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Affaire Al-Dura : Gérard Grizbec réagit à la contribution de Pierre-André Taguieff
Un pavé de plus dans la mare des accusateurs de France 2, Enderlin et Abu Rahmeh. Même si l’on peut se demander pourquoi il est lancé si tard, il pèsera d’un poids non négligeable dans les débats et éclaboussera pas mal de certitudes. L’avenir corroborera, ou infirmera sa crédibilité. Reste que, bien qu'il sonne sincère (même si cela peut paraître naïf de ma part, car je connais peu ce journaliste), je trouve excessive son affirmation selon laquelle la longue synthèse de P.-A. Taguieff "n'apporte rien de neuf". On se reportera à ce que j'en avais écrit en son lieu [*]. On peut aussi regretter le caractère agressif, voire inconvenant, de la charge que mène ce journaliste contre un universitaire compétent et respecté (Taguieff, un "perroquet"! Tout de même!...). Sa pugnacité même confirme, en tout cas, que France 2 est bien décidée à relever tous les défis dans cette affaire et à blanchir sa réputation autrement qu’en recourant aux tribunaux (exception faite de la cassation en cours, qui ne concerne que Ph. Karsenty). Le prouve la détermination de la chaîne à faire exhumer le corps du petit Mohammed al-Dura et à pratiquer une analyse ADN. Je n’ai pas compris pourquoi, selon un médecin, les tests ADN ne prouvent rien, mais je constate que cette volonté de France 2 d’aller jusque-là confirme le bien-fondé de mon avertissement [**], que risquent d’avoir une mauvaise surprise ceux qui affichent leur certitude que France 2 et ses journalistes mentent effrontément; que le fils ne gît pas sous la pierre tombale montrée dans un reportage filmé par Abu Rahmeh, et qu’une exhumation en bonne et due forme le prouvera; quant aux blessures du père, inventées selon eux, les examens médicaux appropriés qu’ils préconisent prouveront, estiment-ils, leur inexistence. Au train où vont les choses, il paraît difficile d’arrêter le processus. Il me paraît donc sage d’arrêter de spéculer ou d’essayer de prouver, dans un sens ou dans un autre, ce qui, à ce stade, est tout sauf établi. Encore plus sage serait l’attitude de respect mutuel qui - sans renoncer à l’exigence de vérité, mais en cessant définitivement d’insulter et d’accuser à tout va - devrait présider à tous les débats ultérieurs sur cette affaire. (Menahem Macina).
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[*] P.-A. Taguieff, "Al-Dura: stéréotypes antijuifs, défaillance journalistique, imposture médiatique".

[**] Voir : "Affaire Al-Dura: Le piège palestinien dans lequel il ne faut pas tomber".
[Pour mémoire, on peut consulter des centaines d'articles et rapports concernant l'affaire al-Dura, regroupés sur debriefing.org, par ordre chronologique : 1. De l'origine au 15/11/2007; 2. Du 16/11/2007 au 20/5/2008 ; 3. Depuis l'arrêt de la Cour d’appel du 21 mai 2008.]


Texte repris du site "Le meilleur des mondes", de
Michel Taubmann et Olivier Rubinstein. 
 

« L’affaire al-Dura ne fait vraisemblablement que commencer », écrit Pierre-André Taguieff, en conclusion de son article–fleuve. En fait, l’auteur n’apporte rien de neuf ; il se contente malheureusement de reprendre à son compte, comme on va le voir, la litanie de mensonges entendus depuis des années.

 

Mais, en préalable, une remarque sur le chapitre 3, qui s’intitule « Le lobby des intouchables ». Cette expression, tout comme « l’esprit de corps », reprise à Elie Barnavi, puis, « la caste journalistique », « la communauté des confrères », « la complaisance clanique », etc., sont des formules que l’on croyait réservées à l’extrême droite ou à l’ultra gauche. Il ne manque plus que « l’establishment » ! On a bien compris que Pierre-André Taguieff ne porte pas dans son cœur les journalistes, qu’il accuse de « pratiques d’esprit totalitaire », « terrorisme intellectuel », « pouvoir de nuisance ».

 

C’est son droit, mais s’il pense que nous formons une caste soudée, là, il fantasme. Comment pourrait-il y avoir une communauté de corps dans une profession où non seulement les salaires évoluent entre 1 500 et 70 000 euros par mois, mais aussi et surtout où la concurrence interdit toute complaisance entre confrères ? Ces dernières années, de multiples « affaires » ont vu des journalistes pris en faute. Les erreurs n’ont épargné aucun média. Tout a été rendu public, souvent sanctionné, et France 2, pour ne parler que de nous, a ainsi fait amende honorable sur l’affaire Baudis, en 2003, tout comme sur l’affaire Juppé, en 2004, ce qui a d’ailleurs provoqué à l’époque la démission de notre directeur de la rédaction, pas moins.

 

Et puis, dans le texte, il y a ces préjugés sur la presse française : 

« En France […] la presse témoigne à la fois d’un conformisme, d’un manque de curiosité et d’une absence de courage intellectuel remarquables. »

La soupe est toujours meilleure chez le voisin et il est de bon ton de citer la presse anglo-saxonne. Or, il faut la lire, la voir, cette fameuse presse pour se rendre compte à quel point sa supériorité n’est qu’un mythe. La presse américaine ? Elle s’est faite le porte-parole de George Bush durant toute la crise irakienne et le début de la guerre, complice des mensonges du président américain, en particulier sur les armes de destruction massive. A tel point qu’elle a finalement dû faire son autocritique.

Venons-en maintenant à l’essentiel : le reportage de Charles Enderlin du 30 septembre 2000. Pierre-André Taguieff aurait peut-être pu joindre des journalistes de France 2, la Société des journalistes, par exemple, cela lui aurait évité de se faire le perroquet de tous les délires que l’on a entendus depuis 8 ans pour essayer de nier la réalité, et de publier les mensonges qui lui ont été rapportés.

·                     Premier de ces mensonges: 

« France 2 a réalisé des copies du reportage et, d’une façon inhabituelle, les a distribuées sous forme de cassettes-vidéo à des chaînes concurrentes, comme CNN ou la BBC. »

A Jérusalem, il existe un accord d’échange gratuit d’images entre les grandes chaînes internationales, y compris avec les chaînes israéliennes 2 et 10. Une pratique qui existait déjà lorsque l’on a ouvert notre bureau en 1991. Cela veut dire que lorsqu’une chaîne de TV tourne un sujet qui nous intéresse, nous avons le droit d’en récupérer les images et d’en faire un sujet. C’est une pratique très courante. Il en est de même pour les EVN, qui sont une banque d’images que les télévisions du monde entier s’échangent gratuitement. Le seul interdit concerne la chaîne nationale concurrente : exemple, TF1 ne peut pas récupérer gratuitement les images de France 2 et vice-versa. Donc, ce jour-là, lorsque le tournage de notre caméraman, Talal Abou Rahmeh, est arrivé par HF de Gaza au bureau de Jérusalem, il est spontanément apparu sur les écrans du réseau interne de toutes ces chaînes de TV. Chacune d’entre elles a pu demander les images à France 2, comme d’habitude.

·                     Le deuxième mensonge porte sur le témoignage de Luc Rosenzweig qui, avec Denis Jeambar et Daniel Leconte, affirme, après le visionnage de la cassette que nous leur avons fournie, que 23 minutes sur 27 montreraient de

« fausses scènes de guerre par de jeunes Palestiniens ».

En fait, il n’y a que 18 minutes de tournage et non 27, et il s’agit de scènes - hélas classiques - d’Intifada, montrant de jeunes Palestiniens qui lancent des pierres, et des soldats israéliens qui ripostent avec des balles en caoutchouc. Ce jour-là, les affrontements ont duré plusieurs  heures, entrecoupés d’accalmies. Talal Abou Rahme est resté sur place ne filmant évidemment pas en continu, s’interrompant lorsque la situation semblait s’apaiser. On voit ainsi qu’entre deux scènes de violence, la vie reprend son cours, avant de nouveaux affrontements. Rien d’anormal, sauf peut-être pour des gens qui n’ont jamais couvert ce type de conflit. Tous les correspondants et envoyés spéciaux qui sont allés sur place peuvent en témoigner.

·                     Troisième mensonge : 

« ce reportage a été diffusé sans que France 2 et son journaliste, Charles Enderlin, se soient assurés préalablement de son objectivité. »

On pourrait engager un long débat sur le terme objectivité, alors que l’on sait que notre regard comporte nécessairement une part de subjectivité, chacun voyant aussi la vie à travers ses lunettes, son histoire, sa culture, etc. Le terme honnêteté semble donc plus juste. Mais répondons à l’accusation essentielle : ce reportage a bel et bien été visionné par le chef du service de politique étrangère et le rédacteur en chef du journal de 20 heures ; ce sont eux qui ont donné leur aval pour sa diffusion. Toute la chaîne des responsables du journal a jugé que le sujet était conforme aux exigences déontologiques de notre métier : il montrait la réalité au carrefour de Netzarim, ce jour-là. Rien n’a été bidonné : l’enfant a bien été tué, le père blessé, dans l’angle de tir de l’armée israélienne. Cela s’appelle une bavure qui provoque un drame. Information confirmée par des généraux en fonction : le général Moshé Ayalon, chef d’état-major adjoint de l’armée israélienne, le 2 octobre 2000, et le général Giora Eiland, le lendemain, sur la BBC.

Tous les témoignages enregistrés à ce moment-là sur place l’attestent, à commencer par celui de notre cameraman, Talal Abou Rahme, qui travaille à Gaza pour France 2 depuis 1988 et n’a jamais commis de faute professionnelle.

·                     Quatrième mensonge : 

«le cameraman palestinien de Charles Enderlin, membre du Fatah ».

Talal Abou Rahmeh n’a jamais été membre du Fatah, ni d’aucune organisation politique palestinienne. A deux reprises, il a été arrêté par la police palestinienne pour avoir filmé des images qui ne plaisaient pas à Yasser Arafat. Notre cameraman n’a jamais été accusé d’atteinte à la sécurité d’Israel par le Shin Beth (le service de sécurité intérieure israélien). Talal Abou Rahmeh s’est souvent exprimé dans la presse, développant des idées que je ne partage pas toujours, mais son discours n’a aucune incidence sur l’honnêteté de son travail, et pour nous, c’est l’essentiel. Toutes les agences de presse (AFP, Reuters, Associated Press), tous les médias utilisent à Gaza et en Cisjordanie les services de correspondants locaux. Sans cela, toute couverture journalistique serait impossible.

J’ai signé la pétition pour Charles Enderlin pour défendre son honneur et celui de la rédaction de France 2, confrontés à des ignominies qui rappellent le discours négationniste de Thierry Meyssan sur le 11 septembre. Notre rédaction a une grande tradition de débats, en particulier lors des conférences de rédaction, ou lors des réunions critiques après chaque diffusion du journal. La presse s’en fait d’ailleurs souvent l’écho. J’ai été chef du service de politique étrangère de septembre 2001 à l’été 2003 et à ce titre je puis en témoigner. Entre nous, les échanges ont bien souvent été vifs sur la guerre au Proche-Orient, et ils peuvent l’être encore, mais jamais personne n’a mis en cause la véracité du reportage de Charles Enderlin.

Avec Arlette Chabot, nous avons participé à la réunion organisée, en septembre dernier, par le Mouvement Juif Libéral de France. Une fois de plus, nous avons dû entendre les mêmes fables, huit ans après les faits… alors que, depuis, des dizaines d’autres drames similaires ont eu lieu… Bien sûr, ces images ont été exploitées politiquement, elles ont servi de prétexte pour commettre des crimes, mais ces images sont authentiques. Pour en finir avec ces tentatives négationnistes, nous avons proposé de faire un test ADN pour prouver la filiation entre le père et l’enfant que l’on voit sur les images, ce qui veut dire déterrer le corps du gamin. Le père est d’accord, le Mufti de Gaza aussi, mais, à la réunion, un médecin est venu dire que les tests ADN ne prouvent rien ! Alors que pouvons-nous faire de mieux ? En appeler à une commission d’experts ou une commission d’enquête ? Arlette Chabot a déjà dit que si l’on prouvait un jour que le reportage de Charles Enderlin était bidon, ce jour-là elle licencierait tout le personnel du bureau de France 2 à Jérusalem et elle viendrait expliquer sa décision au journal de 20 heures, avant de donner sa démission.

Mais, vous, Pierre-André Taguieff, que ferez-vous dans le cas contraire ?

 

Gérard Grizbec *


© Le meilleur des mondes

 

* Grand reporter au service étranger de France 2, chargé en particulier du secteur de la défense. Il a été chef du service étranger. Il a couvert beaucoup de conflits pour la radio (RFI, RMC) et la TV (France 2): guerre du Golfe, Serbie, Kosovo, Algérie, Irak, sans oublier, bien sûr, le Proche-Orient: Israël et les territoires palestiniens. Il est vice-président de la Société des Journalistes de France 2.

[Ma reconnaissance va à Giora Hod (Israël) qui m’a, aimablement et opportunément, signalé cet article, que je n’avais pas repéré.]

 

Mis en ligne le 12 octobre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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