10/02/08
Avant même le Concile Vatican II, qui allait redéfinir en 1965 la théologie catholique des relations avec le peuple juif, le pape Jean XXIII supprimait de la prière du vendredi saint dès 1959 - laffreuse expression « prions pour les juifs perfides », reflet de longs siècles dantijudaïsme chrétien ayant contribué, entre autres dérives meurtrières, à la shoah. (Le mot latin perfidus navait pas, à lorigine, cette signification ignominieuse, mais évoquait ceux qui nont pas abouti à la foi chrétienne).
Voici quaujourdhui la polémique revient dans les médias, non sans une certaine confusion disproportionnée.
Alors que le Vatican publie une version corrigée de lancienne prière tridentine du vendredi saint qui usait de qualificatifs traditionnellement désobligeants pour les juifs, la majorité des lecteurs plus ou moins avertis risque de penser que le Pape Benoît XVI vient dédicter une nouvelle oraison destinée à lensemble du public catholique célébrant la semaine sainte.
Or, il sagit de lantique rituel latin et de lui seul, et cela ne concernera en aucun cas le 99,9% des pratiquants qui entendront proclamer, partout dans le monde, la seule belle prière suivante : « Prions pour le peuple juif, le premier à avoir entendu
En dautres termes, linitiative du dicastère pontifical pour la liturgie na pas eu pour but dintroduire une problématique rétrograde qui modifierait quoi que ce soit dans lacquis des relations entre catholiques et juifs, mais a pour modeste mission deffacer des qualificatifs inopportuns de lancien missel latin. On ne devrait donc pas mettre sur le même plan une publication liturgique, surtout deffet aussi limité, et une ligne théologique dordre général et de portée irréversible.
Il était dailleurs impensable de recomposer totalement ces anciennes oraisons qui portent la trace de lhistoire des premiers siècles, des courants patristiques, des chrétientés occidentales naissantes, avec leurs ambiguïtés de lépoque. Dans la tradition juive, le parallèle existe avec la 19ème prière du Shemone Esre qui use de qualificatifs encore plus agressifs, (mais très situés dans leur contexte) envers les adversaires de la foi juive.
Quoi quil en soit, le débat revient sur le devant de la scène, puisque, même limité à cette oraison du missel latin, lenjeu tourne surtout autour de la prière demandant explicitement la conversion des juifs. Précisons quil ny a aujourdhui aucun autre cas de figure qui se manifeste sous cette forme dans la liturgie catholique, même si des insuffisances demeurent et devraient encore pouvoir être modifiées.
Les rabbins italiens qui ont réagi fortement à ce point précis en le généralisant excessivement - ont des arguments valables à défendre, et il est normal que leur voix se fasse entendre. Mais dun autre côté, il faut aussi faire leffort dentrer dans une réflexion sereine qui aborde de face la divergence fondamentale entre foi juive et foi chrétienne. Selon la formule bien connue de Ben Chorin, « si la foi de Jésus nous unit, la foi en Jésus nous sépare ».
Comme le rappelait le cardinal Kasper, témoin engagé des relations judéo-catholiques, il faut comprendre que loraison incriminée est une sorte de paraphrase de lépître aux Romains dans laquelle Paul annonce quà la fin des temps tout Israël sera sauvé. Cest une vision eschatologique, purement métaphysique et non pas sociologique, par conséquent il ne sagit nullement ici de dire que les juifs devront entrer dans linstitution Eglise, au sens des conversions sous contrainte dautrefois, mais plutôt desquisser cette nouvelle ère à venir, où le règne de Dieu réconciliera tous les fils de lalliance.
LEglise en tant que servante de cet avènement est dailleurs appelée à seffacer aussi sainte soit-elle - et à laisser place à la mystérieuse réalité du Règne de Dieu qui la dépassera et labsorbera avec beaucoup dautres dans la gloire de Dieu, parmi lesquels les fils dIsraël, et sans doute encore dautres justes ne faisant pas partie visiblement du sérail biblique.
Les rabbins de Rome ont réagi à la prière du rituel latin parlant des juifs appelés à reconnaître la vérité émanant du Christ : ils y ont retrouvé le registre préconciliaire aux relents de déicide et de substitution. Or les déclarations du Magistère, avec Nostra Aetate, § 4, ont aboli définitivement, en 1965, ces concepts mortifères en les remplaçant par la fraternité judéo-catholique dans le Dieu de lAlliance et le patrimoine biblique commun. Jean-Paul II a consacré de nombreuses énergies de son pontificat à enraciner dans la vie de lEglise cette vérité originelle retrouvée.
On touche ici à la délicate notion de « peuple de Dieu ». Les théologiens catholiques discutent sur ce concept, et beaucoup pensent que lEglise nest pas, à elle seule, peuple de Dieu, cette communauté de croyants, le Qahal constituant dabord la réalité dIsraël, que lun de ses fils, Jésus, a élargie au cercle pluriel de ses disciples.
Je cite de nouveau le Cardinal Kasper, à Boston, en 2002, peu après la déclaration « Alliance et mission » :
« Les juifs nont pas à devenir chrétiens pour être sauvés. Sils suivent leur propre conscience et croient dans les promesses de Dieu comme ils les comprennent dans leur tradition, ils sont dans la ligne du projet de Dieu qui, pour nous chrétiens, atteint son achèvement en Jésus ».
Cest un fait que Jésus a permis aux croyants de la deuxième génération, essentiellement païens, de découvrir le visage du Dieu dIsraël, son amour et sa compassion, il a illustré les commandements en offrant sa vie. Ses premiers disciples, tous juifs, avaient vu en lui une Torah incarnée. Il serait donc paradoxal que les chrétiens issus du monde païen aillent maintenant apprendre aux juifs qui est le Dieu dIsraël en leur apportant Jésus.
Cela dit, il est logique que lEglise catholique exprime dans ses textes théologiques ou liturgiques sa foi en Jésus Fils de Dieu, et il est légitime quelle annonce ouvertement ce quelle croit, c'est-à-dire que Jésus offre le salut de Dieu à tous les hommes quels quils soient. Il ny a là, en soi, aucune atteinte à qui que ce soit, pour autant que la liberté de tous soit respectée et que les termes utilisés soient adéquats, dans une société où les médias jouent souvent sur les créneaux sensibles pour entretenir des focalisations rentables.
En conclusion, ne dramatisons pas cette controverse purement conjoncturelle en lui conférant une dimension structurelle quelle ne mérite pas. Sans perdre de vue les acquis du chemin accompli depuis quarante ans, ne sous-estimons pas non plus limportant travail dexplicitation mutuelle et de compréhension réciproque qui reste à poursuivre dans nos communautés respectives. Si nous sommes, à juste titre, demandeurs de fraternité, encore faut-il ressourcer et entretenir la confiance en allant constamment à la rencontre et à lécoute les uns des autres, en développant simultanément la conscience de nos valeurs communes et le respect bienveillant de nos traditions.
Archiprêtre Alain René Arbez
Relations avec le judaïsme,
Genève (Suisse)
Mis en ligne le 13 février 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











