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Incitation à la haine
Une lettre à mes amis palestiniens, par Avraham Burg
04/10/03Absent durant une semaine environ, comme je l’avais annoncé avant mon départ, j’ai eu la joie de trouver, parmi les centaines d’e-mails qui m’attendaient, cet envoi de Primo Europe, extrait d’une rubrique de ce site, intitulée "L'actualité en perspective". Le nouveau texte d’A. Burg qu’il contient, dans une traduction française d’Albert Capino, constitue une pièce à ajouter au dossier déjà important des articles que notre site a consacrés à cette affaire que j’ai cru utile de reproduire intégralement ici, avec l’accord exprès de Primo Europe. [Toute reproduction de ce texte sans autorisation de Primo Europe est strictement interdite] (www.primo-europe.org/).
Il y a quelques jours, un article d'Avraham Burg, complaisamment repris par Le Monde, suscitait un certain émoi chez ceux qui prennent la défense d'Israël. Nous avons diffusé, ici même (www.primo-europe.org/documents.php?numdoc=Do-788879702), l'excellente réaction d'Eytan Ellenberg, de Guysen News. Le site www.upjf.org a apporté aussi plusieurs éléments de la part de contradicteurs.
Avram Burg fut le Président de la Knesset, le Parlement israélien, de 1999 à 2003 et dirigea l’Agence Juive en Israël. Membre du parti travailliste, il a défrayé la chronique avec un article publié dans Le Monde, le 11 septembre 2003, intitulé "La révolution sioniste est morte". À peine une semaine plus tard, il publiait un article dans le quotidien jérusalémite en langue arabe Al Quds.
Remords ? Manoeuvre ? Sincérité ? Hypocrisie ? Naïveté ? Vision ?
Ou [résultat] de la pression de l'opinion publique ?
Albert Capino vous propose de vous situer, à partir de la traduction qu'il vient de faire de cet article.
Une lettre à mes amis palestiniens, par Avraham Burg
Traduction française : Albert Capino – qui exprime des remerciements à J.J. Goldenberg pour la traduction anglaise qu’il a effectuée pour Forward, dont A. Capino s’est inspiré.
Mon parcours n’est pas un secret. Ma mère est née à Hébron en 1921. La septième génération de Juifs de Hébron. Je représente la huitième génération. Le lien profond de ma famille avec la cité des Patriarches a été cruellement tranché en 1929, quand les émeutiers massacrèrent la moitié de ma famille en chantant : «tuez les Juifs». L’autre moitié – mon grand-père, oncles, tantes et ma mère – fut sauvée par leur propriétaire arabe. Ma famille a toujours été divisée depuis. Une moitié n’aura jamais plus confiance dans les Palestiniens, l’autre moitié ne cessera jamais sa quête de voisins qui recherchent la paix.
J’ai un droit de retour dans la ville où ma mère est née et dont nous fûmes expulsés. Je n’y renoncerai jamais, mais je n’ai pas l’intention de m’en servir car, en plus de mon droit de propriété, j’ai aussi l’obligation de créer un monde libéré de la mort et d’un conflit sans fin. Le droit de mes enfants et des enfants de Hébron de vivre passe avant le droit de se massacrer sur l’autel de la terre et du foyer.
J’ai récemment publié un article douloureux dans le quotidien israélien au tirage le plus important [celui traduit dans Le Monde. Il se terminait avec cette pensée : «Il n’est pas nécessaire d’avoir une alternative politique au gouvernement Sharon, mais une vision d’espoir à la destruction du Sionisme et de ses valeurs par les sourds, muets et intransigeants.»
Depuis, on n’a cessé de me demander : «Mais que dites-vous à vos amis arabes ?» Et puisque nous sommes le reflet les uns des autres, je me sens obligé de vous dire ce que je pense qu’il se passe parmi vous.
Je suis furieux. Je suis fou de colère. Je vois mes rêves et ceux de mes amis arabes se consumer dans les flammes de l’extrémisme. C’est un feu qui chuchote constamment à notre oreille – ici au Moyen Orient – que je pensais éteint par une vague de paix, mais que je vois ravivé et brûlant tout sur son passage : les maisons, les corps, les rêves. Je suis furieux contre vous et la déviance terrible que vous laissez exercer à vos imams sur la parole de D.ieu. Mais je me suis juré que je ne laisserai pas la colère être ma conseillère. Je ne laisserai pas la vengeance devenir ma politique. Je ne laisserai pas la haine me dominer. Je continue d’être croyant. Pas naïvement, non : je croirai, je prierai et je resterai sur mes gardes.
Et voici mon credo : un quelconque accord à venir sera basé sur les principes de compromis territorial. Quel compromis ? Pas seulement un marché foncier. C’est une démarche intellectuelle par deux peuples qui auront décidé de s’accepter mutuellement, malgré des années d’hostilité et un fossé profond de haine et de vengeance. Un tel compromis se fait avant tout entre une nation et elle-même. J’affirme en toute bonne foi que la terre entière d’Israël nous appartient. C’est écrit dans la bible et c’est ce que ma mère – originaire de Hébron – m’a appris, ainsi qu’à ses petits-enfants. Je sais aussi que le rêve de la « grande Palestine » [de la mer au Jourdain] est transmis dans tous les foyers palestiniens d’une génération vers l’autre. En conséquence, le premier compromis est entre moi et mes rêves. Je renonce à mon rêve de retourner à Hébron de manière à vivre libre dans le nouvel Israël. Mon frère palestinien doit aussi renoncer à son rêve de retourner à Jaffa, pour mener une vie digne et honorable à Naplouse. Seuls ceux qui sont capables de trouver un compromis à leurs rêves peuvent s’asseoir à une même table pour forger un compromis au nom de leurs nations.
Jusqu’à présent, vous avez servi de prétexte externe pour tous les échecs des régimes arabes. Les réfugiés abandonnés au Liban et en Syrie ne sont pas de notre fait. Au cours des 50 dernières années, Israël a absorbé des hordes entières de réfugiés du monde entier sans attendre qui que ce soit. La plupart des Etats arabes n’ont pas levé le petit doigt pour les réfugiés palestiniens. Beaucoup ont trouvé utile d’entretenir votre rage et votre humiliation. Ils savent qu’au moment où l’indépendance palestinienne est déclarée, cela changera la face du monde musulman.
Un chercheur palestinien de renom m’a dit un jour que bien que les Palestiniens s’opposent aux Israéliens presque sur chaque plan, il est un domaine dans lequel ils souhaiteraient imiter les Israéliens : celui de la démocratie. Je sais ce que vous a coûté 35 ans d’occupation, tout comme à nous. Mais de ces années difficiles est sorti un bien : la possibilité réelle de la première démocratie arabe.
Les forces de la démocratie, à la fois israélienne et palestinienne, doivent faire face à une alliance malsaine d’autocrates corrompus et des théocrates comploteurs qui feront tout pour empêcher la lumière de la démocratie de répandre ses rayons d’espoir. Les démocraties sont plus riches, plus libres et, par dessus tout, sont construites sur l’espoir au lieu de la peur.
C’est une décision grave à laquelle vous êtes confrontés. Jusqu’à présent, vous avez été exploités par tout le monde : les Etats arabes, les extrémistes islamiques, Israël et vos propres dirigeants corrompus. Vous avez maintenant la possibilité de saisir le destin palestinien entre vos mains. La transition de l’oppression vers l’indépendance nationale n’est pas chose aisée.
Je souhaite partager l’expérience historique de mon peuple avec vous, parce que ce monde ne sera pas sûr pour moi s’il ne l’est pas pour vous. Nous avons été affaiblis par des milliers d’années d’exil, et nous avons subi la loi du plus faible. Le monde, en particulier le monde chrétien adorait notre faiblesse. Elle symbolisait leur force et nos défaites leurs victoires. Mais à un moment historique est né le Sionisme, le mouvement du renouveau juif, et prit le destin de notre peuple entre ses mains. Des dirigeants courageux et honnêtes mena ce peuple piétiné à des réalisations à peine imaginables. À ce moment historique, nous décidâmes de cesser d’être faibles et la nature de nos relations avec le concert des nations s’en trouva modifiée.
Jusqu’à présent, vous avez sanctifié votre image de faiblesse, malgré le fait que vous auriez pu vous montrer forts. Ce chemin ne vous mènera nulle part. Imaginez un instant ceci : Israël quitte les territoires, plus d’implantations et un Etat palestinien est internationalement reconnu avec Jérusalem pour capitale. Quel serait alors votre comportement ? Quel serait la nature de votre Etat ? Quel rôle joueriez vous dans le concert des nations ?
De la manière dont les choses se présentent, vous allez droit à l’échec : l’Etat palestinien serait le plus récent au monde mais aurait des valeurs rétrogrades, incapables de remplir la grande mission qu’il doit à votre peuple.
J’entends les cris de joie quand une bombe humaine a accompli son horrible mission. Je vois les manifestations de joie, en partie cachée, en partie ouverte, qui percent à travers le désespoir quand un shahid réussit à se frayer un chemin vers le paradis en laissant derrière lui un cortège de veuves et d’orphelins israéliens. J’entends vos arguments selon lesquels vous n’avez pas d’avions et d’hélicoptères et que les attentats suicide sont vos armes stratégiques. C’est faux. Pour moi, la vérité est toute autre : la bombe humaine sacrifie sa propre vie et celle de ses victimes à un faux dieu. D.ieu, le vrai, exècre le fait de tuer. Les attentats suicide ne laissent rien d’autres derrière eux que des blessures et des cicatrices. Personne de par le monde, y compris les plus grands soutiens de la Cause palestinienne, n’acceptent cette arme du suicide. C’est une arme de monstres, pas de combattants de la liberté. Et tant que vous ne l’aurez pas rejetée de votre milieu, vous n’aurez pas en moi un partenaire, ni qui que ce soit d’autre.
Et après ? Qu’arrivera-t-il quand nous serons partis et que les grands débats sur la nature de votre Etat émergeront : religieux ou moderne ? Islamique ou séculaire ? Comment allez-vous résoudre ces débats ? Je suis prêt à parier dès maintenant : par des attentats suicide. Le Hamas voudra dicter ses conditions avec les outils qu’il utilise maintenant.
Ce qui serait bon pour Israël : renoncer au rêve du grand Israël, démanteler les implantations, quitter les territoires, vivre en paix aux côtés d’un Etat palestinien et consacrer toutes ses énergies à la société israélienne ne serait pas bon pour vous ? Mais c’est la même chose ! Abandonner le fantasme de retourner vers des villages qui, pour la plupart, n’existent même plus. Combattre la corruption qui vous ronge de l’intérieur et employer tous vos talents et vos ressources pour construire une société arabe exemplaire, un modèle palestinien qui révolutionnera le monde arabe, apportera la démocratie musulmane à la région et transformera votre peuple en un pont vivant entre l’Est et l’Ouest.
Il existe une vieille histoire à propos d’un sage qui pouvait répondre à n’importe quelle question. L’un de ses étudiant décida de le coincer. Il attrapa un papillon et, le tenant dans le creux de sa main, dit au sage : « qu’ai-je dans ma main : un papillon vivant, ou mort ? ». Il pensait ainsi : « s’il dit qu’il est vivant, je l’écrase et il est mort. S’il dit qu’il est mort, j’ouvre ma main et le laisse s’envoler. » Mais l’homme sage le regarda droit dans les yeux et lui dit : « C’est entièrement entre tes mains ».
Une vie future ou la mort, des enfants pleins d’espérance ou de désespoir, une nation palestinienne respectée ou méprisée : c’est entièrement entre vos mains.
Avram Burg
© Al-Quds pour la version originale, et Primo Europe et A. Capino pour la traduction française
Mis en ligne le 04 octobre 2003 sur le site www.upjf.org











