Voir aussi : "Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d'Hitler", du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ?"
Introduction
Louvrage du professeur et rabbin américain, David Dalin, intitulé Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d'Hitler (1) vient darriver, presque furtivement, sur le marché francophone.
Sa thèse est simple, pour ne pas dire simpliste :
« Non seulement Pie XII na pas été indifférent au sort des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale, mais, depuis laccession de Hitler au pouvoir, il na cessé de les défendre, dans ses déclarations et ses écrits, outre quil aurait sauvé la vie à des centaines de milliers dentre eux. Conclusion : « Pie XII est un "Juste des nations" » (2).
Ce leitmotiv nest pas nouveau : il a été amplement documenté par un autre juif, très lié aux milieux judéo-chrétiens, et qui fut consul dIsraël en Italie dans les années 60 : Emilio Pinchas Lapide, dont le livre, Rome et les Juifs (3), antérieur dune trentaine dannées à celui de Dalin, est la "bible" des défenseurs de la réputation de Pie XII en la matière, et constitue la principale "source" de la thèse du rabbin professeur, champion de la bonne réputation du défunt pape, qui sen inspire dailleurs abondamment.
Dans mon précédent article concernant le livre de Dalin (4) - que je navais pas encore lu et dont je ne connaissais que quelques extraits publiés par léditeur français -, jépinglais deux erreurs grossières (sur lesquelles je reviendrai ici plus en détail). Ma sévérité était dautant plus grande que la "Prière dinsérer" (Quatrième de couverture) présentait lauteur comme un « spécialiste de lHistoire juive américaine et des relations juives et chrétiennes ». Ayant désormais lu le livre, mon opinion na pas varié : elle sest plutôt aggravée.
Ceci étant dit, je ne prétends pas que tous les faits et textes que rapporte lauteur, au crédit de Pie XII, sont irrecevables. Il est bien évident que certains dentre eux sont indéniables. Ce que je reproche à lauteur, cest de ne retenir que ceux-là et dignorer ou de nier ceux qui infirment sa ligne générale de défense du souverain pontife. Comme je lexposerai plus en détail dans ma Conclusion, il y avait il y a toujours moyen de porter, sur le pontificat de Pie XII, un regard critique qui évite les procès dintention et tienne compte des circonstances exceptionnellement difficiles de lépoque durant laquelle Pie XII a cru bon de faire ou de ne pas faire, de dire, ou de ne pas dire ce que sa conscience et les cruelles nécessités du moment lui dictaient. Toutefois, le droit à la vérité ne saurait sarrêter au bas du trône pontifical, et il est déloyal de la part dun auteur aussi prestigieux dans sa discipline, que David Dalin, de "manichéiser" un tel débat en mettant, jusque dans le sous-titre de son ouvrage, tous les critiques de lattitude de Pie XII à légard des juifs, dans le même panier que les tenants du « mythe du Pape dHitler ».
La critique quon lira ci-après se divise en deux parties dimportance inégale. La première, brève, porte sur la forme et la méthode, la seconde, beaucoup plus substantielle, concerne le fond de louvrage, et en démontre le caractère arbitraire et apologétique. Une Conclusion sefforce de tirer la leçon de ce que je considère comme un dévoiement scientifique, dont je saisis mal les motivations, mais qui mapparaît comme dautant plus dangereux, quil risque dinduire gravement en erreur des lecteurs non avertis, quauront impressionnés les titres et les publications de lauteur.
I. Sur la forme et la méthode du livre du rabbin professeur Dalin
Même si lon tient compte de la volonté de vulgarisation de lauteur, il est difficilement acceptable quun ouvrage, dont lenjeu historique et moral est si crucial, ne soit pas équipé de la moindre table de références. En effet, on ne trouvera, dans le Pie XII et les Juifs, de Dalin, ni index des personnes et des auteurs cités, ni bibliographie, ce qui en rend la consultation malaisée pour le lecteur averti qui désire recouper les informations et les affirmations contenues dans ce livre. A titre de comparaison, louvrage du P. Blet (5), qui prend, lui aussi - et vigoureusement - la défense de la mémoire du pontife suspecté, est autrement équipé et argumenté.
Quant aux "sources", si lon peut employer ce terme pour ce qui nest, en fait, quune successions de morceaux choisis, généralement isolés de leur contexte, elles sont citées, sauf exception, sans prise de distance critique et à partir douvrages de seconde main, qui ne sont pas toujours les plus fiables en la matière, et que, visiblement, lauteur na pas lus soigneusement, ou dont il na retenu que les passages qui corroborent son admiration pour Pie XII.
Plus grave encore est la méthode si lon peut employer ce terme pour caractériser le choix, trop souvent unilatéral, des faits et des matériaux utilisés par lauteur pour corroborer sa thèse, majoritairement apologétique. Même une lecture cursive et un examen superficiel de louvrage révèlent que ne sont retenus, comme on le verra dans les analyses qui suivent, que ceux qui sont à la décharge et à la gloire du pontife mis en cause par de nombreux historiens.
Certaines assertions vaudraient même une note éliminatoire à un étudiant en première année dhistoire, surtout quand elles ne sont pas mises en perspective, ni confrontées loyalement à des thèses divergentes émises par des chercheurs éprouvés. Dans plusieurs cas, lauteur se contente de classer avec mépris tous les auteurs qui ne pensent pas comme lui, dans la catégorie de ceux qui mènent une « lutte du progressisme contre la tradition catholique», ou fomentent une « agression contre lEglise catholique en tant quinstitution, et contre la religion traditionnelle » (6).
II. Sur le fond et les arguments du livre
Les assertions favorables à Pie XII, contenues dans cet ouvrage, sont si nombreuses quil est impossible de traiter de chacune delles. Je dirai, pour faire bref - et en mexcusant de cette généralisation qui nécessiterait bien des nuances -, que la plupart dentre elles sont invérifiables, émises de manière péremptoire, et se réfèrent à des articles, voire à des ouvrages inconnus du grand public, même cultivé, outre quils lui sont, de toute manière, inaccessibles.
Face à cet état de choses, je me suis limité aux assertions et citations dont je connaissais les auteurs et dont je pouvais plus ou moins retracer lorigine. Comme on va le voir, plusieurs de mes vérifications prennent lauteur en flagrant délit domissions, dexagérations, dapproximations, voire de déformations conscientes ou non - des faits et des dires allégués. En voici quelques exemples, parmi des dizaines dautres.
A propos des papes défenseurs des juifs
Dans un long chapitre intitulé « Des papes qui défendirent les juifs » (7), Dalin entreprend de démontrer que, depuis les origines, les papes ont pris fait et cause pour les juifs et stigmatisé leurs persécuteurs. Il en évoque une petite trentaine, considérés par lui comme favorables aux juifs, mais omet de préciser que quelque 268 papes se sont succédé sur le trône de Saint Pierre, et que plusieurs dentre eux furent tout sauf tendres avec les juifs.
Cest ainsi quil ignore ou passe sous silence le fait que, dans sa bulle « Cantate Domino », du 4 février 1442, le pape Eugène IV stipulait ce qui suit (8):
« La sainte Eglise romaine croit fermement, professe et prêche quaucun de ceux qui vivent en dehors de lEglise, non seulement les païens, mais aussi les juifs ou les hérétiques et les schismatiques, ne peut avoir part à la vie éternelle, mais quils iront au feu éternel "préparé pour le diable et ses anges" [Mt 25, 41], sauf si, avant la fin de leur vie, ils sont réunis à lEglise. »
Ignorée également la bulle Cum nimis absurdum, promulguée le 14 juillet 1555, par le pape Paul IV, et dans laquelle on peut lire :
« Il nous paraît absurde et inadmissible d'étendre la charité et la tolérance chrétiennes aux juifs, condamnés par Dieu, à cause de leurs péchés, à la servitude éternelle. »
Plus grave : Dalin omet de mentionner que, joignant le geste à la parole, ce pape fit regrouper quelque 2 000 juifs dans le quartier le plus insalubre de la cité, situé sur les rives du Tibre, dans un ghetto percé de cinq portes, qui ne comportait quune seule rue et quelques ruelles transversales, et dont les portes étaient fermées la nuit. Silence également sur le fait que ce pape fit fermer toutes les synagogues sauf une, imposa aux juifs le port dun signe distinctif (9), fit confisquer leurs propriétés immobilières et ne les autorisa à exercer que des activités de colportage et de troc.
Un pape prétendument favorable au sionisme
Mais Dalin fait plus fort. Même sil ne la formule pas en termes exprès, il tente daccréditer sa conviction quau moins un pape de lépoque moderne fut favorable au sionisme (!). A cet effet, il insiste lourdement sur un entretien, qui eut lieu en mai 1917, entre le dirigeant sioniste Sokolov et Benoît XV, à propos du sionisme, et il rapporte les propos que Lapide sa source principale, particulièrement en ce domaine -, attribue au pape Benoît XV (10) :
« Comme lhistoire a changé ! 1900 années ont passé depuis que Rome a détruit votre pays, et maintenant Votre Excellence vient à Rome en vue de restaurer ce pays. »
Toujours selon Dalin qui suit encore Lapide à la lettre -, le pape aurait « écouté attentivement lexposé du programme sioniste », que lui fit Sokolov, et laurait « qualifié de providentiel, le trouvant en accord avec la volonté divine ». Il aurait même ajouté, à propos de la question des Lieux Saints (11) : « Oui, oui, je crois que nous ferons de bons voisins ».
Mais il omet de relater les propos du même Lapide sur la fin de cette belle histoire (12):
«
les porte-parole du Vatican informèrent les représentants du mouvement sioniste encore sous le pontificat de Benoît XV que le Saint-Siège ne désirait pas aider "la race juive, pénétrée dun esprit révolutionnaire et rebelle", à obtenir le gouvernement de la Terre Sainte. Induit en erreur par plusieurs de ses représentants sur les lieux, le pape affirma, le 8 juin 1921, que le sort des chrétiens en Palestine était pire maintenant que sous le gouvernement turc, et appela "les gouvernements des nations chrétiennes, même non catholiques", à adresser "une protestation commune à la Société des Nations". (Acta Apostolicae Sedis, XIII, 282-283). »
Dans le même esprit, Dalin néglige dévoquer la sèche réponse antérieure du pape Pie X, sollicité par Théodore Herzl, en janvier 1904, de soutenir le mouvement de retour des juifs à Sion (13) :
«Nous ne pouvons empêcher les Juifs de retourner à Jérusalem, mais jamais nous ne pourrons lencourager. Le sol de Jérusalem, sil na pas toujours été sacré, a été sanctifié par la vie de Jésus-Christ. Les juifs nont pas reconnu Notre Seigneur, cest pourquoi nous ne pouvons reconnaître le peuple juif [
] Si vous allez en Palestine et que vous y installez votre peuple, nous y aurons des églises et nos prêtres seront prêts à baptiser tous vos compatriotes. »
Silence sur les propos antisémites dun pape de la fin du XIXe siècle
Dalin ignore aussi sciemment ou non - les propos les plus violents jamais émis par un pape à lencontre du peuple juif. Il sagit de ceux de Pie IX (1792-1878), récemment canonisé ( !). Dans une des ses contributions (14), le professeur G. Miccoli en a évoqué quelques-uns, extraits des di
« Pie IX [
] fait souvent allusion aux juifs avec des mots très durs : "chiens" devenus tels "pour leur incroyance" («et de ces chiens, ajoute le pape, il y en a beaucoup trop aujourdhui à Rome, et on les entend aboyer dans les rues et ils nous dérangent partout où ils vont») ; "bufs" qui "ne connaissent pas Dieu" et "écrivent des blasphèmes et des ob
La violence de ces invectives sexplique (mais ne se justifie pas) par la mentalité obsidionale de lEglise dalors, en général, et de Pie IX, en particulier. Cest lépoque de la révolte de lEurope des nations contre la mainmise séculaire de lEglise sur la société civile. Selon Miccoli, qui résume les propos des abbés Léman, juifs convertis au catholicisme et particulièrement ardents à entraîner leurs « frères israélites » à faire la même démarche (16) :
« La mise en question et ensuite la chute du pouvoir temporel des papes furent considérées comme lexpression suprême dune attaque qui se veut décisive contre lEglise et son chef. La nouvelle condition des Juifs de Rome en est le premier scandale : dans les écoles, ils occupent les postes qui appartenaient auparavant à lélite catholique ; ils jugent les chrétiens à Rome, siège de la chrétienté ; ils achètent des maisons et des terres ; ils exercent un rôle qui veut contredire le destin que Dieu leur a réservé. »
Et Miccoli de souligner le processus mental obsessionnel qui pousse Pie IX à considérer la révolte des nations dEurope contre lEglise comme la réitération de celle des juifs (17):
« Cest la condition générale même de lEglise qui rappelle la condition des origines, cest lattitude des gouvernements et des élites dominantes qui évoque le cri blasphématoire que les juifs avaient lancé contre le Christ : "Nolumus hunc regnare super nos" [Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous]. Les révolutionnaires du présent revêtent les caractéristiques des juifs du passé, ce sont les "nouveaux juifs", les "nouveaux pharisiens", ils présentent des caractéristiques identiques à celles qui avaient distingué les juifs pendant des siècles : impiété, haine insensée envers le Christ et sa religion, obstination dans le mal, perversité dune génération qui continue de refuser les lumières de la grâce, adoration et amour de la matière, soif dor.» (18)
A propos de Pie XI, pape réellement favorable aux juifs
Dans son apologie de lattitude des papes envers les juifs, Dalin ne pouvait évidemment pas manquer de signaler les propos de Pie XI, probablement le pape le plus hostile à lantisémitisme de lhistoire de lEglise. Malheureusement, conformément à sa propension à ne sélectionner que ce qui corrobore son apologie des papes, lauteur tombe dans les principaux défauts signalés plus haut : exagération, interprétation tendancieuse des sources et omission de celles qui ne vont pas dans le sens de sa thèse. Pire, comme on le verra, il interprète de manière erronée une des affirmations papales favorables au peuple juif.
1. Exagération et manipulation
· A la suite de plusieurs auteurs peu attentifs ou orientés, Dalin considère lencyclique de Pie XI, « Mit brennender Sorge » (avec une brûlante inquiétude), contre le racisme et lidéologie nazie (1937), comme « un document décidément favorable aux juifs » (19). Il en veut pour preuve le fait quà la suite de sa publication, « les nazis lancèrent une contre-attaque au vitriol » (20). Pourtant, si remarquable que soit cette encyclique, il nest que de se reporter au texte (21) pour se convaincre que ce document ne prend pas la défense des Juifs, en particulier, mais celle de lAncien Testament. En témoigne ce passage de la même encyclique :
"Qui veut voir bannies de lEglise et de lécole lHistoire biblique et la sagesse des doctrines de lAncien Testament, blasphème le nom de Dieu, blasphème le plan de salut du Tout-Puissant
"
- Il y est si peu question des juifs, que ce terme ny figure absolument pas, pas plus, dailleurs, que "israélite", ou "Israël". Sa phrase introductive témoigne clairement de la nature et du but de lencyclique :
" C'est avec une vive inquiétude et un étonnement croissant que, depuis longtemps, Nous suivons des yeux les douloureuses épreuves de l'Église et les vexations de plus en plus graves dont souffrent ceux et celles qui lui restent fidèles par le coeur et la conduite, au milieu du pays et du peuple auxquels saint Boniface a porté autrefois le lumineux message, la bonne nouvelle du Christ et du Royaume de Dieu. "
· Il ne s'agit donc pas des « épreuves et des vexations » subies par les juifs, mais de celles dont étaient victimes l'Eglise et la foi des fidèles. Il est donc clair que Dalin a mal compris, voire na pas lu cette encyclique, et il semble que son appréciation erronée se fonde sur la réaction hystérique des nazis, quil rapporte en ces termes :
« Le ministère nazi de la propagande alla jusquà faire circuler une rumeur selon laquelle Pie XI aurait été à moitié juif, et sa mère, une juive hollandaise. »
Le rabbin historien ignore sans doute ce que savent tous les spécialistes de lhistoire de lAllemagne nazie : lobsession antisémite de ses dirigeants était telle, quils qualifiaient de juifs ou damis des juifs tous ceux qui tenaient des propos, ou posaient des actes de nature à défendre les juifs ou à stigmatiser leurs persécuteurs.
2. Omission
Dalin passe sous silence la seule évocation explicite mais malheureusement péjorative que fait Pie XI, dans Mit brennender Sorge, des juifs de lépoque biblique, sous lappellation de "peuple choisi". Deux auteurs la soulignent en ces termes (22) :
« Loin de condamner explicitement lantisémitisme, ou même davoir une parole de compassion envers les juifs persécutés en Allemagne, près de deux ans après ladoption des lois racistes de Nuremberg, ce passage rappelle, au contraire, linfidélité du peuple choisi [
] ségarant sans cesse loin de son Dieu», et «qui devait crucifier» le Christ (23). De ce point de vue, force est de constater que Mit brennender Sorge est en retrait par rapport au décret [de dissolution de Amici Israel], du Saint-Office (24). Et ce dans un contexte qui rendait une telle condamnation plus urgente quen 1928.»
3. Erreur impardonnable de la part dun historien
On a peine à comprendre comment un auteur présenté, dans la Quatrième de couverture de lédition française, comme un « spécialiste de lHistoire juive américaine et des relations juives et chrétiennes » - a pu commettre la double erreur suivante (25) :
« En 1938, au moment même où le premier ministre britannique, Neville Chamberlain, tentait dapaiser Hitler, à Munich, Pie XI apparut comme lune des rares autorités en Europe à explicitement condamner lantisémitisme. En mars 1938, il dissoudra lAssociation des "Amis dIsraël" (Amici Israel), une organisation catholique qui depuis de nombreuses années sefforçait de convertir des juifs et qui avait commencé à publier des brochures "manifestant des sentiments de haine" envers le peuple juif. »
· Pour mémoire, l'association Amici Israel n'a pas été dissoute en 1938, mais en 1928, soit dix ans auparavant !
· Ensuite, non seulement l'association Amici Israel n'avait pas, comme l'affirme le professeur Dalin, « commencé à publier des brochures "manifestant des sentiments de haine" envers le peuple juif" », mais elle s'était, au contraire, distinguée par son zèle (jugé alors intempestif par beaucoup) à demander l'expurgation des nombreuses formules blessantes pour les juifs, qui émaillaient tant la liturgie catholique, que les ouvrages de théologie et de piété de l'époque. En témoignent les douze points suivants, qui constituaient la charte du rapport chrétien avec les juifs, que les Amici rêvaient dacclimater en chrétienté (26) :
« Que lon sabstienne de parler du peuple déicide ; de la cité déicide ; de la conversion des juifs - que lon dise plutôt "retour", ou "passage" ; [que lon sabstienne de parler] de linconvertibilité du peuple juif ; des choses incroyables que lon raconte à propos des juifs, spécialement "le crime rituel" ; de parler sans respect de leurs cérémonies ; dexagérer ou de généraliser un cas particulier ; de sexprimer en termes antisémites. Mais que lon souligne la prérogative de lamour divin dont bénéficie Israël ; le signe sublime de cet amour dans lincarnation du Christ et sa mission ; la permanence de cet amour, mieux : son augmentation du fait de la mort du Christ ; le témoignage, la preuve de cet amour, dans la conduite des Apôtres. »
· Il semble que Dalin ait été induit en erreur par le texte suivant, qui figurait dans le décret de dissolution, et quil cite lui-même :
"Parce quil réprouve toutes les haines et animosités entre les peuples, le Siège apostolique condamne au plus haut point la haine contre le peuple autrefois choisi par Dieu, cette haine quaujourdhui on a coutume de désigner sous le nom dantisémitisme".
Il reste quil ne sagit pas dune bévue, ni dune simple erreur de date ce qui serait excusable. En effet, Dalin met clairement en opposition lattitude de Chamberlain, qui, « en 1938, tentait dapaiser Hitler, à Munich », avec celle de Pie XI qui, selon lhistorien, prononça, « en mars 1938 », la « dissolution de lAssociation des "Amis dIsraël" », coupable, croit-il, davoir « publié des brochures "manifestant des sentiments de haine" envers le peuple juif. » Deux grossières erreurs, de chronologie et dinterprétation, que lon ne pardonnerait pas à un élève de première année de Premier cycle en histoire du christianisme moderne !
A propos de Pie XII, pape controversé
· Dans un chapitre intitulé « Le pape qui " ne gardait pas le silence" », Dalin écrit (27):
« Au moment daccéder à la papauté, Pie XII exprimait continuellement et clairement son désaccord au sujet dHitler et du nazisme. Sa première encyclique, Summi Pontificatus, implorait que lon fasse la paix, rejetait explicitement [?] le nazisme et mentionnait expressément les juifs, toutes choses qui ont échappé aux détracteurs daujourdhui. Publiée seulement quelques semaines après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, lencyclique déclare que dans lEglise catholique il ny a "ni gentil, ni juif, ni circoncis, ni incirconcis", ce qui constitue clairement un rejet de lantisémitisme nazi. »
Pour illustrer à quel point cette affirmation est pour le moins exagérée, si ce nest controuvée, voici le contexte de lencyclique, où figure cette citation de Paul (28) :
« Au milieu des déchirantes oppositions qui divisent la famille humaine, puisse cet acte solennel proclamer à tous Nos fils épars dans le monde que l'esprit, l'enseignement et l'uvre de l'Église ne pourront jamais être différents de ce que prêchait l'apôtre des nations: "Revêtez-vous de l'homme nouveau, qui se renouvelle dans la connaissance de Dieu à l'image de celui qui l'a créé; en lui il n'y a plus ni grec ou juif, ni circoncis ou incirconcis ; ni barbare ou Scythe, ni esclave ou homme libre: mais le Christ est tout et il est en tous." (Col., III, 10-11.) »
A ce compte, et selon la même méthode, on pourrait voir, dans les passages suivants de la même encyclique, des allusions désobligeantes à légard des juifs, même si, à lévidence, il sagit danalogies, classiques en chrétienté, entre lattitude de rejet du Christ par les juifs, et lindifférence religieuse des chrétiens auxquels ce discours sadresse :
« Comme un jour le Précurseur du Seigneur, en réponse à ceux qui l'interrogeaient pour s'éclairer, proclamait: Voici l'Agneau de Dieu (Io, I, 29), les avertissant par là que le Désiré des Nations (Agg., II, 8) demeurait, quoique encore inconnu, au milieu d'eux, ainsi le représentant du Christ adressait suppliant son cri vigoureux: Voici votre Roi ! (Io, XIX, 14) aux renégats, aux sceptiques, aux indécis, aux hésitants, qui refusaient de suivre le Rédempteur glorieux toujours vivant et agissant dans son Eglise, ou ne le suivaient qu'avec insouciance et lenteur. »
« Le saint Evangile raconte que, quand Jésus fut crucifié, les ténèbres se firent sur toute la terre (Matth., XXVII, 45) : effrayant symbole de ce qui est arrivé et arrive encore dans les esprits, partout où l'incrédulité aveugle et orgueilleuse d'elle-même a de fait exclu le Christ de la vie moderne, spécialement de la vie publique, et, avec la foi au Christ, a ébranlé aussi la foi en Dieu. »
« Le crime de lèse-majesté contre le Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs (I Tim., VI, 15, Apoc., XIX, 16) perpétré par une éducation indifférente ou hostile à l'esprit chrétien, le renversement du "Laissez venir à moi les petits enfants" (Marc, X, 14) porteraient des fruits bien amers. »
« Et tandis que Notre cur de pasteur observe, douloureux et préoccupé, voilà que surgit devant Nos yeux l'image du Bon Pasteur, et il Nous semble que Nous devons répéter au monde en son nom la plainte : Si tu savais... ce qui peut t'apporter la paix ! Mais non, cela est maintenant caché à tes yeux ! (Luc, XIX, 42). »
Lorsquon a présent à lesprit le procédé, évoqué ci-dessus - qui consiste à voir, dans les faits passés que relate lEcriture, une anticipation, ou une typologie de situations actuelles , on ne peut que considérer comme exorbitante laffirmation de Dalin selon laquelle lévocation, par Pie XII, de lexpression paulinienne, "ni gentil, ni juif, ni circoncis, ni incirconcis", « constitue clairement un rejet de lantisémitisme nazi ».
La piété et la défense de la mémoire dun pape ne justifient pas le recours à de tels subterfuges, qui ne convaincront, dailleurs, que celles et ceux pour qui tous les moyens sont bons pourvu que la fin, considérée comme sainte, les justifie.
· Mais voici plus surprenant encore.
Au chapitre « Pie XII et les juifs », on apprend quentre les années 1914 et 1917, le futur Pie XII,
« devenu le bras droit de Gasparri [secrétaire dEtat du Vatican], rédigea
notamment la condamnation de lantisémitisme par le Vatican, en février 1916. » (29).
Comme beaucoup de chercheurs, je pense, jignorais jusquà lexistence de cette "condamnation" (30), mentionnée par Dalin de façon abrupte. Heureusement, quelques pages plus loin (31), lauteur est plus explicite :
« Le 30 décembre 1915, lAmerican Jewish Committee avait demandé au pape Benoît [XV] duser de son influence morale et spirituelle pour condamner les pogroms antisémites qui avaient éclaté à travers la Pologne, faisant parmi les juifs des centaines de morts et des milliers de blessés. Ecrite en réaction à cette situation dramatique qui allait en empirant, la déclaration pontificale [sic] disait entre autres (32) :
« [
] en tant que chef de lEglise catholique qui, fidèle à sa doctrine divine et à ses traditions les plus glorieuses, considère tous les hommes comme des frères et leur apprend à saimer les uns les autres, il [le pontife suprême] ne cesse jamais dinculquer, aux individus comme aux peuples, lobservance des principes de la loi naturelle et de condamner ce qui vient en violation de ces principes. Il faut observer et respecter cette même loi vis-à-vis des enfants dIsraël, comme pour nimporte qui dautre, car il ne serait pas conforme à la justice ou à la religion elle-même dy déroger pour des raisons de confession religieuse. Le pontife suprême ressent, en ce moment, dans son coeur paternel [
] quil est nécessaire pour tous les hommes de se souvenir quils sont frères, et que leur salut réside dans le retour à la loi damour qui est la loi de lEvangile. »
Sur ce point, comme sur plusieurs autres, Dalin dépend exclusivement de Rychlak (33). Mais, à mon avis, conformément à sa mauvaise habitude, déjà signalée, dimprimer un petit coup de pouce aux faits pour leur donner plus de lustre, Dalin majore ici indûment ce qui nest certainement pas une « condamnation de lantisémitisme », ni une « déclaration pontificale », mais plutôt une exhortation humanitaire et une réponse de la secrétairerie dEtat du Vatican à la demande de lAmerican Jewish Committee. Il nest que dexaminer le style et le contenu de ce texte pour sen convaincre. Lemploi de la troisième personne ne doit pas faire illusion, ce nest pas le pape qui parle (il eût utilisé le pluriel de majesté à la première personne, comme cétait alors lusage), pas plus que ce ne sont ses paroles qui sont rapportées en style indirect. La note est technique et diplomatique : elle rappelle la position morale de lEglise, à savoir « lobservance des principes de la loi naturelle », et la condamnation de « ce qui vient en violation de ces principes ». Il ne sagit donc pas dune démarche inspirée par la réprobation de lignominie de lantisémitisme, mais dun plaidoyer pour le respect de la personne humaine, de son intégrité et de sa vie. En effet, si la note affirme bien qu«il faut respecter cette même loi vis-à-vis des enfants dIsraël», elle relativise linjonction en ajoutant : « comme pour nimporte qui dautre », ce qui ne laisse aucun doute sur la généralité de sa portée et dément catégoriquement quelle connote la moindre réprobation, ou même la plus infime déploration de lantisémitisme, comme Dalin sefforce den convaincre ses lecteurs par sa présentation biaisée des faits et des dires quil rapporte.
III. Conclusion
Ce qui précède nest quun extrait, relativement limité, des affirmations exagérées ou biaisées, qui abondent dans ce livre. Je men tiendrai là cependant, à la fois pour ne pas allonger démesurément cet article et pour ne pas jeter, comme on dit, lenfant avec leau du bain. De fait, je tomberais moi-même dans les travers que je dénonce en prétendant que louvrage de Dalin nest quun ramassis darguments controuvés à lappui de ce quon pourrait appeler irrévérencieusement un "plaidoyer pro Pio". Il contient, en effet, nombre déléments qui sinscrivent indéniablement au crédit des papes, en général, et de Pie XII, en particulier, et quil serait aussi vain que déloyal de discréditer, de minimiser, ou, pire, de passer sous silence. Il reste que, comme je lai écrit à plusieurs reprises, ce qui est avéré ne peut se défendre que par les armes de la vérité et de lhonnêteté intellectuelle. Si admirable, voire sainte, à dautres égards, que soit la personne que lon entend défendre, il nest pas question de biaiser les faits, ni de forcer les interprétations, pour mieux exonérer son "champion" des attaques fussent-elles injustes dont il est lobjet. Or, les analyses qui précèdent montrent que louvrage du professeur rabbin Dalin nest pas exempt de ces procédés répréhensibles.
Reste à resituer, dans leur contexte les propos et attitudes regrettables, voire scandaleux, dont des juifs ont été victimes de la part de certains membres de lEglise et de nombre de ses fidèles.
Pour ce faire, je me limiterai ici à ce que lon pourrait considérer comme un cas décole.
On sait que Pie XI fut le premier pape à poser des actes et émettre des déclarations qui témoignaient dun respect, peu commun à lépoque, envers les juifs et dun embryon de perception de la spécificité de leur destin, ce qui létait encore moins. Cétait au point quil avait conçu le projet dune encyclique au but ambitieux et inédit, qui ne vit pas le jour, pour des motifs qui ne sont pas tous clairs, outre que le souverain pontife décéda avant davoir pu corriger (certains doutent même quil lai lu) le projet de ce document, dont il avait confié la rédaction à deux jésuites (34).
Un simple coup dil sur les extraits ci-dessous (considérés alors comme osés, voire révolutionnaires), même si, à lévidence, ils ne sont pas de la main du pape, donne une bonne idée du niveau effrayant à nos yeux daujourdhui, des conceptions des ecclésiastiques dalors les mieux disposés à légard des juifs. Les auteurs rapportent, à ce sujet, lexclamation dun jésuite contemporain, fin connaisseur de cette période (35) :
« Quand on replace ces phrases dans le contexte de la législation raciste adoptée en Allemagne à cette époque, on peut dire aujourdhui : Dieu soit béni de ce que ce projet ne soit resté quun projet! »
Voici quelques passages de lencyclique, qui justifient pleinement le jugement ci-dessus (36) :
(§ 136) «
aveuglés par des rêves de conquête temporelle et de succès matériel, les juifs perdirent ce queux-mêmes avaient recherché. Quelques âmes délite font exception à cette règle générale : les di
(§ 142) La haute dignité que lÉglise a toujours reconnue à la mission historique du peuple juif, ses vux ardents pour sa conversion, ne laveuglent pas cependant sur les dangers spirituels auxquels le contact avec les juifs peut exposer les âmes. Elle nignore pas quelle doit veiller à la sécurité morale de ses enfants. Et cette obligation nest certes pas moins urgente aujourdhui que par le passé. Tant que persiste lincrédulité du peuple juif et que se maintient son hostilité contre le christianisme, lÉglise doit, par tous ses efforts, prévenir les périls que cette incrédulité et cette hostilité pourraient créer pour la foi et les murs de ses fidèles [
] Lhistoire nous apprend que lÉglise na jamais failli à ce devoir de prémunir les fidèles contre les enseignements juifs, quand les doctrines comportées menacent la foi. Elle na jamais sous-estimé la vigueur incroyable des reproches que Saint Étienne, premier martyr, lançait à ces juifs obstinés qui, sciemment, résistaient à lappel de la grâce : "Hommes à la tête dure
" (Ac 7, 51). Elle a pareillement mis en garde contre des relations trop faciles avec la communauté juive, qui pourraient introduire dans la vie chrétienne des coutumes et des façons de voir incompatibles avec son idéal.
(§ 148)
Ce ne sont pas les victoires et les triomphes politiques que recherche lÉglise : ce ne sont pas les alliances dÉtats ou les combinaisons de la politique qui la préoccupent. Aussi se désintéresse-t-elle des problèmes dordre purement profane où le peuple juif peut se trouver impliqué. Tout en reconnaissant que les situations très diverses des juifs dans les différents pays du monde peuvent donner loccasion à de très divers problèmes dordre pratique, elle laisse la solution de ces problèmes aux pouvoirs intéressés, en insistant seulement que nulle solution nest la vraie solution si elle contredit les lois très exigeantes de la justice et de la charité.»
Maritain lui-même, presque universellement célébré pour son empathie à légard des juifs, était parfaitement à lunisson de létat desprit général de la chrétienté, quand il écrivait, en 1921 (37):
«
la dispersion de la nation juive parmi les peuples chrétiens pose un problème particulièrement délicat. Sans doute bien des Juifs ils lont montré au prix de leur sang pendant la guerre sont vraiment assimilés à la patrie de leur choix; la masse du peuple juif reste néanmoins séparée, réservée, en vertu même de ce décret providentiel qui fait de lui, tout au long de lhistoire, le témoin du Golgotha. Dans la mesure où il en est ainsi, on doit attendre des Juifs tout autre chose quun attachement réel au bien commun de la civilisation occidentale et chrétienne. Il faut ajouter quun peuple essentiellement messianique comme le peuple juif, dès linstant quil refuse le vrai Messie, jouera fatalement dans le monde un rôle de subversion [
] Je ninsiste pas sur le rôle énorme joué par les financiers juifs et par les sionistes dans lévolution de la politique du monde pendant la guerre et dans lélaboration de ce quon appelle la paix. De là, la nécessité évidente dune lutte de salut public contre les sociétés secrètes judéo-maçonniques et contre la finance cosmopolite, de là même la nécessité dun certain nombre de mesures générales de préservation qui étaient, à vrai dire, plus aisées à déterminer au temps où la civilisation était officiellement chrétienne [
] mais dont il ne paraît pas impossible de trouver léquivalent, aujourdhui surtout que le sionisme, en créant un État juif en Palestine, semble devoir mettre les Juifs dans lobligation dopter, les uns pour la nationalité française, anglaise, italienne, etc. les autres pour la nationalité palestinienne, quils aillent résider en Palestine, ou quils demeurent dans les autres pays à titre détrangers. [
] Si antisémite quil puisse être à dautres points de vue, un écrivain catholique, cela me paraît évident, doit à sa foi de se garder de toute haine et de tout mépris à légard de la race juive [
] Si dégénérés que soient les Juifs charnels, la race des prophètes, de la Vierge et des apôtres, la race de Jésus est le tronc où nous sommes entés [allusion à Rm 11]
Et cest ainsi que lÉglise, pressée par sa charité, et malgré cette sorte dhorreur sacrée quelle garde pour la perfidie de la Synagogue, et qui lempêche de plier les genoux lorsquelle prie pour les Juifs le Vendredi saint, cest ainsi que lÉglise continue et répète parmi nous la clameur : Pater dimitte illis [Père pardonne-leur] de Jésus crucifié. Il me semble quil y a là une indication dont les écrivains catholiques ne peuvent pas ne pas tenir compte. Autant ils doivent dénoncer et combattre les Juifs dépravés qui mènent avec des chrétiens apostats, la Révolution antichrétienne, autant ils doivent se garder de fermer la porte du royaume des cieux devant les âmes de bonne volonté [
] Il y a là un cas éminent où nous sommes tenus, ce qui nest pas toujours facile, dunir dans lintégrité de la vie chrétienne deux vertus contraires en apparence : dunir à la juste défense des intérêts de la cité lamour surnaturel sans lequel nous ne méritons pas notre nom de chrétiens
».
Quelque trente années plus tard, le grand théologien quétait le dominicain P. Congar ne pensait pas autrement, qui écrivait (38):
«Certes, il est à certains égards bien regrettable quIsraël, en naccomplissant pas son élection dans le Christ, ait comme laïcisé sa vocation propre, celle du ferment prophétique. Cest pourquoi Karl Marx est si foncièrement un Juif; cest pourquoi il y a si souvent quelque chose de révolutionnaire et dinquiétant dans laction des juifs. ».
Et encore (39):
« Les questions concrètes que pose le fait juif sont à résoudre par chacun
grâce à une législation qui contrecarre efficacement les facteurs dissolvants dont les Juifs nont certes pas le monopole. »
Il se trouva même, à la honte de lEglise, un membre éminent de la hiérarchie catholique, le cardinal Piazza, patriarche de Venise, pour tenir les propos antisémites suivants dautant plus indignes, quils figurent dans une homélie prononcée à loccasion de la fête de lEpiphanie, le 6 janvier 1939, à lapogée du nazisme allemand et du fascisme italien (40) :
«Ce fut un authentique pêcheur juif, le chef des apôtres, qui, peu de semaines après le déicide, parlant du Christ au Sanhédrin, a formulé la condamnation contre la Synagogue : Celui-là est la pierre qui a été rejetée par vous les bâtisseurs, et qui est devenue la pierre angulaire. Et il ny a de salut en personne dautre; car nul nom na été donné sous le ciel aux hommes, par lequel nous devions être sauvés (Ac 4, 11-12)
Dire simplement que l'Église protège les juifs, c'est affirmer une chose qui n'est pas vraie; car l'Église, à proprement parler, ne protège, par mandat divin, que la liberté de sa mission universelle, qui est de communiquer à quiconque ses biens surnaturels
Il est bien vrai que (l'Église) dut, et non rarement, avec les moyens qu'elle avait à sa disposition, se défendre elle-même, ainsi que ses fidèles, contre de dangereux contacts et l'envahissement des juifs, qui semble être, en vérité, la note héréditaire de ce peuple. Mais on doit aussi reconnaître, si l'on ne veut pas mentir, que dans les réactions provoquées trop souvent par l'arrogance juive, on peut avoir, de la part de l'Église, des suggestions et des exemples d'équilibre, de modération et de charité chrétienne.»
Quant au plaidoyer "pro Pio", que constitue le livre de Dalin, rappelons de nouveau à son auteur que le choix nest pas, comme il semble vouloir nous en convaincre, entre linsulte envers Pie XII, que constitue lappellation, aussi calomnieuse que stupide, de « pape de Hitler », et le label de « Juste des nations », pour le prétendu sauvetage de masse de juifs (41), aux statistiques élastiques (42), dont les zélateurs de la cause de ce pontife lui attribuent audacieusement le mérite.
En ce qui me concerne, je men tiendrai à cette brève déclaration du défunt cardinal Döpfner (43), que je cite systématiquement dans toutes mes interventions, orales ou écrites, à ce propos, tant elle me paraît sage et marquée au coin du bon sens :
«Le jugement rétrospectif de l'Histoire autorise parfaitement l'opinion
que Pie XII aurait dû protester plus fermement.
On n'a cependant pas le droit de mettre en doute l'absolue sincérité
de ses motifs, ni l'authenticité de ses raisons profondes.»
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Notes
Remarque : Toutes les mises en grasses et italiques, dans cet article, y compris s'agissant de textes que je cite, sont miennes.
(1) Editions Tempora, Perpignan (France), 2007 (cité ci-après, sous : Dalin, Pie XII). Original anglais : The Myth of Hitlers Pope. How Pope Pie XII rescued Jews from the Nazis, Regnery Publishing, Inc. New York, 2005.
(2) Cest lintitulé de la Conclusion du chapitre 4 de louvrage : « Un Juste des Nations : Pie XII et la Shoah ». Rappelons que le titre de "Juste des nations" est décerné par lInstitut de la mémoire de la Shoah, Yad Vashem, de Jérusalem, à tout non-juif dont il est établi quil a sauvé, contribué à sauver, ou aidé, à ses risques et périls, des juifs en danger de mort, ou victimes de spoliations.
(3) Publié aux éditions du Seuil, en 1967. (Cité, ci-après, sous Lapide, Rome). Original anglais : The last three Popes and the Jews, 1967.
(4) " Le « Pie XII et les Juifs, le Mythe du Pape d'Hitler », du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ? ".
(5) Pierre Blet, s.j., Pie XII et la Seconde Guerre mondiale daprès les archives du Vatican, Librairie académique Perrin, 1997.
(6) Dalin, Pie XII, p. 21. On appréciera à sa juste valeur ce morceau danthologie, quon croirait issu dune plume catholique intégriste : « Que ce soient danciens séminaristes comme Gary Wils et John Cornwell (auteur de Hitlers Pope
), ou des prêtres défroqués comme James Caroll, ou quelque autre catholique renégat ou progressiste en colère, tous exploitent cette tragédie quest la Shoah, dans leurs polémiques dirigées contre le pape, afin de promouvoir leur propre programme de changements pour lEglise daujourdhui. ».
(7) Dalin, Pie XII, pp. 41-75.
(8) Citation extraite de Textes doctrinaux du Magistère de lEglise sur la foi catholique, Traduction et présentation de Gervais Dumeige, éditions de lOrante, 1975, p. 253.
(9) La mesure nétait pas nouvelle : en 1215, déjà, le IVe Concile du Latran avait promulgué des mesures de discrimination à légard des juifs, telles que : interdiction d'exercer des fonctions publiques ; obligation de porter un costume spécial et darborer la rouelle pour empêcher les unions mixtes entre chrétiens et juifs non convertis ; etc.
(10) Dalin, Pie XII, p. 65, cf. Lapide, Rome, p. 124.
(11) Dalin, Pie XII, p. 66, cf. Lapide, Rome, p. 125.
(12) Lapide, Rome, pp. 125-126.
(13) Lapide, Rome, p. 124, qui cite les carnets de Herzl. Voir aussi A. Elon, La rivolta degli ebrei, Milan, 1967, pp. 471-472.
(14) Giovanni Miccoli, «Un nouveau protagoniste du complot antichrétien à la fin du XIXe siècle», in Juifs et Chrétiens entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Actes du Colloque des 18 et 19 novembre 1998, à Lille. Textes rassemblés et édités par Annette Becker, Daniel Delmaire, Frédéric Gugelot, Université Charles-de-Gaulle Lille 3, 2002, p. 21. Ci-après Miccoli, Actes.
(15) La référence est à Discorsi del Sommo pontefice Pio IX pronunziati in Vaticano ai fedeli di Roma e dellorbe dal principio della sua prigionia fino al presente, per la prima volta raccolti e pubblicati dal Padre don Pasquale de Franciscis di Pii Operai, vol I-IV, Roma, 1874-1878, cités in Miccoli, Actes, p. 21, note 28. Circonstance aggravante, comme le fait remarquer le Prof. Miccoli, ces textes «furent revus personnellement par le pape».
(16) Cf. Lettera agli Israeliti dispersi sulla condotta dei loro correligionari a Roma durante la prigionia di Pio IX al Vaticano, scritta dagli abbati Léman, israeliti converti al cattolicismo, Lione 15 agosto, Roma, 1873; cité par Miccoli, Actes, note 27, p. 21.
(17) Cf. R. Ballerini, "I peccati dEuropa", dans La Civiltà Cattolica, 27, 1876, vol III, p. 388 et ss.», cité par Miccoli, Actes, p. 21, note 29.
(18) Cf. Pio IX, Discorsi, op. cit., respectivement III, pp. 146, 203, et 77 : I, p. 291 ; II, p. 89 ; IV, pp. 354 et 116
, in Miccoli, Actes, p. 21, note 28.
(19) Pour mémoire, une exégèse erronée de même nature a déjà été commise à propos des sermons du cardinal allemand Faulhaber, réputés prononcés en défense des Juifs, alors quil sagissait dune défense de lAncien Testament, que répudiaient les "Deut
(20) Dalin, Pie XII, p. 69.
(21) Texte français reproduit sur le site Convertissez-vous.com.
(22) G. Passelecq et B. Suchecky, Lencyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de lEglise face à lantisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, p. 153.
(23) On trouve également, dans ce même passage de lencyclique, lexpression regrettable de « sacrilège de ses bourreaux », qui, si lon tient compte du terme "sacrilège", semble se référer plutôt aux juifs quaux Romains qui, comme Jésus lui-même latteste, "ne savaient pas ce quils faisaient" (cf. Lc 23, 34).
(24) Cest moi qui souligne. Sur l'histoire, l'action et la doctrine de cette pieuse association, je me permets de renvoyer à mon article : Menahem Macina "Essai délucidation des causes et circonstances de labolition, par le Saint-Office, de l«Opus sacerdotale Amici Israel» (1926-1928)", in Juifs et Chrétiens entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Actes du Colloque des 18 et 19 novembre 1998, à Lille. Textes rassemblés et édités par Annette Becker, Daniel Delmaire, Frédéric Gugelot, Université Charles-de-Gaulle Lille 3, 2002, pp. 87-110. (Ci-après, Macina, Essai délucidation).
(25) Dalin, Pie XII, pp. 69-70.
(26) Macina, Essai délucidation, op. cit., p. 92.
(27) Dalin, Pie XII, p. 114.
(28) Voir la traduction française de cette encyclique, sur le site du Vatican.
(29) Dalin, Pie XII, p. 81.
(30) Je ny ai pas trouvé la moindre allusion dans les travaux qui font autorité dans létude de lattitude de la papauté à légard des juifs, même dans les ouvrages les plus apologétiques.
(31) Dalin, Pie XII, p. 91.
(32) Comme Dalin le mentionne (Ibid., p. 91note 55), le texte cité est extrait de louvrage de Ronald J. Rychlak, Hitler, the War, and the Pope (Huntington, Indiana, 2000), qui fait également mention de la « participation de Pacelli à la condamnation de lanti-sémitisme par le Vatican » ; la référence est aux pp. 299-300 et 439, ainsi quaux notes 141 et 142 du livre de Rychlak.
(33) Jai trouvé, dans "Daniel Kertzer's The Popes Against the Jews, by Ronald J. Rychlak" (article mis en ligne sur le site de la Catholic League for Religious and Civil Rights), un extrait en anglais de la déclaration à laquelle fait allusion Dalin, présenté en ces termes par Rychlak : «Discussing Pope Benedict XV, Kertzer overlooks the most significant, direct piece of evidence. In 1916, American Jews petitioned Benedict on behalf of Polish Jews. The response was as follows: "The Supreme Pontiff.... as Head of the Catholic Church, which, faithful to its divine doctrines and its most glorious traditions, considers all men as brothers and teaches them to love one another, he never ceases to indicate among individuals, as well as among peoples, the observance of the principles of the natural law, and to condemn everything that violates them. This law must be observed and respected in the case of the children of
(34) Malgré quelques outrances et faiblesses danalyse, louvrage de Georges Passelecq et Bernard Suchecky, L'encyclique cachée de Pie XII. Une occasion manquée de l'Église face à l'antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, reste la référence obligée à ce propos. (Ci-après, LEncyclique cachée)
(35) Il sagit de Johannes H. Nota, dans son article, "Édith Stein und der Entwurf für eine Enzyklika gegen Rassismus und Antisemitismus", Freiburger Rundbrief, 1975, p. 38.
(36) LEncyclique cachée, op. cit., pp. 286 et 289.
(37) Texte publié pour la première fois dans La Vie spirituelle (II, n° 4), juillet 1921, et reproduit dans jacques maritain. Limpossible antisémitisme. Précédé de Jacques Maritain et les Juifs, par Pierre vidal-naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, pp. 61-68.
(38) Cf. Y. Congar, L'Église catholique devant la question raciale, publication de l'Unesco, Paris, 1953, pp. 27-28
(39) Ibid., p. 56.
(40) Un compte-rendu de ce discours parut dans LOsservatore Romano du 19 janvier 1939. Il fut traduit intégralement dans La Documentation catholique, XXIe année, t. 40, n° 891, du 20 février 1939, sous le titre "LEglise, le racisme et le problème juif", pp. 243-246. L'encyclique cachée, p. 193, en reproduit un extrait.
(41) En effet, à en croire les statistiques, aussi extravagantes quélastiques (voir note suivante), de Lapide, à la remorque desquelles la majorité des apologistes de Pie XII se sont mis, « le nombre total de Juifs survivant à Hitler dans la partie de l'Europe occupée - Russie non comprise - grâce en partie à l'aide chrétienne s'élève à 945.000 environ. À ceux-là on doit ajouter les quelque 85.000 que les Chrétiens aidèrent à s'échapper en Turquie, en Espagne, au Portugal, en Andorre, et en Amérique latine. De ce résultat, qui dépasse un million de survivants, j'ai déduit toutes les revendications de l'Église protestante (surtout en France, en Italie, en Hongrie, en Finlande, au Danemark et en Norvège); des Églises orientales (en Roumanie, Bulgarie et Grèce). Il faut encore retrancher tous ceux qui doivent leur vie sauve à des communistes, des agnostiques ou autres Gentils non chrétiens. Le nombre total de vies juives sauvées par l'intermédiaire de l'Église catholique atteint ainsi au moins 700.000 âmes, mais se trouve vraisemblablement plus proche de 860.000."
(42) Curieusement, quelques années avant la parution de son ouvrage cité, le même Lapide était à la fois plus modeste dans son évaluation et moins exclusif dans son attribution de la paternité des sauvetages. Interviewé par Le Monde du 13 décembre 1963, il déclarait, en effet : « Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint-Siège, les nonces et toute l'Église catholique ont sauvé de 150.000 à 400.000 Juifs d'une mort certaine. » (Cité par A. Curvers, Pie XII, le pape outragé, D.M.M., 1988, p. 44). S'il faut en croire le député Maurice Edelman, qui rapporte les propos de Pie XII, le pape lui-même était beaucoup plus modeste sur le nombre des sauvetages qu'il attribuait à son intervention personnelle, en confiant à son interlocuteur que « pendant la guerre, il avait secrètement donné au clergé catholique l'ordre de recueillir et de protéger les Juifs. Grâce à cette intervention - précisait Edelman -, des dizaines de milliers de Juifs ont été sauvés." (Gazette de Liège, du 23 janvier 1964, citée par le même Curvers, op. cit., p. 85). Admirons, au passage, 'l'élasticité' des chiffres : les "150.000 à 400.000" du Lapide du Monde de décembre 1963, devenus, on ne sait comment, "860.000" chez le Lapide de Rome et les Juifs de 1967, chutent soudain à quelques "dizaines de milliers" chez le Edelman de la Gazette de Liège de janvier 1964, pour remonter en flèche, jusqu'aux 850.000 du Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, du P. Blet de 1997 (voir ci-dessous). Cette dernière 'statistique' fantaisiste et la floraison de louanges et de justifications de Pie XII, dans laquelle elle est comme enchâssée, sont devenues la 'Vulgate' de toute relecture apologétique des Actes de ce pape en faveur des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Et de fait, une évocation explicite en est faite, dans un document du Vatican, en ces termes : "Pendant et après la guerre, des communautés et des responsables juifs ont exprimé leurs remerciements pour tout ce qui a été fait pour eux, y compris pour ce que le Pape Pie XII fit, personnellement ou par l'intermédiaire de ses représentants, pour sauver des centaines de milliers de vies juives" ("Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah", dans Documentation Catholique n° 2179, du 5 avril 1998, IV, p. 338, col. 1-2). On la retrouve dans le livre de vulgarisation qua publié, il y a quelques années, l'unique survivant des quatre compilateurs des douze volumes d'archives vaticanes ayant trait à l'attitude du Saint -Siège durant la guerre (P. Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d'après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1998, pp. 322-323). Voici en quels termes ce religieux contribue, plus encore que les auteurs qui l'ont précédé, à accréditer et à faire connaître urbi et orbi la 'statistique' maximalisante de Lapide, non sans en laisser habilement l'entière responsabilité à "l'historien israélien" : « Tandis que le pape donnait en public l'apparence du silence [!], sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie, en Hongrie, leur prescrivant d'intervenir près des gouvernants et près des épiscopats afin de susciter une action de secours, dont l'efficacité fut reconnue, à l'époque, par les remerciements réitérés des organisations juives et dont un historien israélien, Pinchas Lapide, n'a pas craint d'évaluer le nombre à 850.000 personnes sauvées. » Tout le monde peut se tromper, bien sûr. Mais ce qui ne trompe pas, par contre, c'est le caractère navrant de cette algèbre de l'apologie rétrospective, qui s'efforce, par tous les moyens, d'étendre le manteau de Noé sur une réserve papale face à l'horreur de la Shoah, considérée depuis comme indécente par des dizaines d'historiens et des millions de personnes. Et s'il n'est pas question de juger, et encore moins de condamner, à près de soixante années de distance, les motifs profonds - dont d'ailleurs nous ignorons tout - du choix de se taire qu'a cru devoir faire Pie XII, en son âme et conscience, il n'est pas davantage question de passer sous silence l'incroyable 'révision' de l'Histoire, que constitue l'attribution à Pie XII du sauvetage de "centaines de milliers de vies juives" - qui, en définitive, n'ont dû leur survie qu'à la cessation des hostilités -, pour en créditer Pie XII, au motif que, dans le courant de l'année 1944, « sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques » des pays en conflit, « afin de susciter une action de secours » (cf. Blet, op. cit., ibid.). Un tel procédé, on en conviendra, relève davantage de la légende dorée ou des Fioretti que de l'histoire. À ce titre, il n'aurait pas dû trouver place dans un document censé exprimer une démarche de pardon et de conversion (teshuvah), et destiné à être lu par les chrétiens du monde entier.
(43) Cité par Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, éditions Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 168.
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© Menahem Macina
Mis en ligne le 29 août 2007, par M.











