Texte repris du site Un écho dIsraël, n° 20, février 2005.
On ma demandé de vous parler sur le thème : « Les formes concrètes de ce dialogue et ses difficultés ». Nayant ni le temps ni les moyens de vous donner une vue densemble de la question, je me limiterai à souligner quelques caractéristiques de ce dialogue.
Pour commencer par un témoignage personnel : si je dis que je ne pratique plus le dialogue judéo-chrétien depuis vingt-cinq ans, je dis la vérité ; et si je dis que ce dialogue est quotidien, cest aussi la vérité. Il faut donc sexpliquer sur ce paradoxe.
Depuis que je vis en Israël, je nai jamais participé à une activité de dialogue institutionnel du genre de celles que lon peut pratiquer en France dans un groupe dAmitié judéo-chrétienne qui se réunit régulièrement. Il y a dans ce pays peu de « structures de dialogue ». LArchevêque maronite de Haïfa écrivait récemment à propos du dialogue judéo-chrétien : « Le dialogue sur le plan local est pratiquement inexistant, car les Juifs préfèrent dialoguer avec les Chrétiens de lOccident qui ont tendance à se sentir coupables envers eux, plutôt quavec les Chrétiens locaux qui sentent queux-mêmes ont été persécutés par les Juifs. » À Jérusalem, il existe, au patriarcat latin, une commission pour les relations avec le judaïsme. Cette commission a été créée il y a deux ans à la demande du Saint-Siège. Nous navons que peu dinformations sur ses activités.
Quelques caractéristiques du dialogue judéo-chrétien en Israël.
1. Pour les Juifs, il est difficile didentifier la partie chrétienne.
De qui parle-t-on quand on parle de « lÉglise » ? Du Vatican ? De la hiérarchie locale ? Laquelle ? À Jérusalem, on compte une quarantaine de confessions et de rites chrétiens différents. De lAmbassade chrétienne ? L « Ambassade chrétienne » est un organisme international dinspiration évangélique fondé en 1980 à la suite du vote de la loi proclamant Jérusalem capitale perpétuelle dIsraël. En octobre dernier, à loccasion de la fête de Succot, on a pu voir comme chaque année dans les rues de Jérusalem un long défilé organisé par lAmbassade chrétienne, constitué de délégations de la plupart des pays du monde brandissant des banderoles du style « We love you ! » et distribuant des bonbons aux enfants. Quelques mois plus tôt, la télévision israélienne avait montré un évêque anglican arabe de Jérusalem, en soutane violette, accueillant à sa sortie de prison Mordekhai Vanunu, lhomme qui avait divulgué des informations sur la centrale atomique de Dimona et qui sétait converti entre-temps au christianisme. Commentaire des téléspectateurs : LÉglise soutient Vanunu. Le monde chrétien est très loin dêtre homogène et lon comprend que les Israéliens aient quelque peine à sy retrouver.
2. Dans lopinion israélienne, le christianisme est perçu comme exotique.
Beaucoup dIsraéliens vont visiter les monastères, le samedi ou à loccasion de fêtes, Noël en particulier, avec dailleurs une réelle sympathie, mais la motivation principale est la curiosité. Pour la plupart dentre eux, un chrétien qui nest pas palestinien est un moine dorigine étrangère. Quand un Israélien adresse la parole à un religieux en habit, il le fait spontanément en anglais et non en hébreu.
Il y a quelques années, on ma demandé de participer à une émission de télévision. Jai dailleurs refusé. Mais une des premières questions quon ma posées quand on ma contacté a été : « Comment es-tu habillé ? » Quand jai répondu que jétais habillé comme tout le monde, on ma fait comprendre que je présentais beaucoup moins dintérêt. Et quand on ma demandé dindiquer les noms de personnalités chrétiennes qui pourraient participer à lémission, on ma posé sur chacun deux la question : « Comment est-il habillé ? » On attend du chrétien quil corresponde à limaginaire par son aspect extérieur.
3. Il est quand même indiscutable que, dans leur ensemble, les Églises sont perçues comme pro-palestiniennes.
À quoi il faut ajouter que le monde juif israélien est massivement ignorant de lévolution de lÉglise catholique vis-à-vis du judaïsme depuis soixante ans. Les sondages dopinion à loccasion de la venue du pape en Israël en mars 2000 ont montré que 80% des Israéliens ignoraient les changements intervenus dans lÉglise dans ce domaine avant et après Vatican II.
4. Réciproquement : pour les Églises, le judaïsme est indissociable de lÉtat dIsraël, et donc de la situation politique.
Lan dernier, un membre de la communauté catholique dexpression hébraïque à qui on annonçait une prière cuménique pour la paix a eu cette réplique qui résume une bonne partie de la situation : « La paix contre qui ? »
5. Ce que lÉglise attend dun dialogue institutionnel concerne en grande partie ce qui a trait au « statu quo ».
Lexpression désigne ici lensemble des dispositions qui régissent les droits et les privilèges des institutions ecclésiastiques en Terre Sainte, définies par lempire ottoman avant 1917, maintenues par les Britanniques et confirmées par lÉtat dIsraël. Lopinion occidentale établit spontanément léquation : Chrétiens de Terre Sainte = Palestiniens = opprimés. On est généralement très ignorant dun autre aspect de la question : les privilèges des institutions et communautés religieuses de Terre Sainte, propriétaires dun vaste patrimoine immobilier et jouissant de privilèges fiscaux : exemption dimpôts, possibilité dutiliser des voitures à immatriculation diplomatique et de mettre de lessence détaxée dans le réservoir... Une bonne partie des négociations en cours entre le Saint-Siège et lÉtat dIsraël porte sur ces privilèges, et pas seulement sur le problème (bien réel) des refus doctroi ou de renouvellement de visas.
Il ne faut pas sétonner que le Vatican ait ici la réputation dêtre une puissance financière. Une des idées les plus solidement ancrées dans les esprits israéliens est que les religieux seraient payés par le Vatican !
6. Cela dit, le dialogue est loin dêtre inexistant, mais il est surtout individuel.
Pardonnez-moi de donner encore des exemples personnels.
Quant un chrétien décide de venir vivre dans ce pays et quil commence par se mêler aux nouveaux immigrants pour apprendre lhébreu à lulpan, il est souvent soupçonné, soit de vouloir se convertir au judaïsme, soit de vouloir convertir les Juifs. Quand il devient clair que lune et lautre hypothèse sont exclues, il faut du temps pour que limage se précise, ce qui ne peut se faire que si on arrive à nouer patiemment des amitiés. Encore une anecdote. Un ami israélien me racontait quil recevait un jour la visite dun autre israélien, dont il ne ma pas révélé lidentité. Le visiteur commence à feuilleter un livre qui était posé là, et qui se trouvait être ma thèse de doctorat, qui portait sur la tradition rabbinique. Étonnement du visiteur : « Cest un chrétien qui a écrit ça ? » Puis la question : « Comment quelquun qui peut écrire comme ça sur la tradition juive peut-il en même temps croire à toutes ces histoires chrétiennes de trinité, dincarnation etc. ? ». (Et quand je rencontre, le soir, des groupes de chrétiens dans les hôtels de Jérusalem, jai droit régulièrement à la question : « Pourquoi les juifs ne deviennent-ils pas chrétiens ? » !)
Je ne suis pas pessimiste : le dialogue existe, que ce soit la conversation avec les voisins ou un dialogue de caractère plus scientifique avec des rabbins ou des intellectuels juifs. Pendant plusieurs années, jai participé, à lUniversité de Jérusalem, à un séminaire sur les origines chrétiennes animé par un enseignant juif. Mais ce dialogue est essentiellement individuel, et il faut beaucoup de temps pour que les préjugés tombent et quon puisse se parler de façon sincère et désintéressée.
Jajouterai une dernière remarque. Les chrétiens qui ont fait le choix de vivre en symbiose avec la société israélienne sont dabord perçus comme des gens qui se montrent bienveillants vis-à-vis des Juifs et dIsraël. Cest cette bienveillance qui est lélément le plus important, antérieurement à linterprétation proprement religieuse du choix de vivre en Israël. Bienveillance dautant plus appréciée quelle apparaît comme rare. Nous avons tous droit à ce compliment ambigu : « Toi, tu nes pas représentatif. » Il faudra encore beaucoup de temps pour que les chrétiens qui ont fait ce choix napparaissent pas, à tort ou à raison, comme des exceptions dont les options nengagent queux-mêmes.
Michel Remaud
© Un écho dIsraël
Mis en ligne le 28 avril 2008, par M.











