[*] "Incitation à la haine d'Israël dans un hebdomadaire catholique belge".
[**] "Bibliographie de lAbbé Michel Remaud, spécialiste des relations entre chrétiens et juifs".
On connaît la formule célèbre du général De Gaulle, dans ses mémoires de guerre : « Vers lOrient compliqué, je volais avec des idées simples ». La modestie du propos était à la mesure du personnage. Aujourdhui, des écrivains de moindre envergure souscriraient volontiers, semble-t-il, à la proposition inverse : « De lOrient compliqué, je revenais avec des idées simples ». Un article publié par lhebdomadaire catholique belge Dimanche paroissial, sous le titre « Bethléem, une prison en territoire occupé », en fournit une parfaite illustration. Si nous nous arrêtons sur cet article, cest à la fois parce quil est très récent (20 avril 2008) et parce quil est caractéristique dune littérature christiano-simpliste qui fleurit dans un nombre de feuilles impossible à recenser.
Nous voilà donc partis pour Bethléem. Après avoir franchi « plusieurs points de contrôle » pour y parvenir, lauteur nous décrit un bâtiment criblé de tirs dobus, la basilique déserte au milieu du « ghetto », les « murs infranchissables [qui] enserrent insolemment les quartiers de la ville » et les hôtels vides de clients, les agents de voyages envoyant touristes et pèlerins loger dans les « colonies » qui enserrent la ville. « Aux points de passage, des femmes enceintes ont dû accoucher ; des enfants comme des adultes, dont létat de santé nécessitait des soins urgents sont morts parce que les militaires israéliens les ont délibérément fait attendre ». On apprend aussi que les chrétiens, « hormis quelques cas isolés », ont toujours vécu « en bonne entente avec les musulmans », au sein dune société palestinienne dont on nous vante la chaleur de lhospitalité.
Au risque de soulever des cris dindignation, nhésitons pas à le dire : cette littérature est perverse.
Elle lest dabord par la manière dont elle amplifie la réalité tout en la gauchissant. Il ny a pas « plusieurs points de contrôle » entre Jérusalem et Bethléem, il y en a un, le barrage 300, entre Tantour et la tombe de Rachel, qui est franchi tous les jours dans les deux sens par des milliers de travailleurs palestiniens, comme lauteur aurait pu le constater si elle sétait rendue sur les lieux à 7 heures du matin, ou en fin daprès-midi. Il y a eu effectivement des cas daccouchements et de décès aux points de contrôle (encore faudrait-il préciser que des ambulances transportant des femmes enceintes ont parfois servi à faire passer aussi des ceintures dexplosifs, et que les garde-frontières ont de bonnes raisons dinspecter les véhicules qui entrent en Israël); et il nest que trop vrai que des Palestiniens y subissent des traitements humiliants, souvent injustifiés, qui sont dailleurs largement dénoncés par les organisations humanitaires israéliennes. Mais si lauteur avait disposé dun peu plus de temps pour son reportage, elle aurait pu aussi se rendre dans les hôpitaux israéliens pour voir avec quel soin les patients palestiniens y sont traités.
Cet article est pervers parce quil laisse croire quune fois dessinées les grandes lignes du tableau (Israël est loppresseur, les Palestiniens sont les opprimés), lobjectivité est une question secondaire, et que le lecteur qui osera crever quelques ballons se verra accuser de « chercher la petite bête ».
-
Peu importe, par conséquent, que Bethléem ne soit pas encerclée de colonies ; la seule colonie édifiée à proximité est celle de Har-Homa, construite sur des terres, non volées aux Arabes, mais achetées au plus gros propriétaire foncier du pays, lÉglise orthodoxe.
-
Peu importe quà la date où larticle est publié, les restaurants de Bethléem soient combles, au point que les groupes doivent attendre parfois une heure ou davantage pour y entrer, et que les hôtels doivent faire face à une demande quon navait pas vue depuis de nombreuses années.
-
Peu importe que des groupes de pèlerins doivent renoncer à descendre dans la grotte de la nativité à cause de la densité de la foule qui emplit la basilique.
-
Peu importe que lauteur ne dise pas dans quelles implantations elle aurait vu des hôtels, puisque le lecteur nira pas vérifier ; on aurait pourtant aimé le savoir ! Et où a-t-on vu que des murs sépareraient les quartiers les uns des autres à lintérieur même de la ville ?
En second lieu, cette littérature est perverse par son caractère unilatéral. Si les habitants de Bethléem sont asphyxiés derrière une clôture de sécurité, la raison de cette situation nest pas à chercher du côté dun sadisme gratuit imaginé par une quelconque perversité israélienne. Quon ne nous fasse pas dire pour autant que la population palestinienne dans son ensemble serait responsable de ses propres malheurs ; largument est trop facile. Mais cest un fait que cette clôture est le seul moyen quait trouvé Israël pour se protéger des attentats. Le sujet est tabou, on le sait ; il nest pas politiquement correct de parler de lefficacité de la clôture. Il y a pourtant un fait incontestable : quand elle nexistait pas, il y avait des attentats et les pèlerins ne venaient pas. Il nous est souvent arrivé de dire à ceux qui nous interrogent sur ce mur, et souvent de façon provocante : « Sil nexistait pas, vous ne seriez pas là ». À notre connaissance, les agences qui mettent ce mur de béton à leur programme norganisent pas de rencontres avec les victimes des attentats ou avec leurs proches, ni même une minute de silence devant une plaque commémorative. Il serait pourtant utile et honnête que les visiteurs sachent ce que cette clôture veut empêcher.
Elle est perverse, enfin, par son caractère exclusivement affectif. On ny trouve aucun élément danalyse : tout se réduit à lémotionnel. Tout pour les yeux, rien pour la tête. La télévision nous a habitués à ce genre où les glandes lacrymales sont sollicitées plus que les neurones, pour reprendre la formule dune journaliste. Que ce type de littérature puisse sépanouir dans une revue catholique est le symptôme dune confusion inquiétante entre la charité et le bon cur. Et le bon cur qui nest pas éclairé par lintelligence peut conduire à envenimer les problèmes quil prétend résoudre. Il y a déjà plus de vingt ans que Jacques Ellul écrivait ces phrases, qui visaient les membres du clergé, protestant dailleurs autant que catholique, vu lappartenance de lauteur, et que lon peut étendre à tous les « bons chrétiens » :
« Les membres du clergé sont particulièrement sensibles aux problèmes de conscience, et il suffit dévoquer le sort tragique des Palestiniens, ou leur massacre, pour aussitôt obtenir leur adhésion fracassante en toute ignorance de cause. Ils prennent le parti des faibles et des opprimés, cest-à-dire de ceux quon leur montre et désigne comme tels, et sans chercher plus loin. Quand les belles âmes se mêlent de politique, elles font des choix parfaitement aveugles, et sont en même temps garants de la cause et les plus extrémistes dans leur jugement. »
On ne saurait mieux dire.
Dans le monde chrétien, il nest pas rare que le cur et la tête ne fassent pas bon ménage. Il est facile aujourdhui dêtre un bon chrétien sil suffit pour cela de prendre en photo la clôture de sécurité ce qui ne coûte rien, depuis linvention des appareils photo numériques et de crier ensuite son indignation. Et en plus, ça dispense de penser.
Parce que penser, ça fatigue.
Michel Remaud
© Un écho d'Israël
Mis en ligne le 27 avril 2008, par M.











