. M. Simon, A. Benoît, Le judaïsme et le christianisme antique, Paris 1968, p. 129). On sétonne dautant plus de lassurance de ce professeur, quaprès avoir lui-même admis que «lorigine» de la mesure impériale «nest pas connue», il nen affirme pas moins péremptoirement, dans le document évoqué plus haut :
«Elle ne peut se trouver chez les Romains, qui ne sintéressaient pas à ces subtilités, et pas plus chez les chrétiens [
] Le decretum Neronianum ne peut venir que des juifs, du moins de certains juifs, qui ont voulu retirer aux chrétiens le bénéfice de la religio licita. Mais ce faisant, ils les livraient au bourreau
» (cest moi qui souligne).
[8] Ce quon appelle couramment la Birkat haMinim. Cest la douzième bénédiction de la Amidah des jours de la semaine. Daprès le Talmud (Berakhot, 28b), elle a été composée par Gamaliel II et visait les Sadducéens. Mais plusieurs chercheurs la font remonter à lépoque maccabéenne. Après la destruction du Second Temple, elle fut modifiée pour viser les délateurs juifs (meshoumadim), ainsi que les différents courants hérétiques y compris les judéo-chrétiens. Par la suite, elle fut encore corrigée pour sadapter à de nouvelles circonstances, son vocabulaire sadoucit et se fit plus général, visant les hérétiques. Ce qui nempêcha pas les autorités de lÉglise, dans le passé, dy voir une malédiction permanente prononcée dâge en âge contre les chrétiens. Cette perception, on le voit, est encore celle de chrétiens et decclésiastiques de notre époque.
[9] A. Paul, Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Paris 1992, pp. 172, 173.
[10] La Bible des Communautés chrétiennes, Paris 19952, pp. 268 et 309 du commentaire du Nouveau Testament. Cest moi qui souligne.
[11] B. Deprez, La Bible, lEnfer, les bonnes intentions, La Quinzaine Universitaire, n° 53, Université Catholique de Louvain (Belgique), 15 mai 1995, p. 3. Il sagit de la Bible des Communautés Chrétiennes, cf. note 10, ci-dessus.
[12] P. Dutron, Une profonde maladresse, billet paru dans la Libre Belgique, Bruxelles, 7 juillet 1995.
[13] Sur les Toledot Yeshou, cf. J.-P. Ozier, Lévangile du Ghetto ou comment les juifs se racontaient Jésus, Paris 1984. Sur les propos offensants du Talmud envers Jésus, consulter : B. Dupuy, Le logion de Jésus rapporté dans le Talmud (Gittin 57a). Sens et portée dune sentence de Rav Aha Ben Ulla, dans Revue des Études Juives, Juillet-décembre 1987, fasc. 3-4, pp. 255-264. On aura également avantage à lire lexcellente remise en situation du regretté abbé K. Hruby, Lapproche du christianisme dans le judaïsme, dans Rencontre, n° 2, mars 1967, pp. 39-48, et Ibid., n° 3, juin 1967, pp. 150-161.
[14] Lune des expressions récentes les plus insupportables de ce quon pourrait appeler la victimisation du bourreau se lit dans louvrage dA. Paul, déjà évoqué. Son but, à peine dissimulé, est de présenter la Shoah comme le châtiment du «déicide» :
«Mais lhistoire est toujours là; elle ne désarme pas, et même elle riposte. Cest pourquoi le sang lié à la mort en tant que ponctuant lhistoire et non à lorigine, tient-il [sic] de fait une si grande place dans ce qui demeure, envers et contre tout, lhistoire des juifs. Cette histoire est dune façon récurrente celle dun sang versé [
] Je nai pas peur de dire quil est dans le destin des juifs de tuer ou dêtre tués, cest-à-dire soit de répandre sur la terre leur propre sang soit dy faire couler celui des autres. Ceci se vérifie depuis la Conquête de la Terre Promise par Josué jusquà nos jours [
] Or, jai bien montré que, même durant cette période apolitique et désarmée dite dExil, la volonté plus ou moins consciente, déclarée avec violence par moments, dune reconquête des prérogatives politiques dIsraël, ne sétait jamais éteinte [
] Et, dans la logique même de la démarche juive dont le propre est de procéder en fonction dune référence originaire [sic] généralisée, je reprendrai ici lun des récits mythiques les plus pathétiques des premières pages de la Bible, à savoir lhistoire de Caïn et Abel [
] Cest bien là le programme de lhomme juif et de la nation juive [
] Il entre en effet dans la définition du juif dêtre tantôt Caïn, qui fait couler le sang dautrui, et tantôt Abel, la victime qui verse son propre sang. Mais je soulignerai combien la figure qui guide historiquement et irrésistiblement le juif, celle qui signifie et annonce la riposte nécessaire de lhistoire, cest bien celle de Caïn.»
(A. Paul, Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Paris 1992, pp. 196-197, cest moi qui souligne).
[15] On a cru utile de préciser : «dans leur ensemble», car il est bien connu quil existe aujourdhui un nombre non négligeable de savants juifs très versés dans les sciences chrétiennes. Certains ne dédaignent pas de consacrer à la personne même de Jésus articles et ouvrages, le plus souvent rédigés sans visée polémique, et nusant de la critique quen rigoureuse conformité avec les normes déontologiques de la méthode scientifique. Voir, entre autres, les ouvrages bien connus de J. Klausner, Jésus de Nazareth, son temps, sa vie, sa doctrine, Paris 1933; S. Ben Chorin, Mon frère Jésus, Paris 1983; D. Flusser, Jésus, Paris 1970; L. Volken, Jesus der Jude, Jerusalem 1984; etc. Voir aussi : F. Mussner, Traité sur les Juifs, Paris 1981 (chapitre III, intitulé Le «Juif» Jésus) pp. 187-225; J. Gnilka, Réflexions dun chrétien sur limage de Jésus tracée par un contemporain juif, dans Commission Biblique Pontificale, Bible et Christologie, Paris 1984, pp. 197-217.
[16] Ils sont loin dêtre lexception. La place manque pour évoquer les nombreux propos de même nature qui mont été tenus, ou que lon ma rapportés. Eussé-je été en mesure den faire état ici, que lon meût objecté, à juste titre, quen bonne méthode, on ne saurait bâtir une argumention convaincante sur autre chose que des documents irréfutables.
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Mis en ligne le 24 juin 2009, par











