Télérama n° 2863 - 19 novembre 2004
30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim, Mohamad et son père, pris sous le feu de Tsahal. Du cinéma, selon une agence de presse basée en Israël, spécialiste de lattaque médiatique.
France 2, accusée davoir falsifié un reportage à Gaza, en 2000. Le fameux document sur la mort du petit Mohamad el-Dirah [Al-Dura] serait bidon ? Difficile à croire.
Linformation prend parfois les traits outranciers dune grosse poupée russe aux joues roses. Ce mercredi 27 octobre, Télérama découvre sur Internet un scoop mis en ligne trois jours auparavant, qui fait état de «la plus grande imposture médiatique de tous les temps». Sous la plume de Stéphane Juffa, rédacteur en chef de la Mena (Metula News Agency), agence de presse francophone basée en Israël, on apprend limpensable : lune des images les plus emblématiques du conflit au Proche-Orient est un faux ! Après Timisoara, place à laffaire Mohamad el-Dirah [Al-Dura]. Rappelez-vous, ce reportage de France 2 diffusé au JT, le 30 septembre 2000, aux premiers jours de la seconde Intifada: on y découvrait, au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza, les images dun petit garçon, Mohamad el-Dirah [A-Dura], blotti derrière son père, à labri dérisoire dun bidon de béton, grimaçant sous la mitraille. Lenfant fut tué, le père gravement blessé, et la communauté internationale, choquée par des images qui tournèrent en boucle. Du cinéma, selon la Mena. Une fiction, avec metteur en scène et comédiens, concoctée par Charles Enderlin, le correspondant de la chaîne en Israël, et par son cameraman, Talal Abou Rahma. Mohamad, licône de lIntifada, imprimée sur des timbres en Tunisie ou au Maroc, aurait été incarnée par un figurant gazaoui [de Gaza] encore bien en vie. Et limage symbole du martyre palestinien serait le fruit pourri dune imposture destinée à faire passer les soldats de Tsahal pour des tueurs denfants.
Abracadabrantesque ? Peut-être. Mais pas nouveau. Juste après la tragédie, les polémiques sur la provenance des tirs faisaient déjà florès («israéliens», disaient les Palestiniens ; «palestiniens», rétorquaient les Israéliens, toujours enfermés dans le même chiasme), puis la controverse sur la réalité même de la mort de lenfant a éludé les querelles balistiques. Un livre a été édité (1), dénonçant, dans un fatras dhypothèses, une manipulation. Le Conseil dEtat a même été saisi, au motif, selon les plaignants, que le CSA «a refusé de mettre en demeure France-télévisions de cesser de proférer une accusation sans preuve» [contre Tsahal, NDLR]. Cest donc avec circonspection que nous lisons les dernières nouvelles sous la plume de Juffa, sachant que si lon se fiait aux «informations» qui circulent sur la Toile, lhomme naurait pas marché sur la Lune et Elvis Presley vivrait paisiblement sur le même astre.
Notre regard est cependant arrêté par un fait nouveau et pour le moins étonnant. Stéphane Juffa affirmait que Luc Rosenzweig, ancien chroniqueur télé au Monde, accompagné de deux «éminents responsables de médias français», avait rencontré, au nom de la Mena, Arlette Chabot, directrice de linformation de France 2, pour quelle sexplique sur laffaire Mohamad el-Dirah [Al-Dura]. Stupeur. La rumeur était entrée dans une rédaction, et pas nimporte laquelle. Un coup de fil plus tard, nous découvrons les noms des glorieux anonymes : Denis Jeambar, directeur des publications de LExpress, et Daniel Leconte, directeur de Docs en Stock, la société de production qui abreuve Arte ! Pas vraiment des tendrons de linfo. Interloqué, nous téléphonons à Charles Enderlin, à Jérusalem : «Cest reparti ! Ces gens essaient de décrédibiliser les médias français. Ça fait quatre ans que je les ai sur le dos. Si les Palestiniens ont réussi à faire Hollywood à Gaza, sous des tirs à balles réelles, alors ils sont parvenus à ce quaucun metteur en scène navait fait jusque-là ! Et si cest une supercherie, alors le roi Abdallah de Jordanie, qui a rendu visite au père de Mohamad à lhôpital dAmman, est dans le coup ! Appelez Paris !»
Le deuxième personnage aura les traits étonnés dArlette Chabot, quand elle apprend que Télérama sintéresse à cette histoire. Après avoir refusé de répondre, la directrice de linfo accepte finalement de sexpliquer : «Jamais cela naurait dû être rendu public ! Jai rencontré Rosenzweig parce quil navait, a priori, rien à voir avec la Mena ! Jai écouté ce quils avaient à dire. Mais nous regroupons des éléments qui prouvent que ces affirmations sont totalement fausses !» Elle nous donne rendez-vous à 17h30 le 2 novembre (jour des élections présidentielles américaines !), le temps de réunir ces «contre-preuves». Le même jour, elle a invité Jeambar et Leconte pour les convaincre quils font fausse route. «Quant à Rosenzweig, je ne veux plus le voir !»
Lancien chroniqueur du Monde Luc Rosenzweig est la troisième figure. Retraité depuis 2001, mais assez actif pour avoir fait passer la rumeur des sites aux bureaux officiels. Collaborateur à la Mena, il a mené lenquête sur laquelle sest appuyé Stéphane Juffa pour écrire son scoop. Et ce sont ses arguments qui ont ébranlé Daniel Leconte et Denis Jeambar, au point de leur faire décrocher un rendez-vous auprès dArlette Chabot.
Pour Rosenzweig, laffaire Mohamad el-Dirah [Al-Dura] commence en mai 2004. Invité à un colloque à Tel-Aviv, il y rencontre... Stéphane Juffa : «Il voulait me montrer un truc...» Le truc est un film de douze minutes, qui circule sous le manteau et suit les thèses défendues par le physicien Nahum Shahaf, au terme dune enquête dabord commanditée par les autorités, quil a poursuivie pour son propre compte. Nous nous procurons la cassette. Ses conclusions sont formelles : le reportage de France 2 est bidon. Pas de sang, des simulations, une ambulance qui arrive trop vite. Assenées entre deux morceaux de musique à suspense, les «preuves» de Shahaf reposent sur un commentaire orienté on pense aux Lettres de Sibérie, de Chris Marker (2) , mais, tout de même, elles sèment le doute.
Troublé, Rosenzweig glisse la cassette dans la poche de Daniel Leconte. Qui se tâte. Pourquoi ne pas en faire un doc pour Arte ? Dès le mois de juillet 2004, Rosenzweig se rend en Israël pour des repérages. Il en revient convaincu. Les Palestiniens lui interdisent dentrer à Gaza pour voir le père de Mohamad, et le directeur de lOffice gouvernemental de presse (GPO), Daniel Seaman, lui aurait dit quil accusait «formellement France 2 de falsification»!
A ce point, il est temps douvrir une nouvelle poupée, et de joindre le mystérieux Stéphane Juffa, rédacteur en chef de Metula News Agency. Non sans avoir pris soin dinterroger auparavant des spécialistes de la région. «Méfiez-vous !», nous disent-ils à lunisson. Membres dinstitutions juives, journalistes, chercheur politologue, tous se défient de lagence. «Des excités, dun parti pris total», selon Théo Klein, ex-président du Crif. «Ils se disent journalistes comme on parle de beurre en branche, rigole Elisabeth Chemla, directrice du site Proche-orient.com, peu suspecte dinclination pro-palestinienne. Ils trompent leur monde et ont affaire à un public qui ne fait pas la différence... Ce sont les spécialistes de lattaque médiatique... Le pire, cest quils font ça avec un certain talent hystérique de tribuns.» Chercheur au CNRS, Jacques Tarnero tempère : «Ce nest pas ma tasse de thé, mais il faut reconnaître quon y trouve des informations quon ne trouve nulle part ailleurs.»
Nombre de nos interlocuteurs assurent que la Mena est «le versant honorable de lintégrisme juif». Une accusation difficile à prouver, même si les « dépêches » de lagence pullulent sur des sites que lon qualifiera de très, très partisans. Juffa, lui, se dit à la tête dune petite rédaction cuménique (dix-sept personnes) de sensibilités diverses, des Israéliens, un Palestinien (pro-israélien !), des Français (pro-Bush !). «Nous sommes une agence de presse, pas des militants !», sindigne-t-il posément, revendiquant une lecture objective des faits. Une neutralité un peu particulière quand même. Dans le monde de la Mena, Michel Barnier se voit affubler de lélégant sobriquet de «benêt des Alpes», Tsahal est décrite comme «larmée la plus humaine du monde», lOLP est une «monstrocratie», et la France, «un espace de désinformation généralisée» comparable à lURSS. Lagence se fait dailleurs le chantre de la réinformation («rééquilibrage des informations erronées ou tronquées qui parviennent à létranger sur ce qui se passe chez nous»), et son antienne est la critique des médias français, accusés de couvrir le conflit au Proche-Orient de façon univoque. En somme, un regard borgne posé sur un strabisme.
Sur laffaire Mohamad el-Dirah [Al-Dura], «après trois ans de recherche et cent cinquante enquêtes», le rédacteur en chef de la Mena se dit convaincu. Ses preuves ? 1°/ Les rushes de France 2 ne montrent pas lagonie de lenfant, contrairement à ce quaffirmait Charles Enderlin (dans une interview à Télérama !). 2°/ Le crime repose sur le seul témoignage du cameraman, Talal Abou Rahma, lequel sest rétracté.
Après quelques vérifications, il apparaît en tout cas quune cent cinquante et unième enquête aurait peut-être été utile. Si ce nest pour trouver Mohamad el-Dirah [Al-Dura]vivant, au moins pour sapercevoir que Talal Abou Rahma ne sest rétracté que sur une partie de son témoignage donné au Centre palestinien pour les Droits de lhomme, juste après les faits, revenant sur laffirmation selon laquelle les soldats israéliens avaient tué lenfant «de sang-froid». «Il a donné des dizaines dinterviews, à beaucoup de médias, y compris à des chaînes israéliennes, et la seule dont parle la Mena, cest celle donnée à une ONG non reconnue par lONU, qui lui a fait tenir des propos quil na pas tenus», sénerve Charles Enderlin. Quant à lagonie, en effet, elle ne figure pas dans les rushes de France 2, comme on pouvait le comprendre en lisant linterview donnée par Enderlin à Télérama en 2000 : «Jai coupé lagonie de lenfant, cétait trop insupportable
» Un malentendu, daprès le correspondant : « Lagonie, cest toute la scène de la fusillade. On na pas tout montré. En plus, passer toute la scène aurait déséquilibré le reportage. Dans le même sujet, javais aussi des images de soldats israéliens blessés et de manifestations à Hébron.»
Reste[nt] les accusations du film de Juffa, qui prouvent une chose : on peut faire dire nimporte quoi à des images. Un exemple : à la fin des douze minutes, le commentaire lance, sentencieux : «Interrogé sur le sort de son fils, Jamal, le père de Mohamad el-Dirah [Al-Dura], ne laisse que peu de doute»... Suivent un plan fixe sur la photo du père et lenregistrement dune voix au téléphone qui dit en arabe : «Il est vivant !» Le tour est joué. On ne saura jamais sil sagit de la voix du père, ni sil parle de son fils Mohamad.
Avant de nous présenter, le 2 novembre, à lheure dite, au quatrième étage de limmeuble de France 2, où attend Arlette Chabot, on repense à ces mots plus prudents de Luc Rosenzweig : «La seule chose qui pourrait réduire à néant les très fortes présomptions quil sagit dune mise en scène, cest que Jamal el-Dirah [Al-Dura] accepte une expertise dun médecin officiel. Je suis prêt à faire amende honorable si lon me montre une photo récente de ses blessures.»
Des photos récentes, un film tout entier même : ce sont les éléments quArlette Chabot a fait réunir par Talal Abou Rahma. Dans son bureau, elle allume un écran. Que voit-on ? Jamal el-Dirah, le père du jeune Mohamad, brandissant sa carte didentité ; tendu, il se déshabille, montre des cicatrices, à laine, aux jambes, à la fesse droite, au bras droit. Autant de blessures qui correspondent exactement aux pansements posés sur le même homme quatre ans plus tôt. A cinq heures de la fin du scrutin américain, Chabot prend le temps de nous expliquer ce qui prend la forme dune évidence... Sorti des locaux de France 2, on appelle Leconte, injoignable, puis, plus tard, Denis Jeambar, en pleine réunion budgétaire, convaincu par les images : «On arrête. LExpress ne fera rien là-dessus. Les cicatrices sont plus que probantes.»
Finalement, cest le cameraman, Talal Abou Rahma, qui clouera à nos oreilles le cercueil de la rumeur et ouvrira du même coup la dernière poupée russe, dans laquelle, comme toujours, il ne se cache rien : «Quand je suis allé le filmer, Jamal el-Dirah ma dit que, si les gens ne le croient pas après ça, il est prêt à aller à Paris pour montrer ses cicatrices. Et si, vraiment, ils ne croient pas que son fils est mort, il est prêt à le faire exhumer, malgré sa religion, qui le lui interdit.»
En attendant, loin encore de cette sordide extrémité, France 2 a saisi la justice dune plainte contre X en diffamation publique et se réserve le droit dattaquer en Israël Daniel Seaman, le directeur de lOffice gouvernemental de presse. De son côté, la Metula News Agency maintient ses accusations et se dit prête à fournir des preuves tangibles. Quant à la rumeur, elle court toujours : le 8 novembre, le député UMP des Bouches-du-Rhône, Roland Blum, sans doute branché sur Internet, adressait une question écrite au ministre de la Culture demandant des explications sur un reportage « qui pourrait savérer être une mise en scène [...], une éventuelle imposture médiatique ».
Nicolas Delesalle, avec Marc Belpois
© Télérama
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(1) Contre-expertise dune mise en scène, de Gérard Huber, éd. Raphaël, 2003, 237 pages.
(2) Dans ces Lettres, Chris Marker montre la force du commentaire dans la perception dimages à partir de trois textes, tour à tour laudateur, neutre et négatif vis-à-vis du régime soviétique, et appliqués aux mêmes images.
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Note de la Rédaction dupjf.org :
Mis en ligne le 26 novembre 2004 sur le site www.upjf.org.











