Vous êtes :
Accueil » Israël» Désinformation
Désinformation
'La Croix' bidonne-t-elle en Irak ? Par Media-Ratings
18/06/04Norbert Lipszyc nous communique : "Voilà le travail que fait Média-ratings. Ils seront sur RMC le 21 juin à 16 h. Si vous identifiez ce genre de bidonnage de la presse, il faut le leur communiquer pour qu'ils enquêtent et dénoncent."
www.media-ratings.com/actualite.php?id=22
Le texte qui suit rappelle curieusement un 'reportage' analogue de Sara Daniel, dans le Nouvel Observateur du 8 novembre 2001, "Quand, en Jordanie, la 'tradition' tue. Le cauchemar des crimes d'honneur", que nous reproduisions et anlysions dans notre article "Tsahal, une armée de violeurs ?". Voir aussi "Des guillemets qui tombent... mal".
La Croix du mardi 8 juin 2004 a publié un papier annoncé en première page «Un jeune Irakien, ancien détenu d'Abou Ghraib, témoigne», et intitulé, en page 6, «J'ai été frappé et humilié à la prison d'Abou Ghraib».
Ce papier a toutes les caractéristiques du bidonnage.
Décryptage.
Commençons par l'image. La photo qui illustre ce papier est celle de la libération d'un détenu. Par association d'idée, on imagine que c'est la photo de l'homme qui «témoigne» dans cet article. Or, il n'en est rien : la photo est titrée «Un détenu irakien libéré d'Abou Ghraib».
Dans le travail journalistique, les sources doivent être, le plus souvent possible, identifiables, sauf lorsque cela fait prendre un risque à la source. Or, on ne peut pas dire que les Irakiens qui ont témoigné depuis la fin avril 2004 sur les sévices infligés par les Américains l'aient fait dans l'anonymat. Bien au contraire, on les a vu sur tous les écrans de la planète raconter leurs mésaventures. Mais visiblement, la victime témoignant pour La Croix a préféré garder l'anonymat : «un jeune restaurateur de 23 ans, désireux de garder l'anonymat…».
Ensuite apparaît très vite l'incohérence du témoignage récolté par le correspondant de La Croix.
Dès le second paragraphe on apprend que ce jeune homme incarcéré dans un premier temps à Oum Kaser «n'a pas subi les tortures diffusées dans les journaux… Mais cela ne les a pas empêché de nous frapper et nous humilier tous les jours». C'est ainsi qu'on apprend que «Les Américains et les gardes koweïtiens nous emmenaient dans le désert et nous enterraient jusqu'au cou pendant la nuit. On n'y voyait rien. Ils nous urinaient dessus, tiraient près de nos têtes et nous faisaient croire, pour obtenir des aveux, qu'un de nos voisins venait d'être exécuté. A part ça, Oum Kaser, c'était le paradis comparé à Abou Ghraib». Cette remarque laisse ainsi penser que c'était pire à Abou Ghraib. On apprend alors que le jeune restaurateur y a été transféré et qu'il était «humilié tous les jours, [on] arrosait les tapis des tentes en plein hiver, ou mettait des lunettes à un chien en lui faisant lire le Coran (…) un jour, la veille de la fête du Ramadan, un soldat américain a uriné dans notre marmite de riz, ce qui a provoqué une émeute. On a jeté des pierres sur les soldats qui ont d'abord riposté à balles en plastique, puis réelles. Il y a eu 7 morts dans les camps 2 et 3.»
Selon La Croix, ce drame a été confirmé par un autre prisonnier (dont on ne connaît pas non plus l'identité) et il n'a motivé aucune «enquête des autorités d'occupation».
Après ces témoignages anonymes effroyables, on se dit bien qu'il va bien falloir expliquer pourquoi personne ne témoigne à visage découvert. Heureusement, le reporter de La Croix a trouvé l'explication en interrogeant un expert : «Réunir des preuves est le problème, admet Hoda Nouaymi, professeur de sciences politiques et chargée pour Amnesty International de collecter des témoignages de prisonniers. Les victimes ont tendance à taire les sévices, de peur de retourner en prison. Les femmes qui doivent faire face aux préjugés des traditions, sont les plus exposées. Trois paysannes sorties enceintes d'Abou Ghraib, ont été tuées par leur famille pour laver le déshonneur».
Sauf que... sauf que nous avons contacté Amnesty International, et [il s’avère que] cette Hoda Nouaymi, qui nous est présentée, dans le papier, comme étant «chargée pour Amnesty International de collecter des témoignages de prisonniers», ne l’est pas. En effet, cette personne n’a jamais eu aucune mission ou fonction chez Amnesty International. Le seul lien qu’Amnesty International a eu avec Hoda Nouaymi est qu’elle a participé au printemps 2004 à un forum, organisé en Jordanie par Amnesty International.
Mais le papier de La Croix ne s'arrête pas en si bon chemin, puisqu'on y apprend aussi que «Ces cas de viols ne sont pas isolés tant chez les hommes que chez les femmes mais personne ne veut témoigner… Par exemple, une femme violée a été ensuite, à sa demande, tuée par sa soeur». On arrive donc maintenant au «suicide d'honneur».
Mais cet enquêteur malchanceux de La Croix a toujours le même problème pour trouver des témoignages… Comment ont fait les autres pour trouver des prisonniers qui acceptent de témoigner, à visage découvert, à la TV, ou ailleurs ?
Heureusement, notre «jeune restaurateur» se «souvient encore du témoignage d'une jeune femme…». «C'est la seule qui a osé parler. Elle voulait donner son nom et son adresse. Elle nous a dit que tous les dimanches on les obligeait à se dévêtir et à danser». Encore une fois, pas de chance, elle voulait donner son nom et son adresse même, mais on ne l'a pas. C'est donc, deux fois dans le même article, l'histoire d'un anonyme qui dit qu'il connaît un autre anonyme qui lui a dit que… : bel exemple de pertinence journalistique !
Enfin, parce que toute histoire doit comporter une fin heureuse, on apprend qu'«Abdullah aspire de nouveau à une vie tranquille, et se refuse à engager des poursuites pénales pour ne pas risquer un nouvel emprisonnement».
Devant un tel récit, qui a toutes les caractéristiques du bidonnage le plus évident, plusieurs questions se posent. S'agit-il du témoignage d'un menteur ? Y a-t-il une base de vérité, et si oui, laquelle ? Le journaliste à t-il au moins tenté de vérifier par un minimum d'enquête la véracité des propos qu'on lui a tenus ? Et si oui, pourquoi cela n'apparaît-il pas dans son papier ? N'est-il pas simplement en train de romancer du fond de sa chambre d'hôtel ? Et si La Croix constate que son correspondant bidonne, va-t-elle le garder en poste ? Le muter ? Le remercier ?
Rappelons que les cas de bidonnage au Daily Mirror et au New-York Times ont coûté leur poste aux auteurs des papiers et à toute la hiérarchie qui les a couverts.
Pour conclure on se souviendra que La Croix ne s'est pas distingué récemment par son amour de la transparence. En effet, Alain Hertoghe en avait été licencié après avoir dénoncé, dans un livre remarquable - La guerre à outrances. Comment la presse nous a désinformés sur l'Irak - les pratiques douteuses de la presse française (dont celles de La Croix) sur la guerre en Irak.
Malheureusement, cet article n'est pas disponible sur le site internet de La Croix.
Le média mis en cause n'a pas réagi à notre article.
© www.media-ratings.com
Mis en ligne le 21 juin 2004 sur le site www.upjf.org.











