Jai récemment mis en ligne sur ce site un article, sévère et assez technique, consacré à la nouvelle version de la "prière pour les juifs" promulguée au début de ce mois (1). Dans le chapeau introductif je précisais :
« A tort ou à raison, j'ai cru déceler dans ce texte un retour subtil - et peut-être inconscient - à ce que j'appelle la 'théorie du reproche', qui impute à lincroyant son incrédulité, quelle considère comme un 'refus' volontaire de croire, alors qu'il s'agit souvent de ce que certains théologiens appellent une "ignorance invincible". Ce glissement - qui n'est peut-être pas que sémantique - me paraît dommageable pour la cause de l'estime mutuelle entre chrétiens et juifs, qui a fait de réels progrès dans les dernières décennies... »
Depuis, au moins deux articles dus à des auteurs catholiques pour lesquels jai une grande estime - Jean-Marie Allafort, de léquipe de rédaction de lexcellent site "Un écho dIsraël", et larchiprêtre Alain-René Arbez, actif dans les relations entre Juifs et chrétiens à Genève -, ont émis un jugement sensiblement différent du mien sur ce texte controversé.
Dans le premier article (2), irénique, J.-M. Allafort exprime, avec finesse et esprit de répartie, son désaccord respectueux avec la demande, quil considérait, à juste titre, comme une réaction excessive, émise par des rabbins italiens, dune
« pause dans le dialogue judéo-catholique, suite à la promulgation, le 5 février dernier, de la nouvelle version, dans le rite tridentin, de la prière pour les Juifs, du Vendredi Saint. »
Son texte a surtout le mérite de la franchise :
« Cette retouche est destinée à un public qui, dans sa grande majorité, est héritière dune tradition anti-juive, voire parfois antisémite. Si ces chrétiens ne considèrent plus le peuple juif comme déicide, cest déjà un progrès notable. Ce texte liturgique est donc une concession pastorale à une communauté à la frange de lEglise catholique. »
Je me contenterai, ici, de reproduire lessentiel du 'chapeau' dont jai équipé sa mise en ligne sur le présent site :
« Ce nest pas pour rien que Jean-Marie Allafort, lun des membres de léquipe de Rédaction de "Un écho dIsraël", composée de chrétiens vivant en Israël, étudie le judaïsme à lUniversité Hébraïque de Jérusalem. Il rappelle, en effet, avec beaucoup dà-propos et de bon sens, que la divergence dopinions, la mahloqet, fait partie intégrante du masa umatan (argumentation-discussion) talmudique, et quelle na pas pour but de dresser les interlocuteurs les uns contre les autres, ou de les pousser à sen aller en claquant la porte, suite à un désaccord, même aigu. Sil arrive quelle divise, les Sages le déplorent, mais tel nest pas son but. Au contraire, lopposition et la contradiction aiguisent et stimulent lesprit des bretteurs de la Halacha. Allafort fait bien de nous rappeler à la raison et de nous dissuader de désespérer et de jeter, comme on dit, le manche après la cognée, avant davoir tout essayé pour admettre ce quil y a de bien fondé dans les arguments de linterlocuteur, quitte à lui tenir la dragée haute tant que lon nest pas convaincu de la justesse et de la cohérence de sa vision des choses. Une leçon de tolérance, alerte et sans prétention, mais extrêmement instructive. »
Le second article (3), dû à l'abbé A.R. Arbez, est plus incisif. Il dénonce « une certaine confusion disproportionnée » dans les médias, et précise quil ne sagit que dune
« version corrigée de lancienne prière tridentine du vendredi saint, qui usait de qualificatifs traditionnellement désobligeants pour les juifs » ;
Selon lui, la présentation quen fait la presse est cause de ce que
« la majorité des lecteurs plus ou moins avertis risque de penser que le Pape Benoît XVI vient dédicter une nouvelle oraison destinée à lensemble du public catholique célébrant la semaine sainte. »
Labbé Arbez a raison de souligner quil
« sagit de lantique rituel latin et de lui seul, et [que] cela ne concernera en aucun cas les 99,9% des pratiquants qui entendront proclamer, partout dans le monde, la seule belle prière suivante : « Prions pour le peuple juif, le premier à avoir entendu la Parole de Dieu, pour quil puisse continuer à croître dans lamour de son Nom et la croyance en son Alliance »
Et on le croit volontiers quand il affirme que
« linitiative du dicastère pontifical pour la liturgie na pas eu pour but dintroduire une problématique rétrograde qui modifierait quoi que ce soit dans lacquis des relations entre catholiques et juifs, mais a pour modeste mission deffacer des qualificatifs inopportuns de lancien missel latin. »
Il est également crédible quand il refuse que lon mette
« sur le même plan une publication liturgique, surtout deffet aussi limité, et une ligne théologique dordre général et de portée irréversible. »
On peut toutefois se demander si la « ligne théologique
de portée universelle », dont il parle, avait besoin de cette « publication liturgique », et surtout si l'« effet » en est aussi « limité » qu'il laffirme.
Je me garderai bien de mettre en cause la loyauté envers le peuple juif de cet ecclésiastique - qui est aussi un ami personnel -, mais je dois avouer que sa présentation minimaliste et optimiste de cette disposition liturgique catholique ne me convainc pas.
Jignore sur quelle statistique il se fonde pour affirmer que cette mesure ne concerne que 0,01 % des catholiques pratiquants. Mais ce qui ne fait aucun doute, cest que les missels de ces fidèles traditionalistes (et mieux vaut ne rien dire de ceux des intégristes) seront, à nen pas douter, équipés dune traduction en langue vernaculaire. Or, en matière didées et de croyances, le pourcentage du matériau préjudiciable importe peu, il suffit quil existe. Et dans notre monde extrêmement médiatisé, rien ne pourra empêcher que se répandent, de manière incontrôlable, des interprétations réprobatrices et dévalorisantes à lendroit du peuple juif, que certains fidèles catholiques ne manqueront pas de tirer de ce texte.
Mais la vraie question qui se pose - et le malaise juif qui en est le corollaire est malheureusement compréhensible - est celleci : lexpression de la foi chrétienne est-elle à géométrie variable ? Autrement dit, y a-t-il deux manières de prier pour les Juifs ?
Soucieux de démontrer la bonne foi de son institution, labbé Arbez explique :
« Il était dailleurs impensable de recomposer totalement ces anciennes oraisons qui portent la trace de lhistoire des premiers siècles, des courants patristiques, des chrétientés occidentales naissantes, avec leurs ambiguïtés de lépoque. »
Javoue ne pas comprendre pourquoi une telle refonte est "impensable". A titre de comparaison, avant le Concile Vatican II, on a pu lire des centaines daffirmations, plus ou moins solidement étayées, expliquant doctement pourquoi il était "impensable" de supprimer, ou même de modifier lexpression « pro perfidis Iudaeis » (4) - et peu importe ici largument, invoqué par labbé Arbez, selon lequel, « le mot latin perfidus navait pas, à lorigine, cette signification ignominieuse, mais évoquait ceux qui nont pas abouti à la foi chrétienne ». Après les louvoiements de Pie XII, il na pas paru "impensable" au "bon pape Jean" dabolir lexpression dun simple trait de plume.
Par ailleurs, était-il vraiment nécessaire, une décennie après la "Déclaration de repentance" (5) regrettant les propos chrétiens blessants envers les Juifs, de recourir à un argument ad hominem ?
« Dans la tradition juive, le parallèle existe avec la 19ème prière du Shemone Esre qui use de qualificatifs encore plus agressifs, (mais très situés dans leur contexte) envers les adversaires de la foi juive. » (6).
Et se pourvoir de largumentation du « cardinal Kasper, témoin engagé des relations judéo-catholiques » - au demeurant sincère et de plus haut niveau que la précédente -, nest pas plus convaincant. Le prélat écrivait ce qui suit :
« Il faut comprendre que loraison incriminée est une sorte de paraphrase de lépître aux Romains dans laquelle Paul annonce quà la fin des temps tout Israël sera sauvé. Cest une vision eschatologique, purement métaphysique et non pas sociologique, par conséquent il ne sagit nullement ici de dire que les juifs devront entrer dans linstitution Eglise, au sens des conversions sous contrainte dautrefois, mais plutôt desquisser cette nouvelle ère à venir, où le règne de Dieu réconciliera tous les fils de lalliance. »
Ce commentaire - qui ne convaincra que les chrétiens - illustre le manque dattention à la sensibilité juive, qui prévaut souvent, en chrétienté, en ce domaine. En quoi les Juifs devraient-ils être rassérénés par le fait de "comprendre" que cette prière pour leur conversion est « une paraphrase de lépître aux Romains dans laquelle Paul annonce quà la fin des temps tout Israël sera sauvé » ? Dune part, ils savent, de par leur tradition, que « tout Israël a part au monde à venir » (Talmud de Babylone Sanhedrin, 90 a). Dautre part, si, comme le précise le cardinal, les Juifs nont pas à « entrer dans linstitution Eglise », à quoi rime cette prière pour leur conversion, qui sapparente, pour eux, à une "brakhah le batlah", bénédiction sans objet, ou prononcée en vain - chose que la Halakhah condamne sans ambiguïté ?
Les Juifs attendent de lEglise fondée par un Maître qui a dit : "Que votre langage soit: Oui ? Oui, Non ? Non : ce qu'on dit de plus vient du Mauvais" (7) quelle leur explique sans détour pourquoi elle autorise une partie de ses fidèles à prier encore pour les Juifs afin « que le Seigneur illumine leur cur
et quils parviennent à la reconnaissance de la vérité », alors quun grand pape les a désignés comme « le peuple de Dieu de l'ancienne Alliance qui n'a jamais été révoquée par Dieu » (8).
Si la nouvelle prière du Vendredi Saint pour les Juifs est bien, comme lestime J.-M. Allafort, cité plus haut (9), « une concession pastorale à une communauté à la frange de lEglise catholique », il faut croire quelle est singulièrement puissante, ou que son aspiration 'conversionnaire' est partagée par les plus hautes autorités de lEglise romaine. Dans le cas contraire, on ne voit pas ce qui les empêchait de faire traduire en latin, pour linfime courant traditionaliste (0,01%, selon labbé Arbez), la belle prière que peuvent réciter, dans leur langue maternelle, les 99,9% de catholiques du courant majoritaire :
"Prions pour le peuple juif, le premier à avoir entendu la Parole de Dieu, pour qu'il puisse continuer à croître dans l'amour de son nom et la croyance en son alliance."
Me trompé-je en estimant que le risque dinfliger une petite frustration missionnaire à une minorité de fidèles était peu de chose en comparaison de lédification qui eût résulté, pour le plus grand nombre, dune unanimité liturgique témoignant de l"Unité" pour laquelle, au témoignage de lEvangile, le Maître de cette Eglise a prié (10) ?
Menahem Macina
-------------------------------
Notes
(1) M. Macina, "Prière «pour les Juifs», ou «pour la conversion des Juifs» ?"
(2) Jean-Marie Allafort, "Polémique autour de la prière pour les juifs : Faut-il cesser le dialogue ?".
(3) Abbé A.R. Arbez, "La prière du Vendredi Saint pour les Juifs
Controverse et diversion !".
(4) "Prions pour les juifs perfides". Il en prit dix années pour que tombent les obstacles et les résistances et que sopère cette mutation ; voir un bref résumé de ce parcours du combattant, sur le site convertissez-vous.com.
(5) On peut consulter le texte à "Mémorial de Drancy - Déclaration de repentance lue par Mgr Olivier de Berranger".
(6) Il y eut pire en la matière. En août 2007, une agence de presse catholique bien connue - Fides, de Rome jugea utile de publier un lourd pensum à prétention historique et théologique, sous le titre "La prière pour les Juifs : « Une tentative totalement dans les mains de Dieu »". Oeuvre de deux théologiens italiens, ce galimatias ose ce que na pas fait le pape, à savoir : justifier la prière pour la conversion des Juifs par un argument ad hominem. En résumé : vous, Juifs, maudissez les chrétiens depuis près de deux millénaires, dans la 12ème bénédiction du Shmone esreh (Birkat haminim, ou malédiction des hérétiques), alors, ne venez pas vous plaindre de ce que nous prions, non pour vous maudire, mais pour que Dieu illumine votre regard obscurci par lincroyance et que vous reconnaissiez Jésus-Christ comme votre Seigneur. Voir : "La prière pour la conversion des Juifs: une réponse à leur malédiction des chrétiens ('Fides')". Que penseraient ces gens si les Juifs daujourdhui leur répliquaient : Et vous, nêtes-vous pas gênés de ce que la malédiction que Jésus adressait aux Juifs de son temps - "Vous avez pour père le diable !" figure dans votre Evangile ? (Cf. Evangile selon Jean, 8, 44). Et quon nobjecte pas quil faut remettre lexpression dans le contexte des controverses aiguës entre Juifs dalors. On sait, hélas, quelle a nourri un antisémitisme chrétien aigu, qui trouva son expression meurtrière dans lusage perverti quen firent les nazis, comme l'illustre le cliché reproduit plus loin, et dont on voudra bien excuser la mauvaise qualité, due au fait qu'il s'agit d'une copie réalisée à partir d'un journal de l'époque.
(7) Evangile selon Matthieu 5, 37 = Epître de Jacques 5, 12.
(8) Cette expression figure dans lallocution adressée par le pape Jean Paul II aux dirigeants des communautés juives d'Allemagne, à Mayence, le 17 novembre 1980. Voir, M. R. Macina, "Caducité ou irrévocabilité de la première Alliance dans le Nouveau Testament ? A propos de la « formule de Mayence »", Istina XLI (1996), Paris, p. 353, note 13. Cette formule a été reprise, avec éloge ("une remarquable formule théologique"), dans les Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l'Église catholique (1985), I, 3.
(9) Voir référence en note 2, ci-dessus.
(10) "Que tous soient un
" (

Texte dun écriteau apposé à lentrée dun village allemand durant la guerre: « Le père des Juifs est le diable ».
-------------------------------
© upjf.org
Mis en ligne le 15 février 2008, par M.











