[*] P.-A. Taguieff, "Al-Dura: stéréotypes antijuifs, défaillance journalistique, imposture médiatique".
[**] Voir : "Affaire Al-Dura: Le piège palestinien dans lequel il ne faut pas tomber".
Texte repris du site "Le meilleur des mondes", de Michel Taubmann et Olivier Rubinstein.
« Laffaire al-Dura ne fait vraisemblablement que commencer », écrit Pierre-André Taguieff, en conclusion de son articlefleuve. En fait, lauteur napporte rien de neuf ; il se contente malheureusement de reprendre à son compte, comme on va le voir, la litanie de mensonges entendus depuis des années.
Mais, en préalable, une remarque sur le chapitre 3, qui sintitule « Le lobby des intouchables ». Cette expression, tout comme « lesprit de corps », reprise à Elie Barnavi, puis, « la caste journalistique », « la communauté des confrères », « la complaisance clanique », etc., sont des formules que lon croyait réservées à lextrême droite ou à lultra gauche. Il ne manque plus que « lestablishment » ! On a bien compris que Pierre-André Taguieff ne porte pas dans son cur les journalistes, quil accuse de « pratiques desprit totalitaire », « terrorisme intellectuel », « pouvoir de nuisance ».
Cest son droit, mais sil pense que nous formons une caste soudée, là, il fantasme. Comment pourrait-il y avoir une communauté de corps dans une profession où non seulement les salaires évoluent entre 1 500 et 70 000 euros par mois, mais aussi et surtout où la concurrence interdit toute complaisance entre confrères ? Ces dernières années, de multiples « affaires » ont vu des journalistes pris en faute. Les erreurs nont épargné aucun média. Tout a été rendu public, souvent sanctionné, et France 2, pour ne parler que de nous, a ainsi fait amende honorable sur laffaire Baudis, en 2003, tout comme sur laffaire Juppé, en 2004, ce qui a dailleurs provoqué à lépoque la démission de notre directeur de la rédaction, pas moins.
Et puis, dans le texte, il y a ces préjugés sur la presse française :
« En France [
] la presse témoigne à la fois dun conformisme, dun manque de curiosité et dune absence de courage intellectuel remarquables. »
La soupe est toujours meilleure chez le voisin et il est de bon ton de citer la presse anglo-saxonne. Or, il faut la lire, la voir, cette fameuse presse pour se rendre compte à quel point sa supériorité nest quun mythe. La presse américaine ? Elle sest faite le porte-parole de George Bush durant toute la crise irakienne et le début de la guerre, complice des mensonges du président américain, en particulier sur les armes de destruction massive. A tel point quelle a finalement dû faire son autocritique.
Venons-en maintenant à lessentiel : le reportage de Charles Enderlin du 30 septembre 2000. Pierre-André Taguieff aurait peut-être pu joindre des journalistes de France 2, la Société des journalistes, par exemple, cela lui aurait évité de se faire le perroquet de tous les délires que lon a entendus depuis 8 ans pour essayer de nier la réalité, et de publier les mensonges qui lui ont été rapportés.
· Premier de ces mensonges:
« France 2 a réalisé des copies du reportage et, dune façon inhabituelle, les a distribuées sous forme de cassettes-vidéo à des chaînes concurrentes, comme CNN ou la BBC. »
A Jérusalem, il existe un accord déchange gratuit dimages entre les grandes chaînes internationales, y compris avec les chaînes israéliennes 2 et 10. Une pratique qui existait déjà lorsque lon a ouvert notre bureau en 1991. Cela veut dire que lorsquune chaîne de TV tourne un sujet qui nous intéresse, nous avons le droit den récupérer les images et den faire un sujet. Cest une pratique très courante. Il en est de même pour les EVN, qui sont une banque dimages que les télévisions du monde entier séchangent gratuitement. Le seul interdit concerne la chaîne nationale concurrente : exemple, TF1 ne peut pas récupérer gratuitement les images de France 2 et vice-versa. Donc, ce jour-là, lorsque le tournage de notre caméraman, Talal Abou Rahmeh, est arrivé par HF de Gaza au bureau de Jérusalem, il est spontanément apparu sur les écrans du réseau interne de toutes ces chaînes de TV. Chacune dentre elles a pu demander les images à France 2, comme dhabitude.
· Le deuxième mensonge porte sur le témoignage de Luc Rosenzweig qui, avec Denis Jeambar et Daniel Leconte, affirme, après le visionnage de la cassette que nous leur avons fournie, que 23 minutes sur 27 montreraient de
« fausses scènes de guerre par de jeunes Palestiniens ».
En fait, il ny a que 18 minutes de tournage et non 27, et il sagit de scènes - hélas classiques - dIntifada, montrant de jeunes Palestiniens qui lancent des pierres, et des soldats israéliens qui ripostent avec des balles en caoutchouc. Ce jour-là, les affrontements ont duré plusieurs heures, entrecoupés daccalmies. Talal Abou Rahme est resté sur place ne filmant évidemment pas en continu, sinterrompant lorsque la situation semblait sapaiser. On voit ainsi quentre deux scènes de violence, la vie reprend son cours, avant de nouveaux affrontements. Rien danormal, sauf peut-être pour des gens qui nont jamais couvert ce type de conflit. Tous les correspondants et envoyés spéciaux qui sont allés sur place peuvent en témoigner.
· Troisième mensonge :
« ce reportage a été diffusé sans que France 2 et son journaliste, Charles Enderlin, se soient assurés préalablement de son objectivité. »
On pourrait engager un long débat sur le terme objectivité, alors que lon sait que notre regard comporte nécessairement une part de subjectivité, chacun voyant aussi la vie à travers ses lunettes, son histoire, sa culture, etc. Le terme honnêteté semble donc plus juste. Mais répondons à laccusation essentielle : ce reportage a bel et bien été visionné par le chef du service de politique étrangère et le rédacteur en chef du journal de 20 heures ; ce sont eux qui ont donné leur aval pour sa diffusion. Toute la chaîne des responsables du journal a jugé que le sujet était conforme aux exigences déontologiques de notre métier : il montrait la réalité au carrefour de Netzarim, ce jour-là. Rien na été bidonné : lenfant a bien été tué, le père blessé, dans langle de tir de larmée israélienne. Cela sappelle une bavure qui provoque un drame. Information confirmée par des généraux en fonction : le général Moshé Ayalon, chef détat-major adjoint de larmée israélienne, le 2 octobre 2000, et le général Giora Eiland, le lendemain, sur la BBC.
Tous les témoignages enregistrés à ce moment-là sur place lattestent, à commencer par celui de notre cameraman, Talal Abou Rahme, qui travaille à Gaza pour France 2 depuis 1988 et na jamais commis de faute professionnelle.
· Quatrième mensonge :
«le cameraman palestinien de Charles Enderlin, membre du Fatah ».
Talal Abou Rahmeh na jamais été membre du Fatah, ni daucune organisation politique palestinienne. A deux reprises, il a été arrêté par la police palestinienne pour avoir filmé des images qui ne plaisaient pas à Yasser Arafat. Notre cameraman na jamais été accusé datteinte à la sécurité dIsrael par le Shin Beth (le service de sécurité intérieure israélien). Talal Abou Rahmeh sest souvent exprimé dans la presse, développant des idées que je ne partage pas toujours, mais son discours na aucune incidence sur lhonnêteté de son travail, et pour nous, cest lessentiel. Toutes les agences de presse (AFP, Reuters, Associated Press), tous les médias utilisent à Gaza et en Cisjordanie les services de correspondants locaux. Sans cela, toute couverture journalistique serait impossible.
Jai signé la pétition pour Charles Enderlin pour défendre son honneur et celui de la rédaction de France 2, confrontés à des ignominies qui rappellent le discours négationniste de Thierry Meyssan sur le 11 septembre. Notre rédaction a une grande tradition de débats, en particulier lors des conférences de rédaction, ou lors des réunions critiques après chaque diffusion du journal. La presse sen fait dailleurs souvent lécho. Jai été chef du service de politique étrangère de septembre 2001 à lété 2003 et à ce titre je puis en témoigner. Entre nous, les échanges ont bien souvent été vifs sur la guerre au Proche-Orient, et ils peuvent lêtre encore, mais jamais personne na mis en cause la véracité du reportage de Charles Enderlin.
Avec Arlette Chabot, nous avons participé à la réunion organisée, en septembre dernier, par le Mouvement Juif Libéral de France. Une fois de plus, nous avons dû entendre les mêmes fables, huit ans après les faits
alors que, depuis, des dizaines dautres drames similaires ont eu lieu
Bien sûr, ces images ont été exploitées politiquement, elles ont servi de prétexte pour commettre des crimes, mais ces images sont authentiques. Pour en finir avec ces tentatives négationnistes, nous avons proposé de faire un test ADN pour prouver la filiation entre le père et lenfant que lon voit sur les images, ce qui veut dire déterrer le corps du gamin. Le père est daccord, le Mufti de Gaza aussi, mais, à la réunion, un médecin est venu dire que les tests ADN ne prouvent rien ! Alors que pouvons-nous faire de mieux ? En appeler à une commission dexperts ou une commission denquête ? Arlette Chabot a déjà dit que si lon prouvait un jour que le reportage de Charles Enderlin était bidon, ce jour-là elle licencierait tout le personnel du bureau de France 2 à Jérusalem et elle viendrait expliquer sa décision au journal de 20 heures, avant de donner sa démission.
Mais, vous, Pierre-André Taguieff, que ferez-vous dans le cas contraire ?
Gérard Grizbec *
© Le meilleur des mondes
* Grand reporter au service étranger de France 2, chargé en particulier du secteur de la défense. Il a été chef du service étranger. Il a couvert beaucoup de conflits pour la radio (RFI, RMC) et la TV (France 2): guerre du Golfe, Serbie, Kosovo, Algérie, Irak, sans oublier, bien sûr, le Proche-Orient: Israël et les territoires palestiniens. Il est vice-président de la Société des Journalistes de France 2.
[Ma reconnaissance va à Giora Hod (Israël) qui ma, aimablement et opportunément, signalé cet article, que je navais pas repéré.]
Mis en ligne le 12 octobre 2008, par











