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Désinformation
L'enquête sur l'affaire Al-Dura ne convainc pas la presse, A. Cygielman
Dans le cadre de la collecte de documents et danalyses de presse relatives à laffaire Al-Dura, larticle suivant ma paru digne dêtre versé au dossier. Il a lavantage - pour celles et ceux qui, comme moi, privilégient la mise en perspective historique et la contextualité -, davoir été publié par le journal Haaretz à une faible distance chronologique de lévénement très exactement 38 jours plus tard ! Il soulève des questions qui ne sont pratiquement pas citées explicitement dans la littérature, majoritairement polémique, qui a vu le jour depuis sur ce sujet. Il est très rarement fait référence à ce texte, ce qui ne veut pas dire quil na pas été utilisé. Mon avis, à ce stade, est quil a été exploité, voire pillé, mais de manière sélective et anonymement, pour accréditer la thèse conspirationniste dont on sait la fortune. On peut sen rendre compte en découvrant, au fil de la lecture, que certaines affirmations qui émaillent les articles des ténors de laccusation de France 2, et semblaient, jusqualors, être le fruit de leurs analyses, ou le produit de leurs sources les plus jalousement gardées, avaient déjà été formulées quelques semaines après le drame de Netzarim. A ma connaissance, il nexiste pas de version française de ce texte, cest pourquoi je me suis attelé à la lourde tâche de le traduire intégralement pour permettre à nos internautes non-anglophones de se faire une opinion plus objective concernant cette affaire. Déjà passablement embrouillée dès lorigine, elle est, hélas, devenue, depuis, un abcès de fixation de la rancur et de la frustration au demeurant compréhensibles de beaucoup dentre nous. Rappelons quautant il est légitime et même nécessaire de dénoncer les dégâts irréparables qua causés à limage dIsraël et à la conscience juive, son exploitation diffamatoire à lencontre de Tsahal, autant il nest pas tolérable que des personnes et des institutions servent dexutoire à cette souffrance exaspérée, surtout alors que leur implication, voire leur culpabilité en la matière sont tout sauf prouvées, malgré les invectives et les allégations débridées de certains. Est-il nécessaire de rappeler quaux termes mêmes du Code pénal, toute personne, même mise en examen, est présumée innocente tant que sa culpabilité na pas été établie de manière définitive et contraignante ? Menahem Macina.
Mardi 7 novembre 2000
Texte anglais original : "Army efforts to interest journalists in a dubious probe of the al Dura case backfires" [Les efforts de larmée pour intéresser des journalistes à une enquête douteuse de laffaire Al-Dura se retournent contre elle].
Traduction française : Menahem Macina pour upjf.org
Le chef détat-major, Shaul Mofaz, a déclaré hier devant la Commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset que léquipe chargée dexaminer les circonstances de la mort de Mohammed Al-Dura, 12 ans, au carrefour de Netzarim a été constituée à linitiative du Major Général Yom Tov Samia, commandant en chef de la région-sud, non à celle de létat-major. Mofaz a promis aux membres du comité quil examinerait les circonstances de la décision de constituer la commission denquête et les raisons du choix quelle a fait dutiliser les méthodes particulières auxquelles elle a eu recours.
Mofaz a répondu au pied levé à des questions sur lenquête à propos de la mort dAl-Dura, après que Haaretz ait fait état, hier, de ce que Tsahal avait procédé à des reconstitutions de la fusillade de Netzarim. Selon Haaretz, ces reconstitutions ont été réalisées à linitiative de deux civils, le physicien Nahum Shahaf et lingénieur Yosef Doriel, qui sont entrés en contact avec Samia et ont affirmé quil était invraisemblable que le garçon ait été abattu par des balles de Tsahal. Samia a confié à Shahaf la direction de la commission, malgré le fait que le physicien manque dexpérience dans des domaines cruciaux pour lenquête.
Le député Ophir Pines-Paz, du parti [de centre gauche] Israel ehad [Israel est un], a posé à Mofaz la question suivante à propos du rapport de la commission : "On a limpression quau lieu de faire véritablement face à cet incident, Tsahal a choisi de procéder à une reconstitution fictive et détouffer laffaire par le biais dune enquête aux conclusions prévues davance dont le seul but est dexonérer Tsahal de la responsabilité de la mort de Al-Dura."
Tsahal continue à se mettre dans un mauvais cas.
Le lundi 23 octobre, Tsahal a procédé à la reconstitution de léchange de feu qui a eu lieu le [30 septembre 2000] au carrefour de Netzarim, et au cours duquel lenfant Al-Dura, âgé de 12 ans, a été tué.
Des blocs de béton furent superposés à portée de tir de larmée du sud, pour simuler le mur auquel étaient adossés lenfant et son père, Jamal al-Dura. On amena un baril de ciment pour représenter celui derrière lequel le père et son fils étaient recroquevillés.
Des soldats envoyés à portée de tir par le Commandement de Tsahal pour la région-sud, le major général Yom Tov Samia, prirent position au sommet dun monticule de terre et tirèrent des coups de feu sur le mur et le baril
Deux citoyens israéliens participaient à la reconstitution - Nahum Shahaf, un physicien, et Yosef Doriel, un ingénieur. Une équipe de tournage du prestigieux programme américain dinformations télévisées, "60 minutes", était présente, et sétait vu accorder lexclusivité du film de la reconstitution du tir contre Al-Dura.
Ces deux dernières semaines, un certain nombre de comptes-rendus ont circulé concernant de nouveaux résultats obtenus par Tsahal dans son enquête sur le tir meurtrier de Netzarim. Ces comptes-rendus ont suscité un intérêt considérable en Israël et ailleurs, parce que, pour les Palestiniens, la mort de Mohammed Al Dura, filmée par une équipe française de télévision, est devenue le symbole de lIntifada dAl-Aqsa.
On a pu voir partout dans le monde les prises de vue dramatiques de sa mort. La télévision palestinienne diffuse une version montée comportant des images dun soldat de Tsahal en train de tirer, qui ont été superposées à celles qui figurent dans la vidéo originale. Des photographies poignantes du père et du fils ont été placardées le long des routes dans toute la Cisjordanie. Le journal du Caire, Akbar Al Yom a rapporté que les autorités de la ville avaient décidé de donner le nom de Mohammed Al Dura à la rue où est située lambassade israélienne.
Peu de temps après la mort du garçon, Tsahal reconnut quil y avait "une forte probabilité" quun tir de larmée ait mis un terme à la vie de la jeune victime, et, parlant au nom de Tsahal, le Chef détat-major adjoint, Moshe Yaalon, exprima sa tristesse à propos de cette tragédie. Estimant que le tort causé à la réputation dIsraël était irréversible, et sachant que larmée israélienne devait faire face à la réalité de la mort de plus denfants encore, Tsahal inclinait à enterrer le cas Al-Dura.
Toutefois, des officiers supérieurs du Commandement de la zone-sud, étaient extrêmement contrariés par la décision précipitée dIsraël dendosser la responsabilité de cette mort. Au fil des jours, circulaient des informations faisant état de la conviction, de plus en plus affirmée, que les soldats de Tsahal navaient pas tiré sur le garçon, ni ne lavaient tué. Shahaf et Doriel croyaient également que laffaire avait été expédiée trop rapidement. Deux jours après lincident, Doriel écrivit dans Haaretz: "Le porte-parole de Tsahal mérite un prix de stupidité... Dix minutes après lincident, le porte-parole normal dune armée normale aurait émis une déclaration catégorique affirmant que des provocateurs ont ouvert le feu contre des soldats de Tsahal, de derrière lenfant, en prenant soin quil soit tué devant des caméras ; et quaprès le garçon, ils ont tué le conducteur dune ambulance qui essayait de le sauver. Tout cela a été fait pour [faire] marquer des points à la propagande [palestinienne] en présentant les soldats de Tsahal comme ayant un comportement de meurtriers."
Après la publication de ces remarques par Haaretz, Shahaf téléphona à Doriel et lui suggéra denquêter avec lui pour vérifier sil était indiscutable que les soldats de Tsahal avaient abattu le garçon. Les deux hommes se connaissaient : ils sétaient rencontrés lors de lexamen - auquel ils avaient procédé conjointement - des découvertes de Shahaf concernant un problème entièrement différent : lassassinat de Rabin. Shahaf prétend avoir en sa possession "des photographies dramatiques, qui donnent une version différente des faits concernant limplication de Yigal Amir dans le meurtre". Shahaf et Doriel ont alors discuté de la manière de diffuser ces matériaux concernant lassassinat de Rabin.
En ce qui concerne Mohammed Al-Dura, les deux hommes ont étudié langle des tirs des soldats de Tsahal et conclu que les affirmations selon lesquelles le garçon avait été tué par des balles de larmée israélienne étaient sujettes à caution. Shahaf, qui se présente comme un réserviste dune division de renseignements qui analyse du matériau visuel, laissa un certain nombre de messages à lattention de Samia, commandant de la région-sud, pour obtenir un rendez-vous.
Son premier appel au major général fut motivé par la nouvelle, diffusée par la presse, selon laquelle Tsahal projetait de démolir des constructions dans le voisinage du carrefour de Netzarim. Shahaf avertit Samia de ne pas "effacer" les preuves matérielles de lemplacement - tels le mur et le baril de béton, preuves fondamentales quil voulait préserver.
Il rapporte que quand Samia le rappela, il était trop tard pour prendre ces mesures de conservation de preuves. Quoi quil en soit, le commandant de la zone-sud accepta de rencontrer Shahaf et Doriel, ce qui eut lieu, selon Doriel, le 19 octobre. Ils révisèrent leurs projets avec le major-général principal et lexhortèrent à procéder à un réexamen [des faits]. Ils proposèrent leurs services professionnels en toute gratuité.
Shahaf souligne quil devait sagir dune enquête "impartiale". Il dit que Samia a accepté ses conditions quil signifie à Samia en ces termes : "aucun militaire ne peut intervenir dans mon activité ni dans mon analyse". Samia a la responsabilité administrative, "et jai la responsabilité de mettre le projet à exécution. Je fais les essais, je décide qui devra y participer. Larmée maide seulement quand jai besoin dassistance".
Shahaf ajoute quil donna son accord à une restriction concernant sa liberté daction: "Cest Tsahal qui décide quand rendre publics les résultats". Les deux hommes nont pas reçu dordre formel de larmée pour procéder à cette enquête, en raison des complications juridiques, ajoute Shahaf.
Cinq jours après la réunion avec Samia, la première reconstitution fut effectuée à partir de lemplacement de tir de Tsahal. Tandis que lon reconstituait la scène, Doriel accordait une interview à léquipe de télévision américaine. Il exposa sa thèse devant la caméra de "60 minutes". La mort dAl-Dura a été mise en scène dans le but de produire une image qui deviendrait emblématique et entacherait la réputation dIsraël aux yeux du monde entier. Les acteurs de lincident mis en scène comprenaient des Palestiniens armés, un cameraman français de télévision (qui avait reçu des "instructions de mise en scène"), et le père, Jamal Al Dura ("qui, apparemment, navait pas compris que lopération sachèverait par le meurtre de son fils"). Doriel fit remarquer le fait que lon pouvait voir le père faire des gestes au photographe dans le film.
Quand Samia eut connaissance de linterview de Doriel, il donna lordre décarter lingénieur de lenquête. Shahaf commente : "Jai soutenu Doriel, mais je pense quil a fait une erreur tactique, parce que lon doit prouver ce quon avance."
Shahaf poursuivit linvestigation sans son associé, qui avait été écarté. On procéda à davantage dessais - Shahaf insiste sur le fait que ces essais ont été réalisés avec une rigueur scientifique exigeante. "Tous les résultats seront conformes aux normes dune enquête scientifique", dit-il. Il affirme quil dispose déjà de résultats finals qui sont "très intéressants".
Interrogé sur le caractère professionnel de cette enquête sur le tir qui a tué al-Dura, et sur les participants qui y ont pris part, le porte-parole de Tsahal sest refusé à tout commentaire. Shahaf mentionne quil a promis de ne rien divulguer des résultats de lenquête, ni des méthodes de contrôle utilisées. Quoi quil en soit des réserves du physicien, les méthodes de travail laissent perplexe. Au cours de la première reconstitution, la distance entre la "position" de tsahal (le monticule de terre sur lequel les soldats se trouvaient) et la réplique du baril nétait que la moitié de celle qui séparait la véritable position de Tsahal et les Al-Dura, à Netzarim. Doriel affirme que lon a procédé à des reconstitutions supplémentaires pour rectifier ce problème de distance.
Des experts en balistique ont-ils participé aux essais ? Shahaf concède quil na aucune expertise en matière de balistique - cependant, dit-il, "en ma qualité de physicien, jai lu des documents scientifiques, théoriques et expérimentaux, et jai essayé de consulter plusieurs experts dans ce domaine, aussi jai pratiquement parcouru toutes les étapes nécessaires à la connaissance de cette matière". Yossi Almog, un officier de police expérimenté, à la retraite, qui sest spécialisé dans la collecte de preuves, déclare: "Je ne crois pas que Tsahal rendra publique une conclusion corrigeant une déclaration précédente sans procéder dabord à un examen complet, réalisé en ayant recours aux meilleurs professionnels des services de sécurité. Je ne me fierais pas à une approche faite par un inconnu. Je pourrais me féliciter de linitiative de cette personne, mais je naccepterais certainement pas ses conclusions sans procéder à un examen systématique et méthodique, réalisé dans les meilleures conditions. Tout ce qui est en dessous de ces exigences nest pas sérieux."
Le point de vue de Shahaf est le suivant : "Le fait que la commission [denquête] soit impartiale et que Tsahal ninterfère pas dans son travail, est un avantage. Quand le besoin sen fait sentir, je me tourne vers les experts de toute sorte pour recueillir des réactions. Mais cest moi qui décide qui consulter. A lépoque du projet Manhattan - qui a mis au point la bombe atomique , on a fait appel à un scientifique pour diriger lentreprise, et dès linstant où il a été choisi, il a coopté des gens pour laider selon quil lestimait expédient. Choisir davance 20 personnes pour étudier laffaire ne serait pas prudent. Il faut choisir au départ quelquun ayant des connaissances suffisantes et une expérience scientifique, et ensuite cette personne doit choisir des consultants comme elle lestime bon."
Shahaf poursuit : "Si vous ne voulez pas que la commission fasse des progrès, alors vous nommerez cent personnes au lieu de trois." Entre dautres consultants, Shahaf a fait appel à Yitzhak Ramon, un ingénieur de Haïfa, qui, dans une lettre publiée par Haaretz affirmait que les films fournissent la preuve que les balles qui ont atteint le père et le fils nont pas été tirées par Tsahal. Si les tirs avaient été le fait des soldats de Tsahal qui se trouvaient sur le côté par rapport aux Al-Dura, les impacts de balles dans le mur ne pourraient pas être aussi ronds et "propres", prétendait Ramon.
Charles Enderlin, directeur du bureau de France 2 en Israël, soulève dautres questions à propos de la méthodologie denquête de Tsahal.
La télévision française a les séquences originales tournées à Netzarim le film a été montré à Haaretz, et il contient des prises de vues de ce qui sest passé au carrefour avant et après la mort dAl-Dura, ainsi que des photographies du mur et du baril de ciment criblé de balles, prises après lincident, et une interview du père hospitalisé à Gaza. Ce sont là des preuves décisives pour tout ce qui a trait à lenquête sur la mort de Al-Dura.
Shahaf demanda à Enderlin la permission dutiliser ce matériau, mais il ne mentionna pas le fait quil avait lintention de mener une enquête professionnelle concernant lévénement. Il se présenta comme un professionnel de la presse. Dans un fax adressé à Enderlin, Shahaf écrivit quil voulait lentièreté des séquences brutes, en raison du fait que ce film "améliorerait la compréhension du contexte et de latmosphère antérieurs au décès de lenfant palestinien".
Dans son fax, Shahaf ajoutait : "Comme le film est susceptible dêtre présenté dans des forums de professionnels des médias, y compris dans des écoles de cinéma, nous avons besoin de lintégralité des séquences, y compris des images qui sont pénibles à voir, y compris celles des blessures par balles et autres choses de ce genre." Enderlin rejeta la demande de Shahaf.
Par la suite, il fut stupéfait de découvrir que Shahaf était lié à une enquête de Tsahal. Il dit que quand le porte-parole de Tsahal téléphona, plus tard, et demanda à recevoir les matériaux filmés, France 2 répondit quils ne seraient fournis que sur injonction formelle dun tribunal. Doriel est furieux contre Tsahal. Il ne peut comprendre pourquoi larmée "ne rend pas publique la vérité".
Chaque jour qui passe, dit-il, augmente les dommages causés à la réputation dIsraël. Il laisse entendre que Tsahal a intérêt à empêcher la divulgation des résultats de linvestigation. Il suggère également que Tsahal a tenu caché au public un fait crucial - à côté du père et du fils, affirme-t-il, il y avait un second emplacement doù les Palestiniens tiraient sur Tsahal. Selon les estimations de Doriel, les balles qui ont tué Mohammed Al-Dura ont dû être tirées de cette deuxième position palestinienne. Quand on lui demande pourquoi Tsahal garde secrets ces faits cruciaux qui, apparemment, mettent ses soldats hors de cause, Doriel reste évasif.
"La réponse est explosive", dit-il, refusant de donner plus de détails.
Larmée israélienne doit décider quand et de quelle manière elle fera connaître les résultats de lenquête. Elle a tenté de susciter lintérêt de quelques journalistes américains pour les résultats, mais la tentative a échoué - les professionnels nont pas été impressionnés par ce quils ont entendu et ont décidé de ne pas en faire état.
En choisissant Shahaf et Doriel comme partenaires dans lenquête concernant Al-Dura, Tsahal sest encore mis dans un mauvais cas. Même si lenquête et ses conclusions sont jugées valables sur les plans scientifique et professionnel, elles ne seront nullement acceptées par le public. Si peu scientifique que cela paraisse, cest la dure réalité des relations publiques.
Linterview inopportunede Doriel par "60 minutes" en est un exemple typique.
Cest lofficier de police Yossi Almog qui exprime le meilleur verdict : "Si vous voulez rendre publique une conclusion de poids, il est important que lenquête soit effectuée par léquipe la plus professionnelle que lEtat puisse constituer."
Pourquoi, alors, Tsahal a-t-il décidé dinclure Shahaf dans son réexamen professionnel [des faits] ? Le porte-parole de Tsahal refuse tout simplement de réagir aux questions de cette nature.
Anat Cygielman
© Haaretz pour loriginal anglais et upjf.org pour la version française.
Note du traducteur
Lexpression anglaise ainsi traduite est "ill-conceived", littéralement : "mal conçue". Dans le présent contexte, il semble quelle connote limprovisation, la chose à ne pas faire, ou qui aurait dû être faite différemment, bref, une maladresse.
Mis en ligne le 04 février 2005 sur le site www.upjf.org.
Texte anglais original : "Army efforts to interest journalists in a dubious probe of the al Dura case backfires" [Les efforts de larmée pour intéresser des journalistes à une enquête douteuse de laffaire Al-Dura se retournent contre elle].
Traduction française : Menahem Macina pour upjf.org
Le chef détat-major, Shaul Mofaz, a déclaré hier devant la Commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset que léquipe chargée dexaminer les circonstances de la mort de Mohammed Al-Dura, 12 ans, au carrefour de Netzarim a été constituée à linitiative du Major Général Yom Tov Samia, commandant en chef de la région-sud, non à celle de létat-major. Mofaz a promis aux membres du comité quil examinerait les circonstances de la décision de constituer la commission denquête et les raisons du choix quelle a fait dutiliser les méthodes particulières auxquelles elle a eu recours.
Mofaz a répondu au pied levé à des questions sur lenquête à propos de la mort dAl-Dura, après que Haaretz ait fait état, hier, de ce que Tsahal avait procédé à des reconstitutions de la fusillade de Netzarim. Selon Haaretz, ces reconstitutions ont été réalisées à linitiative de deux civils, le physicien Nahum Shahaf et lingénieur Yosef Doriel, qui sont entrés en contact avec Samia et ont affirmé quil était invraisemblable que le garçon ait été abattu par des balles de Tsahal. Samia a confié à Shahaf la direction de la commission, malgré le fait que le physicien manque dexpérience dans des domaines cruciaux pour lenquête.
Le député Ophir Pines-Paz, du parti [de centre gauche] Israel ehad [Israel est un], a posé à Mofaz la question suivante à propos du rapport de la commission : "On a limpression quau lieu de faire véritablement face à cet incident, Tsahal a choisi de procéder à une reconstitution fictive et détouffer laffaire par le biais dune enquête aux conclusions prévues davance dont le seul but est dexonérer Tsahal de la responsabilité de la mort de Al-Dura."
Tsahal continue à se mettre dans un mauvais cas.
Le lundi 23 octobre, Tsahal a procédé à la reconstitution de léchange de feu qui a eu lieu le [30 septembre 2000] au carrefour de Netzarim, et au cours duquel lenfant Al-Dura, âgé de 12 ans, a été tué.
Des blocs de béton furent superposés à portée de tir de larmée du sud, pour simuler le mur auquel étaient adossés lenfant et son père, Jamal al-Dura. On amena un baril de ciment pour représenter celui derrière lequel le père et son fils étaient recroquevillés.
Des soldats envoyés à portée de tir par le Commandement de Tsahal pour la région-sud, le major général Yom Tov Samia, prirent position au sommet dun monticule de terre et tirèrent des coups de feu sur le mur et le baril
Deux citoyens israéliens participaient à la reconstitution - Nahum Shahaf, un physicien, et Yosef Doriel, un ingénieur. Une équipe de tournage du prestigieux programme américain dinformations télévisées, "60 minutes", était présente, et sétait vu accorder lexclusivité du film de la reconstitution du tir contre Al-Dura.
Ces deux dernières semaines, un certain nombre de comptes-rendus ont circulé concernant de nouveaux résultats obtenus par Tsahal dans son enquête sur le tir meurtrier de Netzarim. Ces comptes-rendus ont suscité un intérêt considérable en Israël et ailleurs, parce que, pour les Palestiniens, la mort de Mohammed Al Dura, filmée par une équipe française de télévision, est devenue le symbole de lIntifada dAl-Aqsa.
On a pu voir partout dans le monde les prises de vue dramatiques de sa mort. La télévision palestinienne diffuse une version montée comportant des images dun soldat de Tsahal en train de tirer, qui ont été superposées à celles qui figurent dans la vidéo originale. Des photographies poignantes du père et du fils ont été placardées le long des routes dans toute la Cisjordanie. Le journal du Caire, Akbar Al Yom a rapporté que les autorités de la ville avaient décidé de donner le nom de Mohammed Al Dura à la rue où est située lambassade israélienne.
Peu de temps après la mort du garçon, Tsahal reconnut quil y avait "une forte probabilité" quun tir de larmée ait mis un terme à la vie de la jeune victime, et, parlant au nom de Tsahal, le Chef détat-major adjoint, Moshe Yaalon, exprima sa tristesse à propos de cette tragédie. Estimant que le tort causé à la réputation dIsraël était irréversible, et sachant que larmée israélienne devait faire face à la réalité de la mort de plus denfants encore, Tsahal inclinait à enterrer le cas Al-Dura.
Toutefois, des officiers supérieurs du Commandement de la zone-sud, étaient extrêmement contrariés par la décision précipitée dIsraël dendosser la responsabilité de cette mort. Au fil des jours, circulaient des informations faisant état de la conviction, de plus en plus affirmée, que les soldats de Tsahal navaient pas tiré sur le garçon, ni ne lavaient tué. Shahaf et Doriel croyaient également que laffaire avait été expédiée trop rapidement. Deux jours après lincident, Doriel écrivit dans Haaretz: "Le porte-parole de Tsahal mérite un prix de stupidité... Dix minutes après lincident, le porte-parole normal dune armée normale aurait émis une déclaration catégorique affirmant que des provocateurs ont ouvert le feu contre des soldats de Tsahal, de derrière lenfant, en prenant soin quil soit tué devant des caméras ; et quaprès le garçon, ils ont tué le conducteur dune ambulance qui essayait de le sauver. Tout cela a été fait pour [faire] marquer des points à la propagande [palestinienne] en présentant les soldats de Tsahal comme ayant un comportement de meurtriers."
Après la publication de ces remarques par Haaretz, Shahaf téléphona à Doriel et lui suggéra denquêter avec lui pour vérifier sil était indiscutable que les soldats de Tsahal avaient abattu le garçon. Les deux hommes se connaissaient : ils sétaient rencontrés lors de lexamen - auquel ils avaient procédé conjointement - des découvertes de Shahaf concernant un problème entièrement différent : lassassinat de Rabin. Shahaf prétend avoir en sa possession "des photographies dramatiques, qui donnent une version différente des faits concernant limplication de Yigal Amir dans le meurtre". Shahaf et Doriel ont alors discuté de la manière de diffuser ces matériaux concernant lassassinat de Rabin.
En ce qui concerne Mohammed Al-Dura, les deux hommes ont étudié langle des tirs des soldats de Tsahal et conclu que les affirmations selon lesquelles le garçon avait été tué par des balles de larmée israélienne étaient sujettes à caution. Shahaf, qui se présente comme un réserviste dune division de renseignements qui analyse du matériau visuel, laissa un certain nombre de messages à lattention de Samia, commandant de la région-sud, pour obtenir un rendez-vous.
Son premier appel au major général fut motivé par la nouvelle, diffusée par la presse, selon laquelle Tsahal projetait de démolir des constructions dans le voisinage du carrefour de Netzarim. Shahaf avertit Samia de ne pas "effacer" les preuves matérielles de lemplacement - tels le mur et le baril de béton, preuves fondamentales quil voulait préserver.
Il rapporte que quand Samia le rappela, il était trop tard pour prendre ces mesures de conservation de preuves. Quoi quil en soit, le commandant de la zone-sud accepta de rencontrer Shahaf et Doriel, ce qui eut lieu, selon Doriel, le 19 octobre. Ils révisèrent leurs projets avec le major-général principal et lexhortèrent à procéder à un réexamen [des faits]. Ils proposèrent leurs services professionnels en toute gratuité.
Shahaf souligne quil devait sagir dune enquête "impartiale". Il dit que Samia a accepté ses conditions quil signifie à Samia en ces termes : "aucun militaire ne peut intervenir dans mon activité ni dans mon analyse". Samia a la responsabilité administrative, "et jai la responsabilité de mettre le projet à exécution. Je fais les essais, je décide qui devra y participer. Larmée maide seulement quand jai besoin dassistance".
Shahaf ajoute quil donna son accord à une restriction concernant sa liberté daction: "Cest Tsahal qui décide quand rendre publics les résultats". Les deux hommes nont pas reçu dordre formel de larmée pour procéder à cette enquête, en raison des complications juridiques, ajoute Shahaf.
Cinq jours après la réunion avec Samia, la première reconstitution fut effectuée à partir de lemplacement de tir de Tsahal. Tandis que lon reconstituait la scène, Doriel accordait une interview à léquipe de télévision américaine. Il exposa sa thèse devant la caméra de "60 minutes". La mort dAl-Dura a été mise en scène dans le but de produire une image qui deviendrait emblématique et entacherait la réputation dIsraël aux yeux du monde entier. Les acteurs de lincident mis en scène comprenaient des Palestiniens armés, un cameraman français de télévision (qui avait reçu des "instructions de mise en scène"), et le père, Jamal Al Dura ("qui, apparemment, navait pas compris que lopération sachèverait par le meurtre de son fils"). Doriel fit remarquer le fait que lon pouvait voir le père faire des gestes au photographe dans le film.
Quand Samia eut connaissance de linterview de Doriel, il donna lordre décarter lingénieur de lenquête. Shahaf commente : "Jai soutenu Doriel, mais je pense quil a fait une erreur tactique, parce que lon doit prouver ce quon avance."
Shahaf poursuivit linvestigation sans son associé, qui avait été écarté. On procéda à davantage dessais - Shahaf insiste sur le fait que ces essais ont été réalisés avec une rigueur scientifique exigeante. "Tous les résultats seront conformes aux normes dune enquête scientifique", dit-il. Il affirme quil dispose déjà de résultats finals qui sont "très intéressants".
Interrogé sur le caractère professionnel de cette enquête sur le tir qui a tué al-Dura, et sur les participants qui y ont pris part, le porte-parole de Tsahal sest refusé à tout commentaire. Shahaf mentionne quil a promis de ne rien divulguer des résultats de lenquête, ni des méthodes de contrôle utilisées. Quoi quil en soit des réserves du physicien, les méthodes de travail laissent perplexe. Au cours de la première reconstitution, la distance entre la "position" de tsahal (le monticule de terre sur lequel les soldats se trouvaient) et la réplique du baril nétait que la moitié de celle qui séparait la véritable position de Tsahal et les Al-Dura, à Netzarim. Doriel affirme que lon a procédé à des reconstitutions supplémentaires pour rectifier ce problème de distance.
Des experts en balistique ont-ils participé aux essais ? Shahaf concède quil na aucune expertise en matière de balistique - cependant, dit-il, "en ma qualité de physicien, jai lu des documents scientifiques, théoriques et expérimentaux, et jai essayé de consulter plusieurs experts dans ce domaine, aussi jai pratiquement parcouru toutes les étapes nécessaires à la connaissance de cette matière". Yossi Almog, un officier de police expérimenté, à la retraite, qui sest spécialisé dans la collecte de preuves, déclare: "Je ne crois pas que Tsahal rendra publique une conclusion corrigeant une déclaration précédente sans procéder dabord à un examen complet, réalisé en ayant recours aux meilleurs professionnels des services de sécurité. Je ne me fierais pas à une approche faite par un inconnu. Je pourrais me féliciter de linitiative de cette personne, mais je naccepterais certainement pas ses conclusions sans procéder à un examen systématique et méthodique, réalisé dans les meilleures conditions. Tout ce qui est en dessous de ces exigences nest pas sérieux."
Le point de vue de Shahaf est le suivant : "Le fait que la commission [denquête] soit impartiale et que Tsahal ninterfère pas dans son travail, est un avantage. Quand le besoin sen fait sentir, je me tourne vers les experts de toute sorte pour recueillir des réactions. Mais cest moi qui décide qui consulter. A lépoque du projet Manhattan - qui a mis au point la bombe atomique , on a fait appel à un scientifique pour diriger lentreprise, et dès linstant où il a été choisi, il a coopté des gens pour laider selon quil lestimait expédient. Choisir davance 20 personnes pour étudier laffaire ne serait pas prudent. Il faut choisir au départ quelquun ayant des connaissances suffisantes et une expérience scientifique, et ensuite cette personne doit choisir des consultants comme elle lestime bon."
Shahaf poursuit : "Si vous ne voulez pas que la commission fasse des progrès, alors vous nommerez cent personnes au lieu de trois." Entre dautres consultants, Shahaf a fait appel à Yitzhak Ramon, un ingénieur de Haïfa, qui, dans une lettre publiée par Haaretz affirmait que les films fournissent la preuve que les balles qui ont atteint le père et le fils nont pas été tirées par Tsahal. Si les tirs avaient été le fait des soldats de Tsahal qui se trouvaient sur le côté par rapport aux Al-Dura, les impacts de balles dans le mur ne pourraient pas être aussi ronds et "propres", prétendait Ramon.
Charles Enderlin, directeur du bureau de France 2 en Israël, soulève dautres questions à propos de la méthodologie denquête de Tsahal.
La télévision française a les séquences originales tournées à Netzarim le film a été montré à Haaretz, et il contient des prises de vues de ce qui sest passé au carrefour avant et après la mort dAl-Dura, ainsi que des photographies du mur et du baril de ciment criblé de balles, prises après lincident, et une interview du père hospitalisé à Gaza. Ce sont là des preuves décisives pour tout ce qui a trait à lenquête sur la mort de Al-Dura.
Shahaf demanda à Enderlin la permission dutiliser ce matériau, mais il ne mentionna pas le fait quil avait lintention de mener une enquête professionnelle concernant lévénement. Il se présenta comme un professionnel de la presse. Dans un fax adressé à Enderlin, Shahaf écrivit quil voulait lentièreté des séquences brutes, en raison du fait que ce film "améliorerait la compréhension du contexte et de latmosphère antérieurs au décès de lenfant palestinien".
Dans son fax, Shahaf ajoutait : "Comme le film est susceptible dêtre présenté dans des forums de professionnels des médias, y compris dans des écoles de cinéma, nous avons besoin de lintégralité des séquences, y compris des images qui sont pénibles à voir, y compris celles des blessures par balles et autres choses de ce genre." Enderlin rejeta la demande de Shahaf.
Par la suite, il fut stupéfait de découvrir que Shahaf était lié à une enquête de Tsahal. Il dit que quand le porte-parole de Tsahal téléphona, plus tard, et demanda à recevoir les matériaux filmés, France 2 répondit quils ne seraient fournis que sur injonction formelle dun tribunal. Doriel est furieux contre Tsahal. Il ne peut comprendre pourquoi larmée "ne rend pas publique la vérité".
Chaque jour qui passe, dit-il, augmente les dommages causés à la réputation dIsraël. Il laisse entendre que Tsahal a intérêt à empêcher la divulgation des résultats de linvestigation. Il suggère également que Tsahal a tenu caché au public un fait crucial - à côté du père et du fils, affirme-t-il, il y avait un second emplacement doù les Palestiniens tiraient sur Tsahal. Selon les estimations de Doriel, les balles qui ont tué Mohammed Al-Dura ont dû être tirées de cette deuxième position palestinienne. Quand on lui demande pourquoi Tsahal garde secrets ces faits cruciaux qui, apparemment, mettent ses soldats hors de cause, Doriel reste évasif.
"La réponse est explosive", dit-il, refusant de donner plus de détails.
Larmée israélienne doit décider quand et de quelle manière elle fera connaître les résultats de lenquête. Elle a tenté de susciter lintérêt de quelques journalistes américains pour les résultats, mais la tentative a échoué - les professionnels nont pas été impressionnés par ce quils ont entendu et ont décidé de ne pas en faire état.
En choisissant Shahaf et Doriel comme partenaires dans lenquête concernant Al-Dura, Tsahal sest encore mis dans un mauvais cas. Même si lenquête et ses conclusions sont jugées valables sur les plans scientifique et professionnel, elles ne seront nullement acceptées par le public. Si peu scientifique que cela paraisse, cest la dure réalité des relations publiques.
Linterview inopportune
Cest lofficier de police Yossi Almog qui exprime le meilleur verdict : "Si vous voulez rendre publique une conclusion de poids, il est important que lenquête soit effectuée par léquipe la plus professionnelle que lEtat puisse constituer."
Pourquoi, alors, Tsahal a-t-il décidé dinclure Shahaf dans son réexamen professionnel [des faits] ? Le porte-parole de Tsahal refuse tout simplement de réagir aux questions de cette nature.
Anat Cygielman
© Haaretz pour loriginal anglais et upjf.org pour la version française.
Note du traducteur
Mis en ligne le 04 février 2005 sur le site www.upjf.org.











