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Ménargues : Puissance des fantasmes, M. Waintrater (L'Arche IV)
4. La puissance des fantasmesCe qui est en cause, dans l’affaire Ménargues, c’est notre aptitude – ou notre inaptitude – à reconnaître l’antisémitisme là où il s’exprime.
par Meïr Waintrater
L’encre du rapport Rufin était à peine sèche que les faits se chargeaient d’en apporter une éclatante confirmation. Ce rapport, présenté au ministre de l’intérieur le 19 octobre par Jean-Christophe Rufin, s’inscrit dans le «Chantier sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme», ouvert par Dominique de Villepin, il y a quelques mois, en même temps que d’autres «chantiers» ayant trait à des grands problèmes de la société française. Il analyse les données existantes, dégage des problématiques et propose des actions concrètes.
Le rapport Rufin a été bien accueilli dans l’opinion. Un chapitre, cependant, a suscité une étrange cacophonie: celui qui a trait aux liens entre l’antisémitisme et ce que Jean-Christophe Rufin nomme «l’antisionisme radical». La Ligue des droits de l’homme (LDH), par la voix de son président, Michel Tubiana, a reproché à M. Rufin de mettre en cause «des organisations et des courants politiques» et de réintroduire «le conflit israélo-palestinien dans un rapport qui n’a rien à voir». Mouloud Aounit, secrétaire général du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), s’est inquiété – bien qu’en termes plus prudents – d’une convergence possible entre le rapport Rufin et un «discours idéologique qui désigne comme un ennemi d’Israël tous ceux qui critiquent la politique de Sharon». Pour sa part, Dominique Vidal, du Monde diplomatique, taxe M. Rufin d’«incompétence» en matière d’analyse du racisme et de l’antisémitisme (avec des arguments qui ne plaident guère pour la compétence de M. Vidal dans ce domaine) et l’accuse de prôner «le délit d’opinion».
Qu’a donc écrit M. Rufin qui choque tant nos bons apôtres? Il a mis en garde contre la dérive de «l’antisionisme radical», où il voit «l’une des mécaniques les plus redoutables aujourd’hui, qui fait d’un antisionisme en apparence politique et antiraciste l’un des facteurs facilitateurs du passage à l’acte, l’un des instruments de l’antisémitisme par procuration». Certains, semble-t-il, ne sont pas disposés à entendre cette mise en garde – ni à procéder à l’examen de conscience qui aurait dû en résulter.
D’autres y sont allés plus franchement encore. Le 21 octobre 2004, la Coordination des appels pour une paix juste au Proche-Orient (CAPJPO) et le mouvement Euro-Palestine publient un communiqué de presse. Ces deux organismes – qui forment aujourd’hui une même entité, vouée au combat antisioniste sous sa forme la plus extrême – s’indignent «que l’argent du contribuable ait pu servir à la confection d’un rapport absolument délirant, celui du nommé Jean-Christophe Rufin», dont ils dénoncent la «prose nauséabonde». Le lendemain 22 octobre, le site internet «altermondialiste» Oulala.net, qui s’est illustré plusieurs fois déjà par des dérapages antisémites, publie un article de son fondateur Gilles Lestrade prenant à partie «un certain Jean-Christophe Rufin», qualifié de «tâcheron de la plume», parce que coupable d’avoir publié «un rapport qui ne rehausse pas l’image des intellectuels en général et français en particulier». Ces propos orduriers, et quelques autres de la même eau, confirment que le rapport a touché juste. Chez Molière, le valet de l’avare Harpagon dit à son maître: «Qui se sent morveux, qu’il se mouche». Quelques-uns se sont mouchés un peu bruyamment.
Au moment même où se joue cette petite farce parisienne, une tragi-comédie se dénoue à la Maison de la Radio. Un journaliste de la radio nationale, tout juste parvenu au faîte de la puissance et des honneurs, est contraint à une démission ignominieuse pour avoir tenu des propos antisémites, sous couvert d’une critique de la politique israélienne. L’affaire Ménargues, qui connaît ainsi une conclusion au moins provisoire, est une parfaite illustration du chapitre de Jean-Christophe Rufin sur les dangers de l’antisionisme. Pourtant, nul ne semble avoir fait le lien, sauf bien sûr les enragés d’Euro-Palestine, de la CAPJPO et d’Oulala.net.
L’affaire Ménargues commence par un livre, Le Mur de Sharon. Un livre qui ne vaut pas tripette: l’auteur y étale son ignorance du conflit israélo-palestinien. En cela, il ne se distingue guère de la majorité de nos compatriotes – ni, hélas, d’un grand nombre de journalistes. Le scandale, cependant, réside dans les fantasmes antisémites dont il nourrit son propos, et qu’il s’est empressé de répandre au sein du public.
Que dit, en effet, Alain Ménargues dans son livre? Que la décision prise par le gouvernement Sharon d’ériger une barrière de séparation entre Israéliens et Palestiniens a ses sources profondes non pas dans la crainte des attentats, non pas dans un désir d’annexer des terres, mais dans un impératif remontant à la Bible hébraïque: «La séparation du pur et de l’impur».
La motivation profonde du gouvernement israélien s’éclaire donc. Le «Mur de Sharon» a pour objet de séparer les purs (juifs) des goys palestiniens, qui «sont de dangereux impurs». Aujourd’hui encore, témoigne M. Ménargues, un Juif religieux rencontrant un goy (lui-même) dans un autobus israélien «presque vide» refusera de s’asseoir à ses côtés; puis il déploiera entre eux deux un journal, afin de se préserver de tout contact direct avec l’impur.
Faut-il le préciser? Il n’y a, dans ce galimatias, pas un mot de vrai. Le récit halluciné, que fait M. Ménargues, de son aventure dans un bus de Jérusalem ne résiste pas à quelques secondes de réflexion: si le bus était «presque vide», et si le Juif craignait tant d’entrer en contact physique avec le goy Ménargues, pourquoi n’est-il pas allé s’asseoir à l’une des nombreuses places libres loin de lui?
Le mythe du «Juif raciste», dont l’aversion envers les non-Juifs est telle, qu’il ne saurait cohabiter avec eux sur une banquette d’autobus, a une longue histoire. Il est le miroir inversé du racisme antijuif qui, naguère encore, cantonnait les Juifs au dernier wagon du métro. La prétendue obsession de la pureté, qui séparerait les Juifs de leurs contemporains, n’est rien d’autre qu’un écho lointain de la limpieza de sangre, la «pureté de sang», au nom de laquelle l’Espagne catholique interdisait aux Juifs, même convertis, l’accès à la bonne société de leur temps. Quant à l’image des Juifs s’enfermant eux-mêmes dans leurs ghettos, elle vient à point nommé pour absoudre ceux qui édifièrent les murs des ghettos, les vrais, et en firent des lieux de réclusion ou de mort.
En un mot, ce que nous transmet Alain Ménargues dans son Mur de Sharon, c’est le discours de la haine sous sa forme la plus primaire. Le Juif selon M. Ménargues est, depuis trois mille ans, animé par une irréductible hostilité envers le reste du genre humain. Le Juif, fidèle au Lévitique, évite tout contact avec le goy dont il ne saurait évidemment être l’ami. Le Juif est l’artisan de ses propres malheurs; lorsqu’il semble être victime, c’est parce qu’il l’a voulu.
Cela figure en toutes lettres dans le livre de M. Ménargues. Personne n’a rien vu. Preuve que les considérations théologico-politiques sur lesquelles repose son raisonnement ne choquent pas le sens commun. Si M. Ménargues avait écrit que les Juifs ont pour habitude d’égorger des enfants chrétiens afin de confectionner les galettes de la Pâque, il aurait provoqué un haut-le-cœur. Il a écrit que les Juifs sont obsédés par la crainte que les non-Juifs ne leur communiquent leur impureté, et nul n’a protesté. Cela est donc vraisemblable.
Dira-t-on qu’il ne s’agit là que de quelques pages, au premier tiers du livre et dans sa conclusion? Mais, outre qu’elles sont placées en des endroits «stratégiques» de l’ouvrage, ces interprétations sont celles qui viennent spontanément aux lèvres de l’auteur dès qu’il doit résumer sa thèse en public.
M. Ménargues se dit partisan de la coexistence entre l’État d’Israël et un État palestinien. On se demande pourtant qui voudrait coexister avec Israël tel qu’il le dépeint: une société intrinsèquement raciste parce que fondée sur une idéologie prônant l’exclusivisme juif.
M. Ménargues prétend parler de Sharon; en réalité, il parle de tous les Juifs. M. Ménargues prétend dénoncer un «mur» que construit Sharon; en réalité, M. Ménargues veut édifier un mur autour des Juifs. Il suffit de suivre le fil: des crimes supposés de l’État d’Israël on remonte à la nature «sioniste» de cet État, puis aux sources juives de ce sionisme diabolique. Voilà ce qui se dit et s’écrit, en plein jour, dans notre pays.
Alain Ménargues est-il antisémite? Je n’en sais rien. J’ai déjà dû répondre à pareille question concernant Pascal Boniface ou Tariq Ramadan, et ma réponse a toujours été la même. Je ne sais pas ce qu’est un antisémite. Il ne s’agit pas d’un caractère inné, ni même d’un caractère acquis qui imprégnerait irrémédiablement la personne. L’histoire française du siècle écoulé nous offre des exemples d’antisémites déclarés qui ont cessé de l’être, et de philosémites supposés, qui sont devenus des ennemis irréductibles des Juifs.
Je ne sais pas ce qu’est un antisémite, mais je sais reconnaître l’antisémitisme: un discours attribuant aux Juifs une «nature» (raciale, culturelle, religieuse, sociale, peu importe) qui les retrancherait de l’humanité. Les délires de M. Ménargues sur le Lévitique, l’érouv et les ghettos sont la quintessence du discours antisémite.
Je n’ai aucune animosité envers M. Ménargues. À mes yeux, il n’est pas un ennemi. Il est d’abord une victime. Non parce qu’il a été contraint de quitter Radio France Internationale, moins de trois mois après y avoir fait une entrée triomphale: c’est là un dommage qu’il s’est causé à lui-même, par ses écrits et ses déclarations. Mais pour une raison bien plus fondamentale. Les racistes et les antisémites – ou, plus exactement, les hommes qui tiennent des propos, ou ont des comportements racistes et antisémites – sont les premières victimes du racisme et de l’antisémitisme. De telles passions obscurcissent la pensée et nous empêchent de voir la réalité en face.
L’examen du livre de M. Ménargues, qui fait, dans ce dossier, l’objet d’un article détaillé, est fascinant car il permet d’observer en temps réel la sédimentation du discours antisioniste. Des alluvions aux origines les plus diverses s’y entassent, couche après couche. On en détache un morceau et, avec l’aide de quelques spécialistes, on analyse: un peu de propagande palestinienne, un peu de mauvaise conscience israélienne, un peu d’ultra-gauche américaine, un peu de rouge-brun à la française, un peu de noir archéo-chrétien, fasciste ou vichyssois, et une impressionnante quantité de noir-brun négationniste et néo-nazi.
Par quelles voies mystérieuses ces élément disparates se sont assemblés à cet endroit précis ? Nous ne le saurons jamais exactement. L’auteur du livre ne le sait sans doute pas lui-même, car il a accumulé des «informations» dont chacune avait déjà son histoire propre. Le résultat, quoi qu’il en soit, est là, sous nos yeux, et il a de quoi nous inquiéter.
M. Ménargues a-t-il versé dans l’hystérie anti-israélienne parce qu’il avait une prédisposition à l’antisémitisme, ou a-t-il trouvé dans l’antisémitisme une explication «logique» à sa détestation d’Israël? Question oiseuse. L’antisémitisme est là, dans l’air du temps. Cela s’attrape comme on attrape un virus, et se transmet de la même manière. Le véritable danger n’est pas dans les porteurs, il est dans la maladie et dans notre incapacité à l’identifier.
Nous aimons dénoncer l’antisémitisme là où il se donne à voir, là où il est attendu. Les propos de Bruno Gollnisch sur les chambres à gaz ont suscité des réactions immédiates. Ils ne différaient guère, pourtant, de ce qui se dit et s’écrit depuis des lustres dans ces milieux. Mais il est bon de dénoncer l’antisémitisme du Front national. Au même moment, Alain Ménargues publiait des choses bien pires – de l’antisémitisme argumenté, et non pas subliminal. Nul n’en a cure. Si M. Gollnisch avait prononcé le quart de la moitié des propos de M. Ménargues, il serait déjà dans le box des accusés.
Tout était écrit dans le livre de M. Ménargues; personne n’a rien vu.
Sur un plateau de LCI puis lors d’une conférence de presse, M. Ménargues a expliqué qu’Israël est, par nature, un État raciste – non pas un État où il y aurait des racistes, ni un État qui aurait adopté des lois racistes, mais un État raciste parce que juif et sioniste. La Société des journalistes de RFI a protesté, les militants de l’antisionisme ont applaudi et personne d’autre n’a réagi. Le Quai d’Orsay a quand même pris ses distances, d’autant que le ministre des affaires étrangères était sur le point de commencer une visite en Israël.
M. Ménargues a exposé ses théories sur le Lévitique et les ghettos au micro de Radio Courtoisie. Là, des braves gens se sont réveillés parce que Radio Courtoisie, n’est-ce pas, c’est l’extrême droite. Chez les antisionistes militants, où on ne s’arrête pas à ce genre de détails, M. Ménargues est devenu le héros du jour. Après sa démission forcée, on a fait de lui une victime du fameux «lobby».
Au même moment paraissait le rapport Rufin. Pour tous ceux qui s’en étaient pris à Jean-Christophe Rufin en raison de sa dénonciation de «l’antisionisme radical», l’affaire Ménargues aurait dû être une occasion en or de prendre leurs marques. De montrer qu’il y a une bonne et une mauvaise manière de critiquer la politique israélienne, tout comme il y a un bon et un mauvais cholestérol. Il leur suffisait d’expliquer à leurs ouailles: voilà, on peut critiquer Israël mais pas à la manière de Ménargues.
Quelle belle pédagogie c’eût été ! Avec, peut-être, un effet secondaire: Alain Ménargues contraint de faire machine arrière, de nombreux militants pro-palestiniens comprenant enfin les dérives de l’antisionisme, le débat public sur Israël ramené sur des rives moins malsaines.
Rien de tout cela. MM. Tubiana, Aounit et Vidal sont restés muets comme des carpes. Alain qui? Connais pas. Il n’y a que ma conscience qui vous ait entendu, elle ne le répétera à personne.
Les militants n’ont pas eu à subir les affres d’une remise en question de leurs certitudes. La plupart des médias nationaux, à l’exception du quotidien Libération, ont été extrêmement réservés. Dans les milieux les plus engagés contre Israël, l’omerta a été de rigueur. Un homme aussi pro-palestinien qu’Alain Ménargues ne peut être vraiment critiquable.
J’ai longtemps hésité avant de valider ce dossier. Parce que M. Ménargues a été démis de ses fonctions, et qu’on ne tire pas sur une ambulance. Parce qu’on pourrait y voir une attaque ad hominem, alors qu’il ne s’agit évidemment pas de cela. Parce que la personnalisation qui en découle – les écrits, les propos et les sources d’inspiration de M. Ménargues sont au centre du dossier – semble aller à l’encontre d’une éthique du débat public privilégiant la confrontation des idées sur l’affrontement des hommes.
J’aurais préféré qu’un grand média national traite de ce sujet, et non un journal juif. L’antisémitisme n’est-il pas, d’abord, l’affaire des non-Juifs? Oui, mais l’expérience nous enseigne que quand on ne s’en préoccupe pas, cela devient vite l’affaire exclusive des Juifs.
Ce qui est en cause, dans l’affaire Ménargues, ce n’est pas la personne d’Alain Ménargues. C’est notre aptitude – ou notre inaptitude – à reconnaître l’antisémitisme là où il s’exprime. L’antisémitisme, et non pas les antisémites.
Ce qui est en cause, c’est le sempiternel slogan (repris par Alain Ménargues dans l’introduction à son livre): «On a le droit de critiquer Israël sans se faire traiter d’antisémite». Bien sûr qu’on a le droit. Encore faut-il savoir avec quels arguments. Aujourd’hui, ce slogan sert de plus en plus à faire passer l’antisémitisme sous couvert de critique d’Israël.
Ce qui est en cause, ce sont les normes du débat sur Israël, le sionisme et les Juifs. Certains discours antijuifs sont désormais bannis de l’espace public, ou même de la conscience privée. Mais la libération de la parole antisémite a emprunté des voies inattendues. Le virus a subi des mutations qui l’ont rendu méconnaissable. Réapprendre à le voir est le préalable nécessaire à toute prophylaxie.
Ce qui est en cause, c’est la bizarre alchimie de la passion anti-israélienne et de la passion antijuive, leurs rapports subtils et leur dépendance réciproque. Un sujet occulté par nos intellectuels et nos médias, trop friands de formules simplificatrices. Untel ne saurait être soupçonné d’antisémitisme, d’ailleurs, il est juif, ou il a des amis juifs, ou il est de gauche, ou il a écrit contre l’antisémitisme. Il ne faut pas parler de cela, c’est un sujet qui fâche. Vous faites le jeu (ou vous suivez les ordres, ou vous êtes à la solde) du gouvernement israélien.
Et si on allait, pour une fois, au fond des choses, au lieu de chercher à coller des étiquettes aux gens? Et si on s’interrogeait, au-delà des mots d’ordre partisans, sur le contenu réel des discours, sur la puissance des fantasmes? Et si on tentait d’imaginer un autre monde où le dialogue serait possible, sans complaisance mais sans diabolisation?
Je rêve d’un monde où, au lieu de s’obstiner dans l’erreur, un homme pourrait, sans déchoir, reconnaître ses fautes, afin que d’autres hommes ne les commettent pas à leur tour. Je rêve d’une déclaration où Alain Ménargues dirait: Je me suis trompé ou on m’a trompé, les Juifs ne croient pas que les non-Juifs soient impurs, le sionisme n’est pas une doctrine diabolique, les Israéliens ne sont pas assoiffés de sang palestinien. Et je serrerais la main de M. Ménargues, parce que je ne lui veux aucun mal, et nous parlerions de paix et de coexistence.
On peut toujours rêver.











