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Interview de Michèle Tribalat *, par M. Ibn Guadi
* Directrice de recherches à l'Institut National d'Etudes Démographiques, Michèle Tribalat à été membre du Haut Conseil à l'Intégration. Dans un langage pragmatique et sans concession, elle nous brosse un tableau de la France d'aujourd'hui et de demain dans ses relations avec l'islam. Des propos lucides qui, dans le climat actuel, méritent d'être médité. Michèle Tribalat est l'auteur de Faire France (La Découverte, 1995), de Dreux, voyage au coeur du malaise français (Syros, 1998), et plus récemment, de La république et l’Islam [1], en collaboration avec Jeanne-Hélène Kaltenbach.
Interview réalisée par Mohamed Ibn Guadi pour reinfo-israel.com (Reproduction interdite)
Michèle Tribalat bonjour. Je vous remercie tout d'abord d'avoir bien consenti à nous accorder cette interview pour reinfo-israel. Vous avez écrit tout récemment, en collaboration avec Jeanne-Hélène Kaltenbach, un livre intitulé "La République et l'Islam" où vous mettez les pieds dans le plat, si j'ose dire. Quelle a été la raison d'un ouvrage aussi polémique ?
Nous avons été toutes les deux membres du Haut Conseil à l’intégration (HCI) et toutes les deux très déçues. Pour ma part je l’ai quitté après avoir refusé de signer le rapport «L’islam dans la République», remis au Premier ministre en novembre 2000. Je n’ai pas réussi à infléchir le contenu de ce rapport, écrit sur un ton compassionnel et dont le souci de vérité était totalement absent. On y retrouve tout ce qui fait problème parmi les élites françaises : un refus de voir la réalité, quitte à la maquiller pour éviter de contribuer à une islamophobie populaire, une volonté de ne pas faire de vagues, de coller à l’air du temps. Il faut aussi rappeler que le HCI est rattaché au Premier ministre, dont le directeur de cabinet était alors M. Schrameck, déjà auprès de Lionel Jospin ministre de l’Education nationale, lors de l’affaire des voiles islamiques en 1989. Au HCI, Les tensions ont été très vives à propos de cette question.
En juin 2000, dans une séance consacrée à l’école, nous avions entériné un point de vue majoritaire auquel s’était rallié sans mal le président Roger Fauroux : «Ce n’est pas aux directeurs d’établissement d’apprécier la situation, c’est à nos élus de prendre leurs responsabilités en votant une loi sur le sujet». Quelle ne fut pas ma surprise de constater, à la réception du projet de rapport, à la rentrée, que nous nous étions soudainement ralliés à la position du Conseil d’Etat autorisant le port du voile sous certaines conditions. Dans ce rapport tout a été à l’avenant. J’en ai donc tiré les conséquences, mais j’ai aussi eu envie de me forger un point de vue. Jeanne-Hélène Kaltenbach, elle-même très insatisfaite, était dans le même état d’esprit. Nous avons donc décidé de travailler ensemble pour nous faire notre propre idée des choses. Il faut préciser que notre « cible » n’est pas l’ensemble des musulmans, mais l’islam tel qu’il se donne à voir dans la parole des leaders musulmans ou des « autorités » religieuses. On nous fait souvent le reproche de ne pas avoir pris en considération la parole de quelques avant-gardistes, des paroles cachées, difficiles d’accès et que l’on n’entend jamais. Mais, précisément, nous souhaitions nous fonder sur tout ce qu’une personne s’intéressant au sujet ne peut pas ne pas avoir lu ou entendu.
La place de l'islam en France est une question brûlante aujourd'hui. Comment expliquez vous un tel intérêt aujourd'hui et pas hier ?
Aujourd’hui, lorsqu’on qualifie une question de «brûlante», cela a généralement pour corollaire deux types d’attitudes de la part des pouvoirs publics : minimiser les difficultés pour ne pas affoler l’opinion publique, mais s’agiter en coulisse pour en maîtriser les paramètres. Les citoyens de ce pays ne sont pas traités en adultes mais en mineurs auxquels on épargne les soucis : «Dormez-bien, faites de beaux rêves, papa-Etat veille sur vous». Cette attitude anesthésiante et infantilisante des pouvoirs publics (dont on voit les traces jusque dans les coups de colère contre les surprises d’une météo non maîtrisée par l’Etat) paraît décalée depuis le 11 septembre, même si l’on s’évertue à faire croire que seules les dérives par rapport à un islam authentique posent problème, et que ces dérives seraient sans lien avec le dogme. L’islam nous cause un certain nombre de difficultés que l’on n’affronte pas faute de les avoir identifiées avec lucidité. Pas plus que l’Eglise, par le passé, l’islam n’est prêt à consentir, de bon gré, à sa relativisation.
En islam, la chose est aggravée par le fait que Dieu a parlé en direct au prophète et que le Coran contient cette parole de Dieu lui-même qui ne peut être contestée. Tariq Ramadan, qui soigne pourtant son image de réformiste attentif à se garder de toute lecture littéraliste du Coran, s’en remet au texte pour juger de l’obligation du port du voile islamique, même s’il ne recommande pas la contrainte : «Je dis ce que le Coran prescrit, et je ne peux pas changer le texte pour vous faire plaisir !» (Le Courrier de Genève, 11 novembre 2002), Mahomet est le sceau des prophètes et a ainsi recueilli la parole définitive de Dieu, qui recouvre tout ce qu’il est censé avoir dit ou inspiré auparavant aux juifs et aux chrétiens. Dieu n’ayant qu’une parole, tout écart par rapport au Coran ne peut relever que de la falsification. D’où l’étonnement de certains musulmans qui ne comprennent pas que des chrétiens s’accrochent à une religion falsifiée, alors que le Coran a tout rectifié. S’ajoutent à cela des milliers de hadiths, qui rapportent les dires et les comportements du prophète inspiré par le souffle divin, et ont, pour les musulmans, un caractère tout aussi sacré. La réforme s’annonce ardue et périlleuse, et le réformateur potentiel vit sous la menace d’être déclaré apostat. Lorsque, dans Le Parisien du 12 février 2003, Ladj Thami Breze, président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) dit : «le Coran est notre Constitution», il exprime son refus de reconnaître la primauté des lois de la République sur la loi islamique, ainsi que son opposition à l’idée même de relativisation du religieux. Il faut le prendre très au sérieux. Comment alors croire à la sincérité de la signature, par l’UOIF, de la charte de Jean-Pierre Chevènement, censée acter sa reconnaissance de la primauté des lois républicaines ? Je crois, pour ma part, que l’interprétation correcte de cette signature est la suivante : «Bien sûr, je ne peux pas faire autrement que de déclarer que le respect des lois françaises s’impose, puisque je vis en France. Mais ma conviction profonde est que ces lois sont inférieures aux lois islamiques d’inspiration divine, et je mets, dans l’heure qui suit ma signature, toutes mes forces dans la bataille pour transformer les lois françaises». La volonté de transformation, si elle ne prône pas un recours à la violence, n’en est pas moins déterminée. C’est ce qui autorise Fouad Alaoui, secrétaire général de l’UOIF, à déclarer que «de même que l’on demande à l’islam de changer, la laïcité doit changer», alors même que l’UOIF vient de signer la charte (Libération, 18 octobre 2001).
Et s’ils sont prêts à jouer le jeu de la démocratie - comment faire autrement en France, sauf à se marginaliser totalement ? - leur projet est en tout point contraire à celui des démocraties, comme l’indique très clairement l’extrait cité par le Parisien, et qui est tiré d’une brochure de l’UOIF, intitulée Islam et démocratie : «Pas question, dans un Etat islamique authentique, d’autoriser la vente de l’alcool, le commerce de la prostitution, l’érotisme ou l’homosexualité. Les démocraties s’avèrent totalement inefficaces pour maintenir un certain nombre de normes indispensables à la santé morale des populations et pour prévenir les dérives et le désordre social». Aucune dénonciation de ces propos n’a suivi leur publication. Imaginez l’écho qu’auraient reçu ces paroles si elles venaient d’un évêque ou d’un rabbin ou même d’un parti politique honni ! Autant nous semblons avoir des «anti-corps» qui nous permettent de reconnaître et de qualifier comme ennemis de la démocratie ceux qui expriment ce genre de propos, lorsqu’ils émanent de certains secteurs de la société, autant, s’agissant de l’islam, tout passe. Il en va de même des propos tenus par Tareq Obrou, imam de Bordeaux, président de l’association des imams de France et "chouchou" de Xavier Ternisien, du Monde. Dans un livre d’entretiens avec Leila Babès, Loi d’Allah, loi des hommes, publié en 2002 chez Albin-Michel, Tareq Obrou «ramène sa science», c’est le cas de le dire, pour justifier le statut inférieur des femmes en islam. Les secrets de la biologie, qui n’échappaient pas à Dieu, omniscient, lorsqu’il «conversait» avec Mahomet, sont en accord avec le statut des femmes en islam. Voici quelques-unes des perles énoncées par cet homme que l’on dit «savant» : «L’égalité consiste, non pas à uniformiser le droit, mais à donner à chacun des droits en fonction de ses devoirs, lesquels sont établis en fonction de sa nature» ; «le prix de la dot à payer est le sacrifice de tous ces gamètes mâles dans les voies génitales femelles» ; « L’enseignement coranique autorise l’homme à corriger sa femme si elle s’abstient de répondre à son devoir conjugal… C’est un simple geste de dissuasion, gardé en secret dans l’intimité du couple, pour avoir un droit naturel qui ne peut être acquis autrement» ; «Dans une relation circulaire entre le biologique et le sociologique, il est probable qu’une certaine quantité de testostérone faciliterait l’accès au pouvoir et, réversiblement, la réussite sociale renforcerait le processus biologique en accroissant le niveau de testostérone. Ce qui reste à vérifier». En effet !
Contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, la place des musulmans en France, durant les années 80, fut beaucoup moins problématique. Pourquoi selon vous ?
Les années 1980 sont décisives. L’islam acquiert une certaine visibilité, notamment à travers la libéralisation du régime associatif. Avec l’apparition, dans l’espace public, d’une génération née en France, on réalise, en France, que l’installation des populations musulmanes, maghrébines pour l’essentiel, sera durable. La marche des Beurs concentre l’attention sur cette génération. Le désir d’intégration qu’elle manifeste est plutôt bien perçu, et l’antiracisme va opportunément se substituer à un programme de transformation sociale lorsque le pouvoir socialiste se convertit au marché. Tout cela va faire écran, durant un certain temps, jusqu’au coup de tonnerre de 1989.
A ce titre, vous intitulez un chapitre de votre livre "1989, une année musulmane". 1989 aurait-elle été une période charnière pour la république ?
Nous avons consacré un chapitre de notre ouvrage aux affaires de port du voile, car elles annoncent le début d’une reculade continue des pouvoirs publics. Et non de l’opinion publique, qui fut massivement opposée au port du voile islamique à l’école. 1989 est une année charnière, fertile en événements, indépendamment de la chute du mur. Cette année-là, les affaires de port du voile ne fleurissent pas seulement en France, mais dans toute l’Europe et en Turquie. L’Algérie est en proie à une flambée islamisante sans précédent, avec ses retombées inévitables en France. Mais dès le début, l’année s’annonce chaude avec les suites de l’Affaire Rushdie. Des associations musulmanes naîtront dans la foulée de la mobilisation sur cette affaire. L’imam Khomeiney décède, au printemps, et l’été voit une forte mobilisation autour de la démolition, par une pelleteuse, de la mosquée de Charvieu-Chavagneux, événement qui se révélera par la suite avoir résulté d’une erreur de l’entreprise et non d’une volonté de la municipalité. A l’époque, se profilent déjà les flirts douteux entre une certaine gauche et l’islamisme. A cause de cet événement malheureux, sera organisée une manifestation qui réunira SOS-Racisme, la Ligue islamique mondiale et le groupe PC du conseil général de l’Isère. 1989 est l’année de la fuite du pouvoir politique devant ses responsabilités. Tétanisé par les affaires de port du voile, il refile la "patate chaude" au Conseil d’Etat, qui rend alors l’avis que l’on sait, conforté ensuite par divers arrêts. Par son avis et ses arrêts, le Conseil d’Etat a fixé un nouveau contenu à la laïcité, imposant la neutralité aux enseignants, mais faisant de la manifestation religieuse un élément de la liberté de conscience des élèves.
Cette nouvelle laïcité, ouverte, plurielle etc., des leaders d’opinion musulmans ont fini par l’adopter et par s’en faire les fervents défenseurs car, comme l’exprime Yamin Makri : «pour nous, Français de confession musulmane, la laïcité est une chance, car elle place une limite à l’autorité de l’Etat» (colloque international des musulmans dans l’espace laïque, organisé en Côte d’Ivoire, en 2000, à l’initiative de Présence musulmane, un groupement d’associations dont Tariq Ramadan est l’idole). Depuis, les activistes n’ont eu de cesse de pousser leur avantage, en demandant d’autres ajustements à l’école publique qui avait déjà fait le premier pas (viande halal, couverts séparés à la cantine, institutionnalisation de la rupture du jeûne en classe, etc.). Il semble que nous nous méprenions sur leur sens de la négociation : «tout avantage acquis est pris comme une invitation à demander plus, et non comme le dernier mot à un problème particulier». La surenchère est alors inévitable. 1989 est également une année de trahison envers le peuple français, qui avait pris au sérieux l’obligation de discrétion à laquelle le contraignait la laïcité. Le Conseil d’Etat lui explique alors que, pendant près d’un siècle, il s’est mépris sur le sens de la laïcité. La vraie laïcité n’exige aucune discrétion particulière, bien au contraire. La laïcité d’exception, en somme, que les Français ont connue jusque là, ne visait qu’à défaire toute emprise de l’Eglise sur la société. Il en irait tout autrement avec l’islam dont il conviendrait au contraire d’encourager l’expression ! Résultat, l’islam est à peu près le seul à s’exprimer dans l’école. Ce qui ne durera peut-être pas. Il est à craindre que l’esprit de concurrence ne suscite un sursaut identitaire «chrétien». Certains enfants disent déjà pendant le ramadan : «Nous, on est chrétiens, on mange à la cantine». L’école n’est pourtant pas destinée à durcir les appartenances, mais à ouvrir l’esprit - vaste programme qui s’éloigne à vue d’œil !
On parle assez constamment, à propos de l'islam, de modernité et de laïcité. Pourquoi a-t-on l'impression que le gouvernement français favorise beaucoup plus l'UOIF - qui n'est pas un modèle de modération -, au détriment de personnes comme Soheib Bencheikh, l'imam de Marseille, ou Rachid Kaci, le président de "Democratia", qui appelle à un débat public sur l'islam ?
Ma conviction profonde est que nous confondons le laxisme et la tiédeur religieuse avec la réforme. Et nous préférons les laxistes aux pratiquants intransigeants. Le laxisme est sûrement un signe de modernité, mais c’est quand même un peu court. Soheib Bencheikh, qui semble être un vrai réformiste, nous l’aimons beaucoup aussi. Mais il n’a aucune prise sur les musulmans, et notamment ceux nés en France, qui préfèrent écouter les «sirènes», tel Tariq Ramadan, au discours beaucoup plus subversif. L’islamisme, c’est aussi une idéologie de contestation du monde capitaliste, qui n’a guère de rivale capable d’enthousiasmer des jeunes gens à la recherche d’un idéal, dans un monde parfois difficile à vivre. L’entreprise d’un Soheib Bencheikh, qui prône un accommodement, a beaucoup plus de mal à être perçue.
Pour faire bref, Soheib Bencheikh c’est le représentant de l’islam dont rêvent les non-musulmans, mais que refusent les musulmans français. Faut-il alors se faire plaisir, au mépris des représentés ? Cela me paraît difficile. Quant à Rachid Kaci, c’est le même problème. Mais là, on a affaire à un laïc, qui ne peut briguer la représentation d’un culte. L’ambiguïté de départ avec cette Consultation, impulsée en 1999 par Jean-Pierre Chevènement, c’est l’incertitude sur la nature du Conseil français du culte musulman (CFCM). Cultuel dans son mode de désignation, il sera tenté, s’il existe un jour, de parler au nom des tous les musulmans, dans l’acception courante du terme, c’est-à-dire incluant l’oxymore [1] des musulmans-athées. L’idée de la Consultation est une mauvaise idée. Au lieu de favoriser la diversité d’approches, le CFCM va consolider la pression sociale et l’alignement, chacun étant alors sous la surveillance des autres, dans une même instance. C’est un couvercle mis sur les espoirs de réforme. L’Etat vit, à travers les péripéties de la Consultation, depuis plus de trois ans, un dur cheminement vers la perception de la réalité. Il a cru pouvoir 'bricoler' quelque chose d’acceptable, mais il bute sur la réalité de la position dominante de l’UOIF en France. Et depuis trois ans, à chaque fois que l’on reproche aux pouvoirs publics d’avoir donné le beau rôle à l’UOIF, ils finissent par se justifier, malgré leurs manigances, par l’inscription incontournable de cette fédération puissante dans l’islam français. Elle l’était dès le départ. Pourquoi avoir alors si longtemps tergiversé ? Pour l’UOIF, ce processus a été très positif : le fait que l’Etat doive passer par elle s’il souhaite organiser l’islam de France est un véritable triomphe, qui accroît mécaniquement sa sphère d’influence. Les ministres de l’Intérieur successifs ont joué aux apprentis-sorciers et vont devoir faire avec «leur créature», si le CFCM voit le jour. Triste apprentissage de la réalité, aux conséquences funestes. A moins, et c’est tout ce que l’on peut souhaiter, que cette entreprise ne capote dans la voie où elle s’est engagée résolument, dès la signature du dernier accord, tant la détestation est féroce entre les participants.
Il y a quelques mois, un site juif s'est vu fustigé par le journal Le Monde, en raison d'un malencontreux dérapage. A lire ce journal, la république était en danger. A l'inverse des centaines de sites musulmans pro-palestiniens, qui appellent constamment à la haine des juifs et des Américains, qui font l'apologie du Hamas et vont même jusqu'à reprendre les théories mensongères de Thierry Meyssan, exposées dans son livre L'Effroyable Imposture. Pourquoi cette disparité de traitement, à votre avis ?
Le Monde fait partie de ces médias qui écrivent tous les jours «le conte de fées de l’islam». Tout ce qui attire l’attention sur les dures conditions de vie des musulmans - qui le sont souvent, effectivement - est relaté avec force détails. Tout ce qui conforte l’idée d’un islam paisible plaît beaucoup à ce journal, et il ne manque pas de s’en faire écho. Toute atteinte à l’honneur de l’islam, toute suspicion d’islamophobie sont immédiatement mentionnées avec désapprobation. Ce journal a ses «chouchous». Ainsi, l’audience publique du procès en diffamation, intenté par Tariq Ramadan à Antoine Sfeir et à Lyon Mag’, est relatée avec moult détails à l’avantage de Tariq Ramadan (les témoins d’Antoine Sfeir, dont j’étais, étant tournés en ridicule). Mais dès qu’il s’agit de faire connaître le jugement défavorable à Tariq Ramadan, quelques lignes suffisent. Ne doutons pas que si Tariq Ramadan devait gagner son appel en mars, Xavier Ternisien retrouverait subitement sa plume pour en rendre compte. Comment expliquer, par exemple, que, lorsque Le Monde du 20 octobre 2001 publie les extraits de la déposition de Djamel Beghal devant le juge Bruguière, il omette volontairement de citer Tariq Ramadan (dont le nom est remplacé par des points de suspension) qui fut l’un des acteurs ayant participé à la réislamisation de Beghal ? De nombreux articles sont consacrés à la Consultation, en décembre 2002, lorsqu’un accord est en vue. Mais les lecteurs du Monde ne connaîtront pas les tristes péripéties suivantes. La manière dont a été fustigé le site juif qui, en son temps, tint des propos orduriers sur les musulmans, est tout à fait légitime. On peut féliciter Le Monde pour sa vigilance. Mais cette dernière a ses aveuglements. Les sites islamistes qui se distinguent par des propos monstrueux, et pas seulement à propos du conflit israélo-palestinien, n’intéressent pas Le Monde. Ce reproche a été fait par Alain Finkielkraut à Xavier Ternisien, lors d’une émission (Réplique, sur France-Culture), en octobre 2002, à laquelle je participais. Ce dernier a reconnu cette défaillance, mais sans jamais la corriger depuis. L’obsession de Xavier Ternisien est le risque d’islamophobie galopante, qui nécessite un tri dans l’information pour ne pas alimenter ce risque. Cette défense a priori de l’islam autorise toutes les omissions et les portraits idylliques, comme celui qu’il fait de Tariq Obrou ("Jours tranquilles à la mosquée de Bordeaux", 4 décembre 2002).
Le sous-titre de votre récent ouvrage (La république et l’Islam) est "Entre Crainte et Aveuglement". Vous laissez peu de place à l'alternative
Le sous-titre se réfère à un constat et non à une alternative à laquelle on ne pourrait pas échapper. Le constat est celui d’un aveuglement volontaire, dont témoignent les discours publics pour parer à toute poussée islamophobe, qui sont empreints de crainte, car le 11 septembre 2001 est dans toutes les mémoires. C’est aussi celui d’un manque de fermeté, liée à une victimisation excessive de l’islam et des musulmans, héritée de la colonisation, qui amène à céder, pour nous faire pardonner nos méfaits passés. Nous nous sentons historiquement responsables de l’état du monde musulman et offrons des compensations à «nos musulmans plongés dans le malheur social». Mais la culpabilité est mauvaise conseillère, tous les psychanalystes le savent. Nous jetons par-dessus bord tout ce à quoi nous tenions et qui nous a faits ce que nous sommes. Or les exigences sont sans fin, nous le voyons. Et il va bien falloir se décider à répondre, avec la plus grande vigueur, aux Français qui déclarent que le Coran est leur constitution. Les problèmes que nous avons avec l’islam découlent davantage de notre faiblesse à son égard, que de ses velléités propres. Regarder avec lucidité les problèmes qu’il nous pose, y faire face avec fermeté, quoique sans mépris, tel est le défi qu’il faut relever aujourd’hui.
Si, comme semblent le dire certains, les modérés constituent la majorité des musulmans, en France, et a fortiori, en Europe, pourquoi, d'après vous, ce silence sépulcral de leur part ?
Les démocraties occidentales actuelles offrent le terreau idéal au développement de l’activisme musulman. La liberté d’expression favorise son épanouissement dans nos pays. L’islamisme est sans risque en Europe, pourvu qu’on ne franchisse pas certaines limites, qui sont celles du recours à la violence. On peut être un militant acharné, puis, du jour au lendemain, tout larguer et passer à autre chose. Les musulmans «modérés», comme vous dites, agnostiques ou peu pratiquants, qui seraient en capacité de se mobiliser, peuvent vivre à l’écart des nuisances de cet activisme et donc s’en désintéresser. Quant à ceux qui subissent la pression sociale du voisinage, souvent, la peur des représailles les amène à la plus grande discrétion. Il faut ajouter à cela une difficulté de rompre un réflexe de solidarité «communautaire», qui a tôt fait de se manifester, au moindre propos critique sur l’islam émanant d’un non-musulman. Un intellectuel musulman, qui peut s’avérer d’une sévérité absolue lorsqu’il s’adresse à des musulmans, éprouvera de grandes réticences à admettre nos critiques, toujours suspectes à ses yeux.
Pour terminer, croyez-vous, qu'à long terme, le conflit israélo-arabe rende le débat sur l'islam, en France, de plus en plus difficile ?
Ce conflit ne facilite pas le débat sur l’islam, c’est une évidence. D’abord, parce qu’il est érigé en symbole de l’affrontement du 'coupable absolu' et de la 'victime absolue', et avive ainsi une culpabilité mauvaise conseillère. Par ailleurs ce schéma, transposé par mimétisme à la question des banlieues, enferme les musulmans dans la position de victime au destin imprévisible. Réduits à l’impuissance et envahis par le ressentiment. La raison voudrait que les pouvoirs publics ne fassent preuve d’aucune complaisance envers ces transferts psychologiques dangereux, qui, on l’a vu, peuvent favoriser le passage à l’acte. Contrairement à ce que veut faire accroire Noël Mamère, non, les jeunes gens de culture musulmane ne vivent rien de comparable aux Palestiniens. Et les juifs de France ne sont pas des cibles légitimes, quand bien même ils soutiendraient Israël de toute leur âme. Comment se fait-il que lorsque des jeunes attaquent ou projettent d’attaquer des mosquées, ils sont immédiatement considérés comme affiliés à l’extrême droite, ce qui est sans doute légitime, alors que ceux qui ont fait brûler des synagogues, agressent des juifs ou les insultent, deviennent, parce qu’ils sont musulmans, inclassables sur l’échiquier politique français ?
A facho, facho-et-demi.
Michèle Tribalat, je vous remercie.
Notes de la rédaction de reinfo-israel :
[1] Michèle Tribalat, Jeanne-Hélène Kaltenbach, La république et l’Islam. Entre crainte et aveuglement, éditions Gallimard, Paris 2002, 348 pages. ISBN : 2070762475
[2] Forme francisée de "oxymoron", «terme de rhétorique désignant une alliance de deux mots incompatibles, à des fins stylistiques». (Le Robert, Dictionnaire Historique de la Langue Française).

Interview réalisée par Mohamed Ibn Guadi pour reinfo-israel.com (Reproduction interdite)
Michèle Tribalat bonjour. Je vous remercie tout d'abord d'avoir bien consenti à nous accorder cette interview pour reinfo-israel. Vous avez écrit tout récemment, en collaboration avec Jeanne-Hélène Kaltenbach, un livre intitulé "La République et l'Islam" où vous mettez les pieds dans le plat, si j'ose dire. Quelle a été la raison d'un ouvrage aussi polémique ?
Nous avons été toutes les deux membres du Haut Conseil à l’intégration (HCI) et toutes les deux très déçues. Pour ma part je l’ai quitté après avoir refusé de signer le rapport «L’islam dans la République», remis au Premier ministre en novembre 2000. Je n’ai pas réussi à infléchir le contenu de ce rapport, écrit sur un ton compassionnel et dont le souci de vérité était totalement absent. On y retrouve tout ce qui fait problème parmi les élites françaises : un refus de voir la réalité, quitte à la maquiller pour éviter de contribuer à une islamophobie populaire, une volonté de ne pas faire de vagues, de coller à l’air du temps. Il faut aussi rappeler que le HCI est rattaché au Premier ministre, dont le directeur de cabinet était alors M. Schrameck, déjà auprès de Lionel Jospin ministre de l’Education nationale, lors de l’affaire des voiles islamiques en 1989. Au HCI, Les tensions ont été très vives à propos de cette question.
En juin 2000, dans une séance consacrée à l’école, nous avions entériné un point de vue majoritaire auquel s’était rallié sans mal le président Roger Fauroux : «Ce n’est pas aux directeurs d’établissement d’apprécier la situation, c’est à nos élus de prendre leurs responsabilités en votant une loi sur le sujet». Quelle ne fut pas ma surprise de constater, à la réception du projet de rapport, à la rentrée, que nous nous étions soudainement ralliés à la position du Conseil d’Etat autorisant le port du voile sous certaines conditions. Dans ce rapport tout a été à l’avenant. J’en ai donc tiré les conséquences, mais j’ai aussi eu envie de me forger un point de vue. Jeanne-Hélène Kaltenbach, elle-même très insatisfaite, était dans le même état d’esprit. Nous avons donc décidé de travailler ensemble pour nous faire notre propre idée des choses. Il faut préciser que notre « cible » n’est pas l’ensemble des musulmans, mais l’islam tel qu’il se donne à voir dans la parole des leaders musulmans ou des « autorités » religieuses. On nous fait souvent le reproche de ne pas avoir pris en considération la parole de quelques avant-gardistes, des paroles cachées, difficiles d’accès et que l’on n’entend jamais. Mais, précisément, nous souhaitions nous fonder sur tout ce qu’une personne s’intéressant au sujet ne peut pas ne pas avoir lu ou entendu.
La place de l'islam en France est une question brûlante aujourd'hui. Comment expliquez vous un tel intérêt aujourd'hui et pas hier ?
Aujourd’hui, lorsqu’on qualifie une question de «brûlante», cela a généralement pour corollaire deux types d’attitudes de la part des pouvoirs publics : minimiser les difficultés pour ne pas affoler l’opinion publique, mais s’agiter en coulisse pour en maîtriser les paramètres. Les citoyens de ce pays ne sont pas traités en adultes mais en mineurs auxquels on épargne les soucis : «Dormez-bien, faites de beaux rêves, papa-Etat veille sur vous». Cette attitude anesthésiante et infantilisante des pouvoirs publics (dont on voit les traces jusque dans les coups de colère contre les surprises d’une météo non maîtrisée par l’Etat) paraît décalée depuis le 11 septembre, même si l’on s’évertue à faire croire que seules les dérives par rapport à un islam authentique posent problème, et que ces dérives seraient sans lien avec le dogme. L’islam nous cause un certain nombre de difficultés que l’on n’affronte pas faute de les avoir identifiées avec lucidité. Pas plus que l’Eglise, par le passé, l’islam n’est prêt à consentir, de bon gré, à sa relativisation.
En islam, la chose est aggravée par le fait que Dieu a parlé en direct au prophète et que le Coran contient cette parole de Dieu lui-même qui ne peut être contestée. Tariq Ramadan, qui soigne pourtant son image de réformiste attentif à se garder de toute lecture littéraliste du Coran, s’en remet au texte pour juger de l’obligation du port du voile islamique, même s’il ne recommande pas la contrainte : «Je dis ce que le Coran prescrit, et je ne peux pas changer le texte pour vous faire plaisir !» (Le Courrier de Genève, 11 novembre 2002), Mahomet est le sceau des prophètes et a ainsi recueilli la parole définitive de Dieu, qui recouvre tout ce qu’il est censé avoir dit ou inspiré auparavant aux juifs et aux chrétiens. Dieu n’ayant qu’une parole, tout écart par rapport au Coran ne peut relever que de la falsification. D’où l’étonnement de certains musulmans qui ne comprennent pas que des chrétiens s’accrochent à une religion falsifiée, alors que le Coran a tout rectifié. S’ajoutent à cela des milliers de hadiths, qui rapportent les dires et les comportements du prophète inspiré par le souffle divin, et ont, pour les musulmans, un caractère tout aussi sacré. La réforme s’annonce ardue et périlleuse, et le réformateur potentiel vit sous la menace d’être déclaré apostat. Lorsque, dans Le Parisien du 12 février 2003, Ladj Thami Breze, président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) dit : «le Coran est notre Constitution», il exprime son refus de reconnaître la primauté des lois de la République sur la loi islamique, ainsi que son opposition à l’idée même de relativisation du religieux. Il faut le prendre très au sérieux. Comment alors croire à la sincérité de la signature, par l’UOIF, de la charte de Jean-Pierre Chevènement, censée acter sa reconnaissance de la primauté des lois républicaines ? Je crois, pour ma part, que l’interprétation correcte de cette signature est la suivante : «Bien sûr, je ne peux pas faire autrement que de déclarer que le respect des lois françaises s’impose, puisque je vis en France. Mais ma conviction profonde est que ces lois sont inférieures aux lois islamiques d’inspiration divine, et je mets, dans l’heure qui suit ma signature, toutes mes forces dans la bataille pour transformer les lois françaises». La volonté de transformation, si elle ne prône pas un recours à la violence, n’en est pas moins déterminée. C’est ce qui autorise Fouad Alaoui, secrétaire général de l’UOIF, à déclarer que «de même que l’on demande à l’islam de changer, la laïcité doit changer», alors même que l’UOIF vient de signer la charte (Libération, 18 octobre 2001).
Et s’ils sont prêts à jouer le jeu de la démocratie - comment faire autrement en France, sauf à se marginaliser totalement ? - leur projet est en tout point contraire à celui des démocraties, comme l’indique très clairement l’extrait cité par le Parisien, et qui est tiré d’une brochure de l’UOIF, intitulée Islam et démocratie : «Pas question, dans un Etat islamique authentique, d’autoriser la vente de l’alcool, le commerce de la prostitution, l’érotisme ou l’homosexualité. Les démocraties s’avèrent totalement inefficaces pour maintenir un certain nombre de normes indispensables à la santé morale des populations et pour prévenir les dérives et le désordre social». Aucune dénonciation de ces propos n’a suivi leur publication. Imaginez l’écho qu’auraient reçu ces paroles si elles venaient d’un évêque ou d’un rabbin ou même d’un parti politique honni ! Autant nous semblons avoir des «anti-corps» qui nous permettent de reconnaître et de qualifier comme ennemis de la démocratie ceux qui expriment ce genre de propos, lorsqu’ils émanent de certains secteurs de la société, autant, s’agissant de l’islam, tout passe. Il en va de même des propos tenus par Tareq Obrou, imam de Bordeaux, président de l’association des imams de France et "chouchou" de Xavier Ternisien, du Monde. Dans un livre d’entretiens avec Leila Babès, Loi d’Allah, loi des hommes, publié en 2002 chez Albin-Michel, Tareq Obrou «ramène sa science», c’est le cas de le dire, pour justifier le statut inférieur des femmes en islam. Les secrets de la biologie, qui n’échappaient pas à Dieu, omniscient, lorsqu’il «conversait» avec Mahomet, sont en accord avec le statut des femmes en islam. Voici quelques-unes des perles énoncées par cet homme que l’on dit «savant» : «L’égalité consiste, non pas à uniformiser le droit, mais à donner à chacun des droits en fonction de ses devoirs, lesquels sont établis en fonction de sa nature» ; «le prix de la dot à payer est le sacrifice de tous ces gamètes mâles dans les voies génitales femelles» ; « L’enseignement coranique autorise l’homme à corriger sa femme si elle s’abstient de répondre à son devoir conjugal… C’est un simple geste de dissuasion, gardé en secret dans l’intimité du couple, pour avoir un droit naturel qui ne peut être acquis autrement» ; «Dans une relation circulaire entre le biologique et le sociologique, il est probable qu’une certaine quantité de testostérone faciliterait l’accès au pouvoir et, réversiblement, la réussite sociale renforcerait le processus biologique en accroissant le niveau de testostérone. Ce qui reste à vérifier». En effet !
Contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, la place des musulmans en France, durant les années 80, fut beaucoup moins problématique. Pourquoi selon vous ?
Les années 1980 sont décisives. L’islam acquiert une certaine visibilité, notamment à travers la libéralisation du régime associatif. Avec l’apparition, dans l’espace public, d’une génération née en France, on réalise, en France, que l’installation des populations musulmanes, maghrébines pour l’essentiel, sera durable. La marche des Beurs concentre l’attention sur cette génération. Le désir d’intégration qu’elle manifeste est plutôt bien perçu, et l’antiracisme va opportunément se substituer à un programme de transformation sociale lorsque le pouvoir socialiste se convertit au marché. Tout cela va faire écran, durant un certain temps, jusqu’au coup de tonnerre de 1989.
A ce titre, vous intitulez un chapitre de votre livre "1989, une année musulmane". 1989 aurait-elle été une période charnière pour la république ?
Nous avons consacré un chapitre de notre ouvrage aux affaires de port du voile, car elles annoncent le début d’une reculade continue des pouvoirs publics. Et non de l’opinion publique, qui fut massivement opposée au port du voile islamique à l’école. 1989 est une année charnière, fertile en événements, indépendamment de la chute du mur. Cette année-là, les affaires de port du voile ne fleurissent pas seulement en France, mais dans toute l’Europe et en Turquie. L’Algérie est en proie à une flambée islamisante sans précédent, avec ses retombées inévitables en France. Mais dès le début, l’année s’annonce chaude avec les suites de l’Affaire Rushdie. Des associations musulmanes naîtront dans la foulée de la mobilisation sur cette affaire. L’imam Khomeiney décède, au printemps, et l’été voit une forte mobilisation autour de la démolition, par une pelleteuse, de la mosquée de Charvieu-Chavagneux, événement qui se révélera par la suite avoir résulté d’une erreur de l’entreprise et non d’une volonté de la municipalité. A l’époque, se profilent déjà les flirts douteux entre une certaine gauche et l’islamisme. A cause de cet événement malheureux, sera organisée une manifestation qui réunira SOS-Racisme, la Ligue islamique mondiale et le groupe PC du conseil général de l’Isère. 1989 est l’année de la fuite du pouvoir politique devant ses responsabilités. Tétanisé par les affaires de port du voile, il refile la "patate chaude" au Conseil d’Etat, qui rend alors l’avis que l’on sait, conforté ensuite par divers arrêts. Par son avis et ses arrêts, le Conseil d’Etat a fixé un nouveau contenu à la laïcité, imposant la neutralité aux enseignants, mais faisant de la manifestation religieuse un élément de la liberté de conscience des élèves.
Cette nouvelle laïcité, ouverte, plurielle etc., des leaders d’opinion musulmans ont fini par l’adopter et par s’en faire les fervents défenseurs car, comme l’exprime Yamin Makri : «pour nous, Français de confession musulmane, la laïcité est une chance, car elle place une limite à l’autorité de l’Etat» (colloque international des musulmans dans l’espace laïque, organisé en Côte d’Ivoire, en 2000, à l’initiative de Présence musulmane, un groupement d’associations dont Tariq Ramadan est l’idole). Depuis, les activistes n’ont eu de cesse de pousser leur avantage, en demandant d’autres ajustements à l’école publique qui avait déjà fait le premier pas (viande halal, couverts séparés à la cantine, institutionnalisation de la rupture du jeûne en classe, etc.). Il semble que nous nous méprenions sur leur sens de la négociation : «tout avantage acquis est pris comme une invitation à demander plus, et non comme le dernier mot à un problème particulier». La surenchère est alors inévitable. 1989 est également une année de trahison envers le peuple français, qui avait pris au sérieux l’obligation de discrétion à laquelle le contraignait la laïcité. Le Conseil d’Etat lui explique alors que, pendant près d’un siècle, il s’est mépris sur le sens de la laïcité. La vraie laïcité n’exige aucune discrétion particulière, bien au contraire. La laïcité d’exception, en somme, que les Français ont connue jusque là, ne visait qu’à défaire toute emprise de l’Eglise sur la société. Il en irait tout autrement avec l’islam dont il conviendrait au contraire d’encourager l’expression ! Résultat, l’islam est à peu près le seul à s’exprimer dans l’école. Ce qui ne durera peut-être pas. Il est à craindre que l’esprit de concurrence ne suscite un sursaut identitaire «chrétien». Certains enfants disent déjà pendant le ramadan : «Nous, on est chrétiens, on mange à la cantine». L’école n’est pourtant pas destinée à durcir les appartenances, mais à ouvrir l’esprit - vaste programme qui s’éloigne à vue d’œil !
On parle assez constamment, à propos de l'islam, de modernité et de laïcité. Pourquoi a-t-on l'impression que le gouvernement français favorise beaucoup plus l'UOIF - qui n'est pas un modèle de modération -, au détriment de personnes comme Soheib Bencheikh, l'imam de Marseille, ou Rachid Kaci, le président de "Democratia", qui appelle à un débat public sur l'islam ?
Ma conviction profonde est que nous confondons le laxisme et la tiédeur religieuse avec la réforme. Et nous préférons les laxistes aux pratiquants intransigeants. Le laxisme est sûrement un signe de modernité, mais c’est quand même un peu court. Soheib Bencheikh, qui semble être un vrai réformiste, nous l’aimons beaucoup aussi. Mais il n’a aucune prise sur les musulmans, et notamment ceux nés en France, qui préfèrent écouter les «sirènes», tel Tariq Ramadan, au discours beaucoup plus subversif. L’islamisme, c’est aussi une idéologie de contestation du monde capitaliste, qui n’a guère de rivale capable d’enthousiasmer des jeunes gens à la recherche d’un idéal, dans un monde parfois difficile à vivre. L’entreprise d’un Soheib Bencheikh, qui prône un accommodement, a beaucoup plus de mal à être perçue.
Pour faire bref, Soheib Bencheikh c’est le représentant de l’islam dont rêvent les non-musulmans, mais que refusent les musulmans français. Faut-il alors se faire plaisir, au mépris des représentés ? Cela me paraît difficile. Quant à Rachid Kaci, c’est le même problème. Mais là, on a affaire à un laïc, qui ne peut briguer la représentation d’un culte. L’ambiguïté de départ avec cette Consultation, impulsée en 1999 par Jean-Pierre Chevènement, c’est l’incertitude sur la nature du Conseil français du culte musulman (CFCM). Cultuel dans son mode de désignation, il sera tenté, s’il existe un jour, de parler au nom des tous les musulmans, dans l’acception courante du terme, c’est-à-dire incluant l’oxymore [1] des musulmans-athées. L’idée de la Consultation est une mauvaise idée. Au lieu de favoriser la diversité d’approches, le CFCM va consolider la pression sociale et l’alignement, chacun étant alors sous la surveillance des autres, dans une même instance. C’est un couvercle mis sur les espoirs de réforme. L’Etat vit, à travers les péripéties de la Consultation, depuis plus de trois ans, un dur cheminement vers la perception de la réalité. Il a cru pouvoir 'bricoler' quelque chose d’acceptable, mais il bute sur la réalité de la position dominante de l’UOIF en France. Et depuis trois ans, à chaque fois que l’on reproche aux pouvoirs publics d’avoir donné le beau rôle à l’UOIF, ils finissent par se justifier, malgré leurs manigances, par l’inscription incontournable de cette fédération puissante dans l’islam français. Elle l’était dès le départ. Pourquoi avoir alors si longtemps tergiversé ? Pour l’UOIF, ce processus a été très positif : le fait que l’Etat doive passer par elle s’il souhaite organiser l’islam de France est un véritable triomphe, qui accroît mécaniquement sa sphère d’influence. Les ministres de l’Intérieur successifs ont joué aux apprentis-sorciers et vont devoir faire avec «leur créature», si le CFCM voit le jour. Triste apprentissage de la réalité, aux conséquences funestes. A moins, et c’est tout ce que l’on peut souhaiter, que cette entreprise ne capote dans la voie où elle s’est engagée résolument, dès la signature du dernier accord, tant la détestation est féroce entre les participants.
Il y a quelques mois, un site juif s'est vu fustigé par le journal Le Monde, en raison d'un malencontreux dérapage. A lire ce journal, la république était en danger. A l'inverse des centaines de sites musulmans pro-palestiniens, qui appellent constamment à la haine des juifs et des Américains, qui font l'apologie du Hamas et vont même jusqu'à reprendre les théories mensongères de Thierry Meyssan, exposées dans son livre L'Effroyable Imposture. Pourquoi cette disparité de traitement, à votre avis ?
Le Monde fait partie de ces médias qui écrivent tous les jours «le conte de fées de l’islam». Tout ce qui attire l’attention sur les dures conditions de vie des musulmans - qui le sont souvent, effectivement - est relaté avec force détails. Tout ce qui conforte l’idée d’un islam paisible plaît beaucoup à ce journal, et il ne manque pas de s’en faire écho. Toute atteinte à l’honneur de l’islam, toute suspicion d’islamophobie sont immédiatement mentionnées avec désapprobation. Ce journal a ses «chouchous». Ainsi, l’audience publique du procès en diffamation, intenté par Tariq Ramadan à Antoine Sfeir et à Lyon Mag’, est relatée avec moult détails à l’avantage de Tariq Ramadan (les témoins d’Antoine Sfeir, dont j’étais, étant tournés en ridicule). Mais dès qu’il s’agit de faire connaître le jugement défavorable à Tariq Ramadan, quelques lignes suffisent. Ne doutons pas que si Tariq Ramadan devait gagner son appel en mars, Xavier Ternisien retrouverait subitement sa plume pour en rendre compte. Comment expliquer, par exemple, que, lorsque Le Monde du 20 octobre 2001 publie les extraits de la déposition de Djamel Beghal devant le juge Bruguière, il omette volontairement de citer Tariq Ramadan (dont le nom est remplacé par des points de suspension) qui fut l’un des acteurs ayant participé à la réislamisation de Beghal ? De nombreux articles sont consacrés à la Consultation, en décembre 2002, lorsqu’un accord est en vue. Mais les lecteurs du Monde ne connaîtront pas les tristes péripéties suivantes. La manière dont a été fustigé le site juif qui, en son temps, tint des propos orduriers sur les musulmans, est tout à fait légitime. On peut féliciter Le Monde pour sa vigilance. Mais cette dernière a ses aveuglements. Les sites islamistes qui se distinguent par des propos monstrueux, et pas seulement à propos du conflit israélo-palestinien, n’intéressent pas Le Monde. Ce reproche a été fait par Alain Finkielkraut à Xavier Ternisien, lors d’une émission (Réplique, sur France-Culture), en octobre 2002, à laquelle je participais. Ce dernier a reconnu cette défaillance, mais sans jamais la corriger depuis. L’obsession de Xavier Ternisien est le risque d’islamophobie galopante, qui nécessite un tri dans l’information pour ne pas alimenter ce risque. Cette défense a priori de l’islam autorise toutes les omissions et les portraits idylliques, comme celui qu’il fait de Tariq Obrou ("Jours tranquilles à la mosquée de Bordeaux", 4 décembre 2002).
Le sous-titre de votre récent ouvrage (La république et l’Islam) est "Entre Crainte et Aveuglement". Vous laissez peu de place à l'alternative
Le sous-titre se réfère à un constat et non à une alternative à laquelle on ne pourrait pas échapper. Le constat est celui d’un aveuglement volontaire, dont témoignent les discours publics pour parer à toute poussée islamophobe, qui sont empreints de crainte, car le 11 septembre 2001 est dans toutes les mémoires. C’est aussi celui d’un manque de fermeté, liée à une victimisation excessive de l’islam et des musulmans, héritée de la colonisation, qui amène à céder, pour nous faire pardonner nos méfaits passés. Nous nous sentons historiquement responsables de l’état du monde musulman et offrons des compensations à «nos musulmans plongés dans le malheur social». Mais la culpabilité est mauvaise conseillère, tous les psychanalystes le savent. Nous jetons par-dessus bord tout ce à quoi nous tenions et qui nous a faits ce que nous sommes. Or les exigences sont sans fin, nous le voyons. Et il va bien falloir se décider à répondre, avec la plus grande vigueur, aux Français qui déclarent que le Coran est leur constitution. Les problèmes que nous avons avec l’islam découlent davantage de notre faiblesse à son égard, que de ses velléités propres. Regarder avec lucidité les problèmes qu’il nous pose, y faire face avec fermeté, quoique sans mépris, tel est le défi qu’il faut relever aujourd’hui.
Si, comme semblent le dire certains, les modérés constituent la majorité des musulmans, en France, et a fortiori, en Europe, pourquoi, d'après vous, ce silence sépulcral de leur part ?
Les démocraties occidentales actuelles offrent le terreau idéal au développement de l’activisme musulman. La liberté d’expression favorise son épanouissement dans nos pays. L’islamisme est sans risque en Europe, pourvu qu’on ne franchisse pas certaines limites, qui sont celles du recours à la violence. On peut être un militant acharné, puis, du jour au lendemain, tout larguer et passer à autre chose. Les musulmans «modérés», comme vous dites, agnostiques ou peu pratiquants, qui seraient en capacité de se mobiliser, peuvent vivre à l’écart des nuisances de cet activisme et donc s’en désintéresser. Quant à ceux qui subissent la pression sociale du voisinage, souvent, la peur des représailles les amène à la plus grande discrétion. Il faut ajouter à cela une difficulté de rompre un réflexe de solidarité «communautaire», qui a tôt fait de se manifester, au moindre propos critique sur l’islam émanant d’un non-musulman. Un intellectuel musulman, qui peut s’avérer d’une sévérité absolue lorsqu’il s’adresse à des musulmans, éprouvera de grandes réticences à admettre nos critiques, toujours suspectes à ses yeux.
Pour terminer, croyez-vous, qu'à long terme, le conflit israélo-arabe rende le débat sur l'islam, en France, de plus en plus difficile ?
Ce conflit ne facilite pas le débat sur l’islam, c’est une évidence. D’abord, parce qu’il est érigé en symbole de l’affrontement du 'coupable absolu' et de la 'victime absolue', et avive ainsi une culpabilité mauvaise conseillère. Par ailleurs ce schéma, transposé par mimétisme à la question des banlieues, enferme les musulmans dans la position de victime au destin imprévisible. Réduits à l’impuissance et envahis par le ressentiment. La raison voudrait que les pouvoirs publics ne fassent preuve d’aucune complaisance envers ces transferts psychologiques dangereux, qui, on l’a vu, peuvent favoriser le passage à l’acte. Contrairement à ce que veut faire accroire Noël Mamère, non, les jeunes gens de culture musulmane ne vivent rien de comparable aux Palestiniens. Et les juifs de France ne sont pas des cibles légitimes, quand bien même ils soutiendraient Israël de toute leur âme. Comment se fait-il que lorsque des jeunes attaquent ou projettent d’attaquer des mosquées, ils sont immédiatement considérés comme affiliés à l’extrême droite, ce qui est sans doute légitime, alors que ceux qui ont fait brûler des synagogues, agressent des juifs ou les insultent, deviennent, parce qu’ils sont musulmans, inclassables sur l’échiquier politique français ?
A facho, facho-et-demi.
Michèle Tribalat, je vous remercie.
Notes de la rédaction de reinfo-israel :
[1] Michèle Tribalat, Jeanne-Hélène Kaltenbach, La république et l’Islam. Entre crainte et aveuglement, éditions Gallimard, Paris 2002, 348 pages. ISBN : 2070762475
[2] Forme francisée de "oxymoron", «terme de rhétorique désignant une alliance de deux mots incompatibles, à des fins stylistiques». (Le Robert, Dictionnaire Historique de la Langue Française).











