24/03/09
OpenDemocracy, 25 février 2009
« Si donc une conclusion peut être tirée de la violence militaire, cest que
la faculté de légiférer lui est inhérente. »
Walter Benjamin
Lampleur de lattaque israélienne de 22 jours contre Gaza, en décembre 2008-janvier 2009 qui a tué 1300 personnes et endommagé ou détruit 15% de lensemble de ses bâtiments a conduit un peu partout dans le monde à des accusations de crimes de guerre. Un procureur de la Cour Pénale Internationale de La Haye examine actuellement (1) une requête introduite par un groupe palestinien qui demande que des officiers de larmée israélienne soient poursuivis. Israël a démontré qu'il était résolu à relever le défi de ces allégations en lançant une campagne internationale pour défendre son point de vue légal ; dans le même temps, et dune manière révélatrice, ses censeurs ont entrepris de rayer les noms des membres du personnel impliqués et de masquer leurs visages sur les photographies.
Les ondes de choc judiciaires de lattaque contre Gaza révèlent un paradoxe : lattaque nétait pas seulement une des guerres les plus violentes et les plus dévastatrices menées par Israël contre le peuple palestinien, mais aussi celle dans laquelle des experts israéliens en droit international humanitaire (DIH 2) le domaine du droit qui règle la conduite de la guerre ont été le plus étroitement mêlés.
Des juristes militaires israéliens avancent que porter lourdement atteinte à la population civile ne constitue pas en soi une preuve de violations des lois de la guerre ; ils aimeraient également croire que les opérations militaires israéliennes actuelles et les mécanismes de loccupation sont des institutions légales, en ce sens quils sont modelés par le droit international humanitaire. Le droit international humanitaire est un régime légal restrictif. Il impose une limite sur qui peut être attaqué pendant une guerre et comment il peut lêtre. Sa fonction vise à réduire plutôt quà éradiquer les souffrances. Dans le cas de cette attaque contre Gaza, la loi a-t-elle contribué à la prolifération de la violence plutôt quà sa retenue ?
Est-il possible que lattaque contre Gaza nait pas été refrénée par un usage extensif du droit international humanitaire mais plutôt, quune certaine interprétation et une certaine application de ce droit (3) aient permis non seulement de justifier des atrocités mais, plus fondamentalement, dinfliger des niveaux de destruction qui, sans cela, seraient inconcevables ? Le chaos, la mort et la destruction ont-ils été perpétrés avec toute la vigueur de la loi ? Sil en est ainsi, ceux qui sopposent à la violence israélienne doivent-ils recourir au langage du droit international ?
Le paysage de loffensive par le Droit (lawfare)
Les nouvelles frontières du développement militaire, qui complètent des développements dans le domaine de la surveillance et du ciblage des objectifs, sont en cours dexploration via une combinaison de technologies légales et de pratiques institutionnelles complexes.
Léminent juriste David Kennedy soutient que loffensive par le Droit (lawfare) « démontre une relation émergente entre guerre moderne et droit moderne » (voir Of War and Law, Princeton University Press, 2006). Cest illustré, par exemple, par la manière dont, au beau milieu dune campagne, des juristes militaires établissent les conditions « légales du champ de bataille » en étudiant de près des cartes d'objectifs militaires et en renseignant les soldats sur la manière dont ils ont le droit de tuer des civils. Le droit international humanitaire devient alors le vocabulaire éthique pour estampiller le pouvoir légitime et la mort justifiable.
Des experts militaires en droit décrivent les tentatives pour limiter la mort dinnocents comme un compromis pragmatique qui cherche à établir la relation, supposée « correcte », entre une attaque nécessaire contre des cibles militantes et le nombre de civils tués. La question est de savoir ce qui est nécessaire, quelle proportion est correcte, qui doit en décider et qui doit en juger. Bien que lon puisse encore accepter laffirmation selon laquelle disposer de lois de la guerre est une bonne chose, il est nécessaire dêtre vigilant quant au paradoxe structurel que ces lois instaurent : car lorsquelles interdisent certaines choses, elles en autorisent dautres, et cest la frontière entre le permis et le prohibé qui constitue le champ de bataille légal le plus acharné. Le droit international peut être pensé non comme un corps statique de règles, mais plutôt comme une inépuisable série de conflits portant sur cette frontière. La question nest pas de savoir quelle interprétation est juste, mais qui a le pouvoir dimposer sa propre interprétation comme faisant autorité. En ce sens, le droit international ne se contente pas de légitimer la violence, mais il dépend réellement delle.
Les technologies de destruction
« Notre objectif nétait pas dentraver larmée, mais de lui donner les outils pour gagner dune manière légale ».
Les porte-parole militaires israéliens paraissent également avoir été entraînés à expliquer lopération dans le langage du droit international humanitaire. Ils avaient systématiquement recours à des termes légaux comme « distinction » (entre civils et combattants) et « proportionnalité » (entre civils tués et objectifs militaires), qualifiant ainsi les cibles de « légitimes » et les victimes civiles de « non intentionnelles » ou « collatérales ».
Il semblait aussi qu« humanitaire » était devenu ladjectif par défaut quand il sagissait dexpliquer les divers aspects de lattaque. Aux familiers « couloirs humanitaires » (dans lespace) et « cessez-le-feu humanitaires » (dans le temps), sajoutaient maintenant des « munitions humanitaires » (au ratio moins meurtrier) et un « ministre aux affaires humanitaires » fraîchement désigné et opérant depuis le « bureau pour la coordination humanitaire », dans une base militaire proche de Tel Aviv. Ce personnage Isaac Herzog, ministre israélien « du Bien-être et des Services sociaux, de la Diaspora, de la Société et de la Lutte contre lAntisémitisme » avait, tout à la fois, la responsabilité de la « coordination humanitaire » et [celle] « dexposer les raisons dIsraël et la position légale concernant les dommages infligés ».
Ce recours au droit international pourrait facilement être récusé comme propagande cynique. La plupart des groupes de défense des droits de lhomme ont aussi, à juste titre et utilement, fait valoir que soit le droit international humanitaire nétait pas adéquatement appliqué à Gaza - en ce sens quil a été utilisé dune manière trop permissive - soit les directives légales ne sont pas passées des juristes militaires dans leurs quartiers généraux de Tel Aviv aux pilotes et aux soldats sur le terrain. Les deux réactions démontrent néanmoins une foi dans le droit international dune manière qui est devenue problématique, à lère de loffensive par le Droit, quand le fait dentrer dans cette arène du Droit et de parler en son nom pourrait bien être lui-même le problème.
Ceci peut sillustrer par lexpérience, du côté dIsraël, de sa campagne au Liban de juillet-août 2006. Israël sest alors rendu compte quil ne pouvait pas mettre fin aux tirs de roquettes du Hezbollah et milices équivalentes par le biais de lapproche militaire traditionnelle, de contre-insurrection. La leçon qui en a été tirée se reflète dans la doctrine militaire israélienne actuelle (telle quélaborée par lInstitute for National Security Studies), qui inclut des plans visant à sanctionner le tir de roquettes par « une attaque disproportionnée visant au coeur le point faible de lennemi et dans laquelle les tentatives pour porter atteinte à la capacité de tir sont secondaires ».
Le chef du commandement nord, Gadi Eisenkot, explique ce que cela signifie :
« Nous emploierons une force disproportionnée contre tout village à partir duquel des tirs sont opérés contre Israël et nous causerons dimmenses dommages et destructions Ceci nest pas une suggestion. Il sagit dun plan qui a déjà obtenu approbation » (voir Amos Harel, "IDF plans to use disproportionate force in next war", Haaretz, 5 octobre 2008).
En dautres termes, la violation du principe de droit international de « proportionnalité » est utilisée ici comme menace militaire. Cest cette claire violation du droit que les experts militaires israéliens en droit international tentent de légaliser.
La logique de cette approche si souvent articulée dans le langage du marketing (« fixer un prix » [pour chaque roquette, par exemple]) ou de la psychologie (« marquer la conscience » des Palestiniens) est dinfliger une telle souffrance aux habitants de Gaza (comme à ceux du Liban en 2006), quils seront forcés dexercer, à leur tour, des pressions sur le Hamas. Si le terrorisme est défini (tel quassurément il devrait lêtre) comme une violence organisée à des fins politiques et dirigée contre des non-combattants et leurs biens, cette attaque contre Gaza ne peut être définie que comme du terrorisme.
Largument avancé par Israël selon lequel la destruction et la mort semées à Gaza étaient les regrettables effets collatéraux des tentatives militaires datteindre des cibles combattantes dépôts de munitions, « infrastructure à double usage » (c.-à-d. civile), postes de commandement militants doit être vu sous cet éclairage. La doctrine officielle, ses moyens de mise en uvre et ses conséquences notamment la destruction de villes et de camps, le débordement des hôpitaux, leffroi général loin de nêtre que les sous-produits accessoires de lattaque, ont été conçus comme faisant partie intégrante de ses objectifs.
Les techniques davertissement
Transmettre un avertissement durant une bataille est techniquement compliqué. Les lieux de bataille sont des environnements confus, violents et déroutants. Communiquer un « avertissement » peut viser à sauver une vie ; mais cela peut aussi, en principe, présenter lavantage de rendre « légitimes » des cibles dont la destruction aurait sans cela été en contravention avec le droit. Il peut donc y avoir un rapport direct entre prolifération des avertissements et prolifération des destructions.
Linnovation-clé, dans ce domaine militaire naissant des « technologies davertissement », a été ce quon appelle la procédure du « frapper au toit ». Cela inclut le déploiement de « bombes damorce », sans explosif, conçues pour provoquer, sur le toit des immeubles, un impact suffisamment fort pour effrayer les habitants et les pousser à fuir leur maison avant quelle ne soit complètement détruite par une bombe explosive.
Ce bizarre nom de code (« frapper au toit ») est une altération de la méthode établie, « frapper à la porte ». Celle-ci suppose que larmée (généralement en la personne dun opérateur arabophone de la force aérienne et/ou par message enregistré) téléphone aux habitants dune maison pour les informer que, dans les minutes qui suivront, leur maison sera détruite. Parfois, des lignes téléphoniques qui avaient été coupées depuis des mois parce que la note navait pas été payée, sont réactivées afin de pouvoir faire ce genre dappel. Larmée prétend avoir fait 250.000 appels de ce type au cours de lattaque de Gaza (sil est vrai, ce nombre est curieux, dans la mesure où il ny a à Gaza quenviron 200.000 maisons). Pratiquement tous les abonnés au téléphone portable de Gaza ont aussi reçu un certain nombre de SMS en provenance de larmée israélienne sur leur portable : « Toute personne ayant des armes, des munitions ou un tunnel caché dans sa maison, devra partir immédiatement ».
Beaucoup dhabitants de Gaza ne possèdent ni téléphone fixe, ni téléphone portable ; de toute façon, un autre département de larmée mettait fréquemment le réseau mobile hors service ou sassurait que les coupures délectricité maintiennent les batteries déchargées. Dès lors, les experts juridiques de larmée recommandaient lusage de tracts permettant lexpulsion des habitants des maisons avant la destruction de celles-ci.
Un officier de la division de droit international a expliqué à Yotam Feldman la logique de ces avertissements :
« Les personnes qui vont dans une maison en dépit dun avertissement ne doivent pas être prises en compte en termes datteintes à des civils, puisque ce sont des boucliers humains volontaires. Du point de vue légal, [une fois lavertissement donné] je nai pas à avoir dégards pour elles. Pour ce qui est des personnes qui retournent dans leur maison afin de la protéger, elles prennent part au combat. »
En donnant aux habitants le choix entre la mort et lexpulsion, cette interprétation militaire du droit international humanitaire déplace les personnes dune désignation légale à une autre : un appel téléphonique suffit à faire de « non-combattants » des « boucliers humains » qui peuvent donc être définis comme « prenant une part directe aux hostilités » et être visés comme « cibles légitimes ».
La capacité de larmée israélienne à avertir des gens à Gaza de la destruction imminente de leurs maisons lui a également permis de définir la plupart des immeubles de Gaza comme cibles légitimes. La prétendue capacité de larmée à avertir et à réaliser une destruction « contrôlée » et « discriminée » pourrait même avoir créé davantage de dévastations que ne le font des stratégies « traditionnelles », en partie parce que la rhétorique euphorique et manipulatrice utilisée pour les répandre induit les officiers et les politiciens à autoriser leur usage fréquent et étendu. Dans ce cas, les « technologies davertissement (de masse) » contribuent à la fois à la prolifération et à la justification rétrospective de la destruction massive.
Les limites élastiques du droit
Il est difficile de dire si les officiers israéliens sur le terrain auraient autorisé le niveau de destruction que lon a vu à Gaza, dans le cas où ils se seraient sentis davantage exposés à une action légale internationale. De toute façon, le cur du problème ne réside pas dans une attaque stérile supposée davertissement contrôlé et de destruction précise, mais bien plutôt dans les dangers découlant de lintroduction, dans larsenal militaire légal israélien, des principes de loffensive par le Droit (lawfare).
Le droit international humanitaire est basé sur un traité et sur un droit coutumier international. Le premier est fondamentalement indéterminé et sujet à des affrontements incessants autour de son interprétation. Le second signifie que la pratique militaire peut continuer à façonner le droit. Comme tel, le droit est pragmatique, ses frontières sont suffisamment élastiques pour permettre des interprétations diverses et un développement subséquent. Loin dêtre opposé à la violence, le droit peut être établi par un recours à la violence dEtat. En effet, la tactique légale, sanctionnée par les juristes militaires, dans lattaque israélienne de Gaza, se situait précisément dans cette zone dinterprétation existante entre violations évidentes et possible légalité.
Le droit international indique la limite de ce que lopinion publique internationale peut considérer comme « tolérable », mais ces limites peuvent, elles aussi, être étendues par la pratique militaire. Des pratiques auxquelles différents Etats recourent [depuis assez] longtemps, et qui sont appuyées par les avis légaux nécessaires, peuvent finir par devenir légales. Opérer à la marge du droit est donc un des moyens les plus efficaces de létendre. Selon cette interprétation légale « post-moderne », la violence légifère.
Lancien conseiller juridique de larmée israélienne, Daniel Reisner, a déclaré à Yotam Feldman que son boulot consistait à trouver « dans le droit international un potentiel inexploité » qui autoriserait des actions militaires en zone floue :
« Le droit international se développe par le biais de sa violation Un acte aujourdhui prohibé devient acceptable sil est exécuté par suffisamment de pays. [ ] Si le même processus se produisait en droit privé, la limitation légale de la vitesse serait de 115 km/h et nous paierions un impôt sur le revenu de 4% ».
Par exemple, lorsque la politique israélienne dassassinats ciblés a reçu limprimatur officiel à la fin 2000, la plupart des gouvernements et des instances internationales la tenaient pour illégale ; mais, expliquait Reisner,
« huit ans plus tard [avec aussi, entre temps, une attaque contre les Etats-Unis], elle se situe au milieu des frontières de la légitimité ».
La nature élastique du Droit et le pouvoir qua laction militaire, à lère de loffensive par le Droit, de létendre, se combinent pour faire de la population de Gaza lobjet dune expérience et ceci dans deux sens. Dabord, toutes sortes de nouvelles munitions et techniques de guerre sont employées et mises sur le marché. Deuxièmement, certaines limites sont testées et explorées : les limites du légal, les limites de léthique, les limites du tolérable, les limites de ce que lon peut faire à des gens au nom de la « guerre contre le terrorisme ».
La logique de cette prise de conscience peut être la nécessité, pour ceux qui sont soucieux des intérêts et des droits des peuples touchés par la guerre, de recourir à une stratégie double, voire paradoxale : une stratégie qui utilise le droit international humanitaire tout en mettant en lumière les dangers quil comporte et en mettant à lépreuve ses prétentions à la vérité et donc aussi le fondement de son autorité. De toute façon, le droit international ne devrait pas être le seul langage de la protestation et de la résistance à la violence israélienne. Lattaque contre Gaza ne doit pas être combattue parce quelle est « illégale » mais parce quelle sert la logique du contrôle des Palestiniens par Israël.
Plutôt que la modération et la retenue, la violence et la destruction à Gaza pourraient bien être le vrai visage du droit international.
Jaimerais remercier Eitan Diamond et Thomas Keenan pour leurs précieux commentaires.
Eyal Weizman *
(Traduction de langlais : Michel Ghys)
* Eyal Weizman est architecte. Il a fait ses études à lArchitectural Association à Londres et a obtenu son doctorat au London Consortium, Birkbeck College. Il dirige le Centre for Research Architecture au Goldsmiths College, Université de Londres. Co-commissaire de lexposition « Une occupation civile. La politique de larchitecture israélienne » et codirecteur du livre du même nom (disponible en français). Ces différents projets émergent de ses recherches dans le domaine des droits de lhomme. Rejetés par l'Association des architectes israéliens, ils ont été montrés par la suite dans le cadre de lexposition « Territories » à New York, Berlin, Rotterdam, San Francisco, Malmö, Tel-Aviv et Ramallah. En 2007, les éditions Verso ont publié son livre « Hollow Land Israels Architecture of Occupation ».
(1) www.rnw.nl/internationaljustice/icc/theicc/090203-ICC-Gaza
(2) http://www.icrc.org/web/fre/sitefre0.nsf/htmlall/section_ihl_in_brief
(3) http://opt.ihlresearch.org/index.cfm?fuseaction=Page.viewpage&pageid=868
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Mis en ligne le 24 mars 2009, par











