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Antisionisme radical ou antisémitisme par procuration (L'Arche V)
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5. L’antisionisme radical, ou l’antisémitisme par procuration»


Extraits du «Rapport Rufin»


Extraits de l’introduction générale au rapport

Le dispositif de lutte contre le racisme et l’antisémitisme ne vise pas seulement à défendre telle ou telle catégorie de la population, encore moins à la favoriser par rapport aux autres. Il vise à défendre le système politique démocratique, seul capable de protéger également tous les citoyens.

Non seulement la lutte contre le racisme et l’antisémitisme n’est pas dérogatoire aux libertés publiques mais elle doit les respecter strictement. La loi partage aujourd’hui ce qui est opinion – dont la libre expression est protégée – de ce qui est incitation à la haine raciale, négation de crimes contre l’humanité, etc., constitué en délit et réprimé.

La répression en matière de violences antisémites et racistes doit s’attacher à sanctionner les individus. Cependant, à travers eux, il s’agit essentiellement de faire barrage à la constitution d’idéologies structurées, de réseaux organisés, de forces à caractère politique qui constituent des dangers pour la République.


Extraits de l’introduction du chapitre consacré à la lutte contre l’antisémitisme


La recrudescence des actes à caractères antisémites au cours des dernières années est un fait incontestable. Les menaces et violences exercées contre des Français juifs constituent un fait social évident, nouveau et extrêmement préoccupant. Toute volonté de «relativiser» ce fait, ou de l’équilibrer en le mettant en balance avec des actes violents ou discriminatoires visant d’autres communautés, est totalement irrecevable. L’aggravation brutale des menaces contre des Juifs en France, l’inquiétude voire la peur qui en résulte, sont des phénomènes dont il faut reconnaître en soi l’existence, la gravité et auxquels il importe de trouver des réponses.


Concernant les facteurs de l’antisémitisme, l’auteur du rapport distingue «trois niveaux de responsabilités», qu’il définit ainsi:

- celui des auteurs de violences. On parlera à leur propos d’antisémitisme comme pulsion
- celui des manipulateurs: idéologues, réseaux politiques ou terroristes: l’antisémitisme comme stratégie
- celui des facilitateurs, qui par leurs opinions – ou leur silence – légitiment les passages à l’acte – tout en se gardant bien de les commettre eux-mêmes. C’est ce que l’on peut appeler l’antisémitisme par procuration.


Extraits du passage consacré à la troisième catégorie («Les facilitateurs: l’antisémitisme par procuration»), qui a été l’objet des principales attaques contre le rapport.


Parmi toutes les formes, subtiles, d’antisémitisme par procuration, il en est une qui doit être particulièrement distinguée car elle émerge depuis quelques années comme forme de discours dominant: c’est l’antisionisme radical.

Cet antisionisme revêt différentes formes d’expression qui servent d’écran les unes aux autres et contribuent à le banaliser. Sans entrer dans une analyse détaillée de ces courants, notons que, pour l’essentiel, cet antisionisme moderne est né au confluent des luttes anticoloniales, anti-mondialisation, anti-racistes, tiers-mondistes et écologistes. Il est fortement représenté au sein d’une mouvance d’extrême gauche altermondialiste et verte. Dans cette représentation du monde, Israël, assimilé aux États-Unis et à la mondialisation libérale, est présenté comme un État colonial et raciste qui opprime sans fondement un peuple innocent du Tiers-Monde. La conférence de Durban, sous l’égide des Nations unies, qui s’est tenue trois jours avant le 11 septembre 2001, a donné lieu à la plus violente mise en scène de cet antisionisme antiraciste.

Il ne prend cependant pas toujours cette forme extrémiste. En mettant l’accent sur la dénonciation de «la politique de Sharon» et en se recommandant de certaines voix juives dissidentes, il se donne des cautions de respectabilité et entend suggérer qu’il n’est pas assimilable à un antisémitisme.

Cependant, dès que l’on entre un peu dans le détail, on découvre facilement que cet antisionisme n’est pas la simple critique conjoncturelle d’une politique mais bien une remise en cause des fondements même de l’État d’Israël. Depuis le lancement de l’Intifada Al-Aqsa par Yasser Arafat, le discours est en effet nettement régressif. Alors que les accord d’Oslo établissaient clairement la reconnaissance par tous du droit à l’existence et à la sécurité d’Israël, la thématique nouvelle du «droit au retour» des réfugiés palestiniens remet en question la survie même d’un État où les Juifs du monde entier peuvent trouver la sécurité.

En légitimant la lutte armée des Palestiniens quelle qu’en soit la forme, même lorsqu’elle vise des civils innocents, l’antisionisme propose une lecture radicale de l’actualité, propre à légitimer les actions violentes commises en France même. L’antisionisme est en effet amalgamé à des thématiques auxquelles les jeunes sont sensibles: l’avenir de la mondialisation, les dangers écologiques, la pauvreté croissante du Tiers-Monde. Lorsque des militants de la confédération paysanne passent de l’action violente ici à des opérations de soutien à la direction du Fatah là-bas, le mécanisme d’identification à la cause palestinienne des jeunes en déshérence tourne à plein, d’autant plus s’ils sont d’origine arabe et/ou de confession musulmane. L’intervention de penseurs «islamistes modérés», dont le discours reste ambigu, complète cette identification et la prolonge. Derrière les critiques violentes qui assimilent le sionisme au nazisme, on entend, en écho subliminal, la voix interdite mais bien relayée des terroristes islamistes qui généralisent le combat et affirment «qu’il faut attaquer les Juifs partout où ils se trouvent».

Ainsi se trouve constituée l’une des mécaniques les plus redoutables aujourd’hui, qui fait d’un antisionisme en apparence politique et antiraciste l’un des facteurs facilitateurs du passage à l’acte, l’un des instruments de l’antisémitisme par procuration.

Tel est le paradoxe du moment présent: alors que le combat contre l’antisémitisme «classique» a été en grande partie couronné de succès, la menace réapparaît sous une forme nouvelle. L’attitude à adopter face à l’antisionisme est difficile à déterminer et les Juifs sont sans doute les plus mal placés pour agir.

Il a été maintes fois souligné qu’on ne devait ni ne pouvait assimiler les Juifs de France à Israël. Le soupçon de double allégeance est un des thèmes classiques de l’antisémitisme. Beaucoup de Juifs français se sentent mal à l’aise lorsqu’il s’agit de s’exprimer sur Israël. Ce d’autant qu’ils sont souvent divisés quant à leur jugement sur la politique de son gouvernement. Autant l’antisémitisme les trouve mobilisés, autant l’antisionisme les prend au dépourvu car il joue sur le caractère complexe, intime et à certains égards paradoxal du lien entre Israël et les Juifs de France. Comme l’écrit Sylvain Attal: «Quel que soit leur attachement à Israël, les Juifs français sont républicains. Venant parfois d’un autre pays, ils ont choisi de vivre en France et d’y rester pour la plupart. Mais aujourd’hui, pour les Juifs, la perspective d’un monde sans État d’Israël est tout simplement insupportable».

L’antisionisme radical enferme les Juifs dans un piège redoutable: il les désigne ici à la vindicte de ceux qui s’identifient aux victimes de l’État d’Israël. Ce faisant, il crée entre eux et Israël un lien qu’ils ne peuvent ni reconnaître tout à fait (car ils se sentent différents) ni démentir (car ce lien existe bel et bien mais au sein d’un ensemble complexe d’attachements et de loyautés).

Ce serait une grande lâcheté que de laisser la communauté juive se débattre seule dans ces sables mouvants. Si l’on estime que l’antisémitisme a reculé grâce au droit (en particulier la loi de 1972), il faut tenter d’appliquer la même méthode à la nouvelle judéophobie et il revient aux autorités politiques d’en prendre l’initiative. (…)



En conclusion, j’ajouterai quelques remarques qui sortent du cadre de ce chantier mais me paraissent devoir le compléter. Il n’est pas concevable aujourd’hui de lutter efficacement, en France, contre l’antisémitisme dans ses formes nouvelles sans tout tenter pour rééquilibrer l’appréciation par l’opinion publique de la situation au Moyen-Orient. Depuis la «rupture» de 1967, l’image de l’État d’Israël n’a cessé de dériver, au point de produire à son endroit une véritable anesthésie victimaire. Les civils israéliens bombardés à la roquette, les enfants tués dans des bus par des kamikazes n’émeuvent apparemment personne tandis que la répression organisée par l’État hébreu suscite, à juste titre, l’émotion quand elle atteint des innocents. Bien des facteurs concourent à cette asymétrie. Les carences du droit international humanitaire d’abord, qui dénonce avec force les exactions quand elles sont commises par les États mais qui ne contraint les mouvements de libération ou de résistance à rendre aucun compte sur les méthodes qu’ils emploient. Comprendre les souffrances endurées de part et d’autre ne veut pas dire excuser ou tolérer mais seulement restituer un peu du tragique de cette situation et s’éloigner de la caricature qui en est faite.


«Chantier sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme», rapport présenté par Jean-Christophe Rufin, remis à Monsieur le Ministre de l’Intérieur, de la Sécurité Intérieure et des Libertés Locales le 19 octobre 2004, suite à une lettre de mission en date du 29 juin 2004.

© L'Arche

Mis en ligne le 25 novembre 2004 sur le site www.upjf.org.
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