19 février 2008
Texte repris du site Un écho dIsraël.
La récente polémique au sujet de la prière pour les juifs le vendredi saint a laissé de côté, me semble-t-il, lessentiel de la question : le chrétien qui exprime sa foi en faisant siennes les formules du Nouveau Testament doit-il être soupçonné dune volonté de conversion lorsquil dialogue avec les juifs ?
Avant de risquer une réponse à cette question, il est nécessaire de donner quelques précisions préliminaires sur des sujets où les moyens dinformation ont introduit moins de lumière que de confusion.
Pour désigner le rituel antérieur à la réforme de 1969, les chroniqueurs de presse ont créé lexpression, commode, mais inadéquate, de « messe en latin ». En réalité, ce qui distingue lancien rituel de lactuel nest pas lusage du latin, puisque le missel promulgué en application de la réforme conciliaire est lui-même rédigé en langue latine et quil est aujourdhui utilisé concurremment avec ses traductions dans les langues vivantes. Les différences entre lancien rituel et lactuel portent sur des détails que la plupart des journalistes seraient incapables dexpliquer, et dont on peut penser quils ne les passionnent guère. Disons seulement, puisque beaucoup lignorent, que la célébration sous la forme actuelle nest quun retour à lusage de lantiquité tel quil est décrit par les pères de lÉglise, et quelle est beaucoup plus proche des origines que ne létait la liturgie dil y a cinquante ans. La « tradition » nest pas à confondre avec les souvenirs denfance de ceux qui ont toujours ce mot à la bouche, ou avec ceux de leurs grands-parents.
On ne célèbre pas de « messe » le vendredi saint, pas plus en latin que dans une autre langue. Loffice propre à ce jour contient une longue série doraisons dans lesquelles sont recommandées à Dieu toutes les catégories de croyants et dincroyants qui constituent lhumanité. Jusquen 1959, on priait, entre autres intentions (en latin), « pro perfidis judæis ». Il ny a pas lieu de reproduire ici les explications données sur ce sujet dans un précédent article (cf. La prière pour les juifs dans la liturgie du vendredi saint). Même après la suppression, par Jean XXIII, de ladjectif « perfidis », loraison continuait à employer des formules que lon pouvait considérer comme blessantes pour les juifs.
Cette formule est tombée en désuétude quelques années plus tard avec la promulgation du missel dit de Paul VI. Lautorisation accordée récemment à certains groupes de sensibilité traditionaliste de revenir à lancien missel allait la remettre en usage lors de la prochaine semaine sainte. Cest ce qua voulu empêcher la récente modification interdisant, même à ceux qui utilisent, à titre exceptionnel, le missel antérieur au concile de reprendre désormais ces expressions. Paradoxalement, cest donc la décision de corriger une formule jugée inacceptable et utilisée par un nombre très restreint de catholiques qui a suscité toute cette indignation.
Pour que lon sache bien de quoi on parle, et au risque dêtre fastidieux, il est nécessaire de comparer les deux formules, ou plutôt leurs traductions.
Ancienne formulation
(après correction par Jean XXIII)
Prions aussi pour les juifs. Que notre Dieu et Seigneur retire le voile de leurs curs, pour queux aussi reconnaissent Jésus Christ notre Seigneur.
Prions.
Fléchissons les genoux.
Levez-vous.
Dieu éternel et tout-puissant, qui nécartes pas même les juifs de ta miséricorde, exauce nos prières, que nous te présentons pour ce peuple aveuglé (littéralement : pour laveuglement de ce peuple), afin que, ayant reconnu la vérité de ta lumière, qui est le Christ, ils soient arrachés à leurs ténèbres. Par ce même Jésus-Christ notre Seigneur.
Amen.
Formulation de 2008
Prions aussi pour les juifs.
Que notre Dieu et Seigneur illumine leurs curs, pour quils reconnaissent Jésus Christ comme sauveur de tous les hommes.
Prions.
Fléchissons les genoux.
Levez-vous.
Dieu éternel et tout-puissant, qui veux que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, accorde, dans ta bonté, que, la plénitude des nations étant entrée dans ton Église, tout Israël soit sauvé. Par le Christ notre Seigneur.
Amen.
Cette prière, répétons-le, nest pas celle qui est utilisée normalement dans les églises, mais la formulation amendée imposée aux fidèles qui, par dérogation, sont autorisés à maintenir lusage de lancien rite. On remarquera que tout le débat suscité par cette décision sest concentré sur un mot qui ne figure pas dans le texte, celui de « conversion ». Demander à Dieu dilluminer les curs est une chose et faire pression sur les gens pour tenter de les convaincre en est une autre. La différence est plus quune nuance, et les organes de presse auraient peut-être été mieux inspirés en citant le texte lui-même au lieu de faire des titres, des sous-titres et des commentaires sur ce que le texte ne disait pas, mais quon pouvait le soupçonner de vouloir dire.
Venons-en enfin au sujet. Il nentre pas dans mon propos de savoir sil était opportun de concéder lusage de lancien missel aux fidèles qui en font la demande. La question qui nous intéresse maintenant est beaucoup plus fondamentale : si le chrétien considère Jésus comme « le sauveur de tous les hommes », et quil exprime cette conviction dans la liturgie, peut-il dialoguer sans arrière-pensée avec ceux qui ne partagent pas sa foi ?
Une première remarque simpose : le Nouveau Testament, doù sont tirées les formules qui ont soulevé lémotion (comme dailleurs lallusion au voile posé sur le cur, qui est empruntée à la seconde épître aux Corinthiens, 3,15), est librement accessible dans les librairies et les bibliothèques et il nest au pouvoir daucun chrétien de le censurer. Il nest donc pas question de nier ou de dissimuler ce que tout le monde peut constater à la simple lecture des textes. La première étape du dialogue, quon na jamais fini de franchir, est que chacun des interlocuteurs soit informé loyalement de ce que lautre croit ou pense. On peut citer ici ce quécrivait, en 1973, le Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme : « ...que, dans les rencontres entre chrétiens et juifs, soit reconnu le droit de chacun de rendre pleinement témoignage de sa foi sans être pour autant soupçonné de vouloir détacher de manière déloyale une personne de sa communauté pour lattacher à la sienne propre. » En bref, le juif a le droit de savoir ce que croit le chrétien.
Or, cest là, précisément, que les difficultés commencent. Par nature, en effet, le christianisme est une prise de parti sur une question interne au judaïsme : le chrétien dit pouvoir nommer le messie dIsraël. Proclamer que Jésus est le Christ, mettre un trait dunion entre les mots « Jésus » et « Christ », cest énoncer une affirmation que le juif - à juste titre si lon prend la peine de se situer de son point de vue - ne peut considérer que comme une ingérence dans les affaires intérieures dIsraël. On ne le répétera jamais assez : il ny aurait jamais eu de christianisme ni dÉglise si des juifs navaient dit un jour à dautres juifs : « Celui dont Moïse a parlé dans la Loi, ainsi que les Prophètes, nous lavons trouvé : cest Jésus, fils de Joseph, de Nazareth. » (Jn 1,45). Même si, dès lantiquité, le groupe des disciples juifs de Jésus a été rapidement submergé par lafflux des païens, au point que lÉglise est devenue, dans les faits, une Église des nations, la communauté chrétienne naurait ni existence ni raison dêtre, et sa profession de foi serait vide de contenu, hors de cette référence à lorigine juive. Pendant tout son pontificat, Jean-Paul II a répété que nous, les chrétiens, avons avec le judaïsme « des rapports que nous navons avec aucune autre religion ». Il faut reconnaître que les choses seraient beaucoup plus simples si judaïsme et christianisme étaient deux religions extérieures lune à lautre et suivaient des voies parallèles. Le dialogue pourrait alors se limiter à une information mutuelle visant à enrichir la culture générale de chacun des deux interlocuteurs (1). Hypothèse malheureusement impossible : sans la profession de foi « Jésus est le messie dIsraël », il ny aurait pas de christianisme. Et, il faut oser le dire, il ny a rien de surprenant pour le chrétien à ce que des juifs, aujourdhui encore, puissent faire, pour leur propre compte, lexpérience des premiers disciples et en tirer les conséquences. On peut du moins souhaiter que le chrétien, qui est bien placé pour savoir ce quéprouvent des croyants lorsquils voient lun des leurs sagréger à un autre groupe religieux que celui de leur origine, accueille ces démarches personnelles sans triomphalisme, mais au contraire avec la retenue quimpose la plus élémentaire décence, puisque chaque passage de ce genre ravive la déchirure dont est née lÉglise.
La situation est-elle donc sans issue ? Le chrétien qui rencontre le juif naurait-il le choix quentre deux attitudes, un prosélytisme militant, ou le double langage ? Chercher à convaincre, ou tenir un discours « diplomatique » qui passerait sous silence les convictions profondes, mais qui serait démenti par lexpression liturgique de la foi dès que le juif aurait le dos tourné ? Se laisser enfermer dans le piège de ce dilemme, cest, à mon avis, oublier deux données importantes auxquelles les chrétiens sont généralement peu attentifs.
La première est que Jésus est de culture juive. Affirmation banale en apparence, mais qui est loin de lêtre si lon prend la peine dy réfléchir un peu. Lorsquon doit faire découvrir à des chrétiens larrière-fond juif des évangiles, on se trouve le plus souvent devant des auditoires déroutés par le monde étrange dans lequel ils se trouvent introduits. Limmense majorité des chrétiens est culturellement étrangère à ses propres sources, et la plus grande partie du Nouveau Testament est pour eux une terre inconnue. Cest là une situation sur laquelle on doit se garder de porter une appréciation superficielle. Cest un des résultats du passage de lÉvangile dIsraël aux nations. Si lÉvangile a connu un tel succès auprès des païens, cest quil a une portée universelle et que Jésus peut parler directement à des gens qui sont étrangers à sa propre culture. Mais en même temps, linvitation à lamour du prochain peut-elle se suffire à elle-même, sans référence à son enracinement dans lhistoire dune alliance ?
Je suis persuadé, pour dire les choses familièrement, que lorsque Jésus et Israël se rencontreront et se parleront - et cette perspective appartient à lespérance chrétienne - ils se raconteront entre eux des histoires de juifs auxquelles les gentils, même bons chrétiens, ne comprendront pas grandchose. Pour dire les choses autrement, une bonne partie du Nouveau Testament tourne autour de questions qui ne pouvaient se poser quau sein du peuple dIsraël. Il y aurait donc beaucoup de naïveté, de la part des chrétiens, à penser quils connaissent parfaitement leur messie, et que la vocation des juifs serait de le connaître comme ils le connaissent eux-mêmes ; comme sil suffisait dêtre comme nous pour être parfait ! Sans spéculer sur un avenir connu de la seule Providence, je pense au contraire que si, un jour, Jésus et son peuple se reconnaissent, les chrétiens découvriront combien ils étaient loin, à certains égards, de celui quils croyaient bien connaître, et quils seront guéris par là de cette tentation darrogance contre laquelle Paul, dans les chapitres 9 à 11 de son épître aux Romains, ne cesse de les mettre en garde.
Cest le Nouveau Testament lui-même - et cest le deuxième point sur lequel il faut attirer lattention - qui nous enseigne que la pérennité dIsraël sinscrit dans un projet divin ordonné au salut des païens. Lantiquité chrétienne a réduit lexistence même du judaïsme à un échec de lévangélisation. Je ne suis pas sûr que cette interprétation ne soit pas, aujourdhui encore, celle de nombreux chrétiens, depuis les usagers de lancien missel, même sils emploient la nouvelle formule - il ne suffit pas de changer une formule pour changer les mentalités -, jusquà des « amis dIsraël » de tendance fondamentaliste. Si les chrétiens étaient plus familiers de leurs propres sources, ils auraient lu, dans lépître aux Romains, quil y a une relation de causalité directe entre la non-acceptation de lÉvangile par les juifs et le salut des païens. « À travers l"endurcissement" dIsraël - nous pouvons dire aujourdhui, sans jouer sur les mots : à travers la permanence du judaïsme - se déploie un projet divin dont la raison ne peut rendre compte, mais dont le but est le salut des païens. Le dessein de salut qui embrasse Israël et les nations se réalise donc, dune manière inattendue, à travers le refus même de lÉvangile par les Juifs. (2) » Si je me permets ici de me recopier, cest parce que ces lignes ont reçu limprimatur. Nous devons admettre que nous ne savons pas tout et prendre acte des affirmations du Nouveau Testament lui-même, selon lequel le dessein de salut se déploie selon des voies qui défient notre logique. Nous devons aussi apprendre à entendre les affirmations qui sexpriment à travers ce que nous considérons simplement comme des négations.
Il ne sagit donc pas de rester en deçà du Nouveau Testament, mais de laccepter dans sa totalité, avec ses apparentes contradictions, ses obscurités et ses énigmes. Pendant des siècles, nous nous sommes satisfaits, sur la permanence du judaïsme, daffirmations péremptoires et souvent simplistes. Et si, avant de les remplacer par dautres affirmations tout aussi assurées, nous prenions, sans nous presser, le temps des questions ?
Père Michel Remaud
(1) Dune phrase écrite par saint Cyprien de Carthage dans un contexte très particulier, celui de la persécution de Valérien, on a tiré laphorisme, qui na rien dun dogme : « Hors de lÉglise, point de salut ». Il est facile dy opposer le verset de lÉpître aux Hébreux : "Celui qui sapproche de Dieu doit croire quil existe et quil est le rémunérateur pour ceux qui le cherchent." (He 11 ,6).
(2) Chrétiens et Juifs entre le passé et lavenir, Bruxelles, Lessius, 2000, p. 135.
© Un écho dIsraël
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Note de la Rédaction de Menahem Macina
[*] Voir aussi, sur notre site : M. Macina, "Prier pour la conversion du «peuple de Dieu de l'ancienne Alliance jamais révoquée par Dieu» ?" ; Jean-Marie Allafort, "Polémique autour de la prière pour les juifs : Faut-il cesser le dialogue ?" ; Abbé A. R. Arbez, "La prière du Vendredi Saint pour les Juifs
Controverse et diversion !" M. Macina, "Prière «pour les Juifs», ou «pour la conversion des Juifs» ?" ; "Benoît XVI apporte une correction à la prière « pour les Juifs »" ; "La prière pour la conversion des Juifs: une réponse à leur malédiction des chrétiens ('Fides')" ; M. Macina, "Prière pour la conversion des juifs: Question de mots, ou problème théologique ?" ; "Tullia Zevi au pape: « Soit la conversion, soit le dialogue »" ; "Messe en latin: le bras droit du pape pour un retrait de la prière sur les juifs" ; M. Macina, "Un spécialiste: «La prière pour la conversion des juifs ne sera plus prononcée»" ; "De la prière pour le peuple juif le Vendredi-Saint : repères historiques" ; M . Macina, "Les catholiques prieront-ils à nouveau (en latin), pour la conversion des Juifs ?" ; "A-t-on raison de sinquiéter du retour possible de la prière pour la "conversion" des juifs ?".
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Mis en ligne le 22 février 2008, par M.











