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Dialogue interreligieux
Interview du Dr R. Prasquier, pdt du CRIF, à l’occasion de la Rencontre judéo-catholique * du 11.12
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* Sur cette rencontre, voir " «Dix ans après la Déclaration des Evêques de France à Drancy, quel dialogue pour l’avenir ?» (CRIF) ".

Par Véronique Chemla pour Guysen International News)

9 décembre 2007 

Texte repris du site de Guysen International News.

© Photos : V. Chemla, Erez Lichtfeld.

 

La Rencontre judéo-catholique, à l’occasion du 10e anniversaire de la Déclaration des évêques de France à Drancy, aura lieu le 11 décembre 2007 dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris. Elle est organisée par le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), en association avec le Congrès juif européen (CJE) et le Service national des évêques de France pour les relations avec le judaïsme. Président du CRIF, le Dr Richard Prasquier nous présente ce colloque.

 

Guysen International News : Comment caractériseriez-vous le dialogue judéo-catholique en France en 2007 ?


Dr Richard Prasquier :
En tant que Président du CRIF, je ne peux que me féliciter de la qualité du dialogue judéo-catholique en France.

Nous en avons fait, au CRIF, un des axes importants de notre travail, conscients qu’il n’est nullement question pour nous de l’aborder du point de vue théologique : nous n’y avons ni compétence, ni légitimité. En revanche, ce dialogue a une facette politique – au sens étymologique de ce terme : la vie de la cité -, qu’il nous appartient d’approfondir.
Le poids de l’histoire, l’importance de l’Eglise catholique dans la structuration idéologique et morale de l’homme européen et au-delà, son influence actuelle, amplifiée par le long et extraordinaire pontificat de Jean-Paul II et la reconnaissance qu’un même socle de valeurs de comportement nous lient les uns aux autres. Tout cela justifie des relations étroites.
C’est le CRIF qui a été, il y a dix ans, le partenaire de l’Eglise de France dans la déclaration des évêques formulée à Drancy, ce qui a un sens très profond (1).
J’ai pu constater d’ailleurs en rencontrant des juifs de France de tous les milieux que ce dialogue est considéré comme indispensable par pratiquement tout le monde.

 

GIN : Quels sont les thèmes du dialogue judéo-catholique en France : le respect de l’altérité juive, la comparaison des lectures de la Bible, la Shoah, l’Etat d’Israël, la place des religions dans la république laïque du début du XXIe siècle ?

RP
: Le respect de l’altérité est un prérequis mais aussi l’objectif majeur du dialogue. C’est une banalité que de le dire, ce n’est pas une banalité de le vivre : de fait, il s’agit d’un approfondissement continu où chacun, où qu’il en soit sur la route, peut progresser à s’enrichir de l’autre sans réduire l’autre à lui-même.

C’est de ce fait, comme un modèle de la coexistence fraternelle dans l’empathie des différences sans assimilation de celles-ci dans un syncrétisme amollissant.

D’autres que le CRIF poursuivent ce travail dans les lectures bibliques communes ou dans les réflexions sur les commandements.

La réflexion sur l’histoire ne nous est pas étrangère, que ce soit l’histoire ancienne, ses séparations et ses errements ou l’histoire récente, dominée évidemment par la Shoah, non plus aujourd’hui en tant que motif d’incrimination, mais en tant qu’événement de portée universelle obligeant au questionnement urgent sur l’homme et sur le mal.

 

GIN : Comment expliquez-vous le rôle pionnier de la France dans ce dialogue ?


RP
: C’est une longue histoire, dans laquelle dès le début du XXe siècle, on pourrait mettre les noms d’intellectuels catholiques comme Charles Péguy puis Jacques Maritain.

La montée du nazisme, puis les persécutions des Juifs dans la France de Vichy ont conduit certains catholiques à s’engager dans la protection des Juifs.

 

RP : L’intérêt théorique de ce dialogue n’est plus discuté dans le monde juif, en dehors probablement de milieux minoritaires de l’orthodoxie harédi : il faut rappeler ici le succès étonnant des rencontres catholiques avec les mouvements hassidiques de New York.

Mais il y a une certaine ambiguïté vis-à-vis de ce dialogue : pour beaucoup de juifs, l’Eglise, ou une partie de l’Eglise, reste un foyer potentiel d’antijudaïsme qui ne demande qu’à se réveiller en fonction de la conjoncture : conflit israélo-palestinien, bien sûr, mais aussi perception de l’influence des juifs et de leur puissance. S’il ne faut pas oublier les compromissions d’une partie de la hiérarchie de l’église catholique, il faut souligner que de nombreux prêtres, religieuses ou prélats se retrouvent parmi les Justes de France. La liste est longue, mais on peut rappeler les éditeurs de Témoignage chrétien, seule revue pendant la guerre à se prononcer clairement contre l’antisémitisme comme antichrétien, Mgr Saliège de Toulouse, Théas de Montauban, Rémond de Nice, l’extraordinaire père Benoît, les pères Fleury, Rosay, Braun, de Naurois, le frère Jacques du Carmel, Notre Dame de Sion et le père Devaux, et bien d’autres...

Le dialogue judéo-chrétien entamé après la guerre (conférence de Seelisberg (2), Amitié judéo-chrétienne), puis les avancées de Vatican II (Nostra Aetate (3)) ont été particulièrement suivies en France grâce aux efforts de membres du clergé appartenant aussi bien à la hiérarchie épiscopale (cardinal Decourtray, cardinal Lustiger) qu’aux commissions pour les relations avec les Juifs, où ont travaillé des hommes de grande qualité : le père Dupuy, le père Dujardin, le père Desbois actuellement.

Il en est résulté, voici plus de trente ans déjà, une déclaration des évêques de France qui était très à la pointe, et il y a dix ans la déclaration des évêques dite déclaration de Drancy, parfois appelée déclaration de repentance.

Du côté juif, il ne fait pas de doute que des personnalités reconnues de tous comme le Grand Rabbin Kaplan ont beaucoup contribué à initier ce dialogue.

GIN : Quelles sont les limites de ce dialogue : réticences au sein de chaque partie, conflit au Proche-Orient, faible mobilisation parmi les générations les plus jeunes, sujets encore particulièrement sensibles dans ce dialogue ?

 

RP : L’intérêt théorique de ce dialogue n’est plus discuté dans le monde juif, en dehors probablement de milieux minoritaires de l’orthodoxie harédi : il faut rappeler ici le succès étonnant des rencontres catholiques avec les mouvements hassidiques de New York.

Mais il y a une certaine ambiguïté vis-à-vis de ce dialogue : pour beaucoup de juifs, l’Eglise, ou une partie de l’Eglise, reste un foyer potentiel d’antijudaïsme qui ne demande qu’à se réveiller en fonction de la conjoncture : conflit israélo-palestinien, bien sûr, mais aussi perception de l’influence des juifs et de leur puissance économique, médiatique ou politique.

Les organisations palestiniennes ont à plusieurs reprises essayé de manipuler le conflit pour lui donner une dimension « christique ». Il est facile de citer la messe de Bethléem, le Christ en tant que petit Palestinien, la transformation de Mohamed al-Dura en icône christique. Ces amalgames sont parfois repris par certains prêtres dans leurs homélies de Noël.

Heureusement, grâce aux relations continuelles que nous avons avec l’Eglise ces dérives restent très limitées. En revanche, beaucoup de juifs sont indifférents à la transformation de fond du regard de l’Eglise catholique sur le judaïsme : auparavant le judaïsme était vu comme une étape dépassée sur la voie de la révélation, c’est la théologie de la substitution, la synagogue aux yeux bandés faisant place à l’Eglise triomphante.

Pour beaucoup de catholiques aujourd’hui, le judaïsme se présente non seulement comme le creuset d’où est née la religion chrétienne, mais comme une nécessité dont la signification fait partie d’un dessein divin.

Bien sûr, certains considèrent que le christianisme est un accomplissement, sinon le seul accomplissement possible du judaïsme- et les Juifs n’acceptent pas cette définition.
Ce type de réflexion n’intéresse malheureusement qu’une minorité de Juifs : soit par suspicion de principe, soit parce qu’ils estiment qu’ils n’ont pas à se préoccuper de ce que pensent les chrétiens, soit parce qu’ils sont indifférents aux réflexions spirituelles.

Il ne s’agit pas d’entrer dans des discussions théologiques, ce n’est pas notre rôle au CRIF, et pour faire simple le regard sur la divinité du Christ est un élément de différentiation qui évite le syncrétisme.

En revanche, la possibilité d’échanger en franchise et en amitié dans le maintien des différences permet de fortifier sa propre foi par la reconnaissance des différences, et est d’autre part un moyen extraordinaire de promouvoir le respect de l’altérité. Et là, il faut reconnaître que beaucoup qui parlent de dialogue restent aux abonnés absents.

 

GIN : Pourriez-vous nous confier un souvenir personnel du cardinal Jean-Marie Lustiger ?

 

RP : A plusieurs reprises, j’ai évoqué ces extraordinaires et si longues minutes (5, 10, 15 ?) où, dans le silence absolu, le cardinal se tenait debout et immobile à Birkenau à l’emplacement de la première chambre à gaz du bois de bouleaux (la « maison rouge »), là où fut probablement gazée sa mère...

 

GIN : Quel avenir s’esquisse pour ce dialogue entre juifs et catholiques, entre nouvelles actions ou réflexions et approfondissement de celles actuelles ?

 

RP : La réflexion sur les valeurs éthiques communes doit être continuée. L’universalisme est pour moi partie intrinsèque du judaïsme, il rencontre sans s’y dissoudre l’universalisme chrétien : notre monde a besoin d’un socle solide pour établir l’apprentissage à l’autre.

Une réflexion sur le bien et sur le mal doit être poursuivie sans œillères. La Shoah doit continuer de nous interpeller : c’est une exigence pour l’avenir et pas un ressassement du passé.

Le travail du père Patrick Desbois est de ce point de vue exemplaire.

Il y a, parmi les points d’achoppement qui nécessitent des réflexions, la tendance à considérer la Shoah comme une lutte entre le bien et le mal, lutte contre le Christ, qui se retrouve encore dans beaucoup de discours et que les juifs ne peuvent pas accepter, car il met entre parenthèses l’extermination de leur peuple...

 

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Notes

 

(1) La déclaration de repentance lue par Mgr Olivier de Berranger au Mémorial de Drancy le 30 septembre 1997 figure sur le site de Jewish Christian Relations.

(2) La conférence internationale s’est tenue à Seelisberg (Suisse), du 30 juillet au 5 août 1947, pour « étudier l'extension actuelle du mal de l'antisémitisme et les facteurs qui contribuent à sa persistance (…) et élaborer des plans d'action à court et à long terme (…) pour supprimer les causes de l'antisémitisme et remédier à ses effets ».

(3) La Déclaration Nostra aetate sur l'Eglise et les religions non chrétiennes est en ligne sur le site du Vatican.

© CRIF

Mis en ligne le 11 décembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org

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